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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (2ème épisode)

Les Peuples du Soleil sont heureux de vous proposer le deuxième épisode de L'Epouse du Soleil de Gaston Leroux.

L’ARRIVÉE D’UN PRÉTENDANT

Sur sa prière, le batelier lui avait désigné approximativement l’endroit de la ville où se trouvait la calle de Lima (la rue de Lima) et le regard du jeune homme ne s’en était plus détourné. Quand il débarqua, après avoir jeté quelques centavos à son homme, il repoussa brutalement l’assaut des guides, interprètes, pisteurs d’hôtel et parasites, pour courir dans la direction indiquée. Il arriva bientôt à la calle de Lima, qui semblait être la délimitation entre la vieille ville et la nouvelle. Au-dessus, à l’est, le haut commerce s’était groupé avec ses vastes immeubles, ses rues larges et droites, ses boutiques françaises, anglaises, allemandes, italiennes, espagnoles, qui se succèdent sans interruption. Au-dessous, tout l’enchevêtrement des ruelles étroites et vivement coloriées ; les colonnades, les vérandas s’avançant les unes vers les autres, prenant presque tout l’espace disponible. Raymond avait pénétré dans ce labyrinthe, bousculé par des Chinois, porteurs agiles de lourds fardeaux et par des Indiens paresseux. Quelques ranchos, quelques cabarets à matelots ouvraient leurs portes sur l’ombre fraîche de ce quartier que le jeune homme, qui n’était jamais venu au Callao, paraissait parfaitement connaître. À peine hésita-t-il à un carrefour un peu compliqué. Soudain, il s’arrêta, tout net, et s’appuya, un peu pâle, à la muraille décrépite d’une vieille masure dont la véranda entr’ouverte laissait venir jusqu’à lui une voix féminine, jeune, très musicale, mais aussi très assurée, qui déclarait en espagnol à un interlocuteur invisible :

– Eh ! mon cher Monsieur, c’est comme vous voudrez, mais à ce prix-là vous ne pouvez avoir que du guano phosphaté, qui n’aura plus que quatre pour cent d’azote, et encore !…

La discussion, à l’intérieur de la bâtisse, se prolongea quelques minutes encore, et puis, il y eut un échange de politesses ; on entendit une porte qui se refermait… et Raymond, de plus en plus ému, fit quelques pas du côté de la véranda et avança la tête. Alors, il put voir une jeune femme d’une beauté singulière, mais un peu sévère ; du moins, l’occupation qui, dans l’instant, retenait toute son attention et qui consistait à compulser de gros livres de caisse et à prendre rapidement des chiffres sur un mignon carnet attaché à la plus jolie taille du monde par une chaîne d’or, cette occupation, disons-nous, devait être pour quelque chose dans le froncement des sourcils, dans l’accentuation de la ligne du front et dans la dureté momentanée du profil. Rien dans cette femme n’apparaissait de la langueur créole, rien non plus de la beauté espagnole en dehors de ses admirables cheveux noirs. Mais c’était là le casque de Carmen sur la tête de Minerve, de Minerve aux yeux bleus, déesse de la sagesse et excellente comptable. Enfin, elle leva la tête :

– Marie-Thérèse !…

– Raymond !

Elle laissa glisser à ses pieds avec fracas un gros registre vert et courut à la fenêtre. Déjà Raymond couvrait de baisers ses mains prisonnières. Et elle, elle riait, riait… riait du bonheur de le voir, si grand, si beau, si fort, avec sa belle barbe blonde qui le faisait ressembler à un mage doré d’Assyrie.

– Ça va le guano ?

– Pas mal, et vous ?… mais on ne vous attendait que demain.

– Nous avons brûlé une étape.

– Comment va ma petite Jeanne ?

– Oh ! ma sœur est une grande personne, maintenant, elle en est à son second bébé.

– Et Paris ?

– Eh bien ! la dernière fois que nous l’avons vu, il pleuvait !…

– Et le Sacré-Cœur ?

 

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– Mais nous n’y sommes plus retournés, vous pensez bien, depuis vous…

– À ce qu’il paraît qu’on va le vendre ?

– Hélas ! que ne suis-je assez riche pour le racheter… si seulement on me permettait d’emporter le parloir !… le petit coin où nous nous asseyions en vous attendant, Jeanne et moi !…

– Mais j’y pense ! et votre oncle, qu’en avez-vous fait ?

– Toujours à bord ! ne veut pas quitter sa collection !… continue à prendre des notes avec le zèle d’un académicien qui découvre l’Amérique… Mais où est la porte, mon Dieu ?… où est la porte ?… Je n’ose pas entrer dans vos bureaux par la fenêtre… Et puis, je vous dérange dans vos comptes…

– Énormément ! tournez le coin de la rue, la première porte à droite… et frappez avant d’entrer !…

Il s’élança, trouva une voûte à sa droite qui ouvrait sur une immense cour où s’agitait, dans une certaine effervescence, tout un peuple de coolies chinois et d’Indiens quichuas. Des camions, venant du port, passaient sous la voûte avec un grand bruit de ferrailles ; d’autres chars descendaient à vide. Il y avait un grand tumulte de choses et de gens, dans une poussière suffocante. Enthousiasmé, l’ingénieur murmura : « C’est elle qui commande à tout cela ! » et il la trouva sur le seuil de son bureau qui l’attendait avec son heureux sourire.

Ce fut elle qui referma la porte. Elle tendit son front :

– Embrassez-moi !

Il l’embrassa, en tremblant, dans les cheveux. C’était la première fois. Elle était beaucoup moins troublée que lui. Et comme il restait là, debout, les bras ballants, à la regarder avec extase, comme un grand dadais, ne pouvant plus prononcer un mot, ce fut elle encore qui dit :

– On s’aime ?

– Ah ! fit l’autre… en joignant ses mains de boxeur.

– Eh bien !… pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ?

– Il est trop tard ? s’exclama le pauvre Raymond dans une clameur désespérée.

– Non ! rassurez-vous ! je viens de remercier mon quatrième prétendant, don Alonso de Cuelar, le plus noble parti de Lima, mon cher Raymond. Mon père est furieux. À propos de mon père, vous ne me demandez pas de ses nouvelles…

– Oh ! je vous demande pardon !… oui, oui, des nouvelles de votre papa et des petits… je ne sais pas !… je ne sais plus !… je suis là à vous regarder !… je suis stupide !…

– Il se porte très bien, mon bon papa chéri. Il se réjouit de votre arrivée, de celle de votre oncle surtout, car vous, mon pauvre Raymond, vous ne venez que par-dessus le marché. Oui ! Il est heureux de donner l’hospitalité à un membre de l’Institut. Depuis un mois, il ne parle que de cet événement à son cercle et à la Société de Géographie dont il vient d’être nommé secrétaire. Oh ! il s’occupe, mon papa !… il s’occupe d’archéologie !… Il fait creuser la terre un peu partout pour retrouver les os de nos ancêtres… Il s’amuse ! Il nous amuse !… Il n’a jamais été aussi jeune ni aussi gai !… quand vous le connaîtrez mieux, vous l’aimerez beaucoup !…

– En attendant, vous dites qu’il est furieux !…

– Eh ! il y a de quoi vraiment !… N’ai-je pas l’âge de me marier ?… Vingt-trois ans bientôt !… Oui, Monsieur !… Et voilà quatre jeunes et beaux et riches seigneurs qu’il me présente et que je remercie !… Savez-vous comment on m’appelle à Lima ? La Vierge du Soleil.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ma bonne tante Agnès et la vieille Irène, qui savent par cœur toutes les légendes de ce pays, vous expliqueront cela mieux que moi. À ce qu’il paraît que c’est quelque chose comme la Vestale antique.

– Marie-Thérèse, jamais votre noble père, le marquis Christobal de la Torre n’acceptera pour gendre M. Raymond Ozoux.

– Ne dites donc pas de bêtises ! Mon père fera ce que je voudrai. Laissez-moi le choix du moment pour l’avertir, c’est tout ce que je vous demande, mon ami, et ne vous montez pas l’imagination. Il n’y aura pas de roman et d’ici trois mois nous nous marierons très prosaïquement à San Domingo, c’est moi qui vous le dis.

– Mais je n’ai pas le sou !…

– Vous avez une belle santé, nous nous aimons et je vous donne le Pérou !… Il y a de quoi s’occuper ici, vous savez, pour un ingénieur !… Vous verrez, je me suis déjà intéressée à vos futurs travaux. Nous irons ensemble à Cuzco…

– Marie-Thérèse !… Marie-Thérèse, comme je vous aime et comme je suis heureux de vous le dire !… Pourquoi ne nous sommes-nous rien dit de tout cela à Paris ?

– Parce que nous ne savions pas… on vit côte à côte, on se voit presque tous les jours… on se croit des amis… de bons camarades… et puis on se sépare… alors, la distance… la distance et l’absence vous apprennent que l’on s’aime…

– Oh ! je le savais avant, Marie-Thérèse…

– Oui, mais c’est moi qui vous l’ai dit la première !…

Ils se prirent les mains et restèrent ainsi quelques instants, en silence…

Soudain un gros brouhaha se fit entendre, venant de la cour, et presque aussitôt la porte s’ouvrit, poussée par un des employés qui paraissait affolé. Cependant, apercevant un étranger, il s’arrêta et ne dit mot. Marie-Thérèse lui ordonna de parler. Raymond comprenait parfaitement et même parlait l’espagnol. Il apprit le malheur qui frappait l’établissement.

– Les Indiens arrivent des îles. Il y a eu bataille entre les Indiens et les Chinois. Un coolie est tué, trois sont grièvement blessés.

Marie-Thérèse ne manifesta aucune émotion. Elle demanda sur un ton sec et dur :

– Où cela s’est-il passé ?… aux îles du nord ?

– Non, à Chincha.

– Huascar n’était donc pas avec eux ?

– Huascar y était ! Il est revenu avec eux. Il est là…

– Qu’il entre !


La suite au prochain numéro…

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