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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (3ème épisode)

Les Peuples du Soleil sont heureux de vous proposer le troisième épisode de L'Epouse du Soleil, grand roman inédit de Gaston Leroux!

OÙ L’INDIEN HUASCAR ENTRE EN SCÈNE

Le domestique sortit, fit un signe et un magnifique Indien pénétra dans le bureau. Si calme que voulût paraître Marie-Thérèse, celui-là l’était encore plus qu’elle. La jeune fille s’était assise à son pupitre. L’Indien se dirigea tranquillement vers elle en ôtant, d’un geste noble, son immense chapeau de paille. C’était un Indien de Trujillo, c’est-à-dire du pays où ils sont les plus beaux, les plus grands, les plus forts et où ils ont tous la prétention de descendre de Manco-Capac lui-même, le premier roi des Incas. Ses beaux cheveux noirs tombaient jusque sur ses épaules, encadrant un profil de médaille de cuivre rouge. Son regard, qui fixait Marie-Thérèse, avait une douceur étrange qui déplut tout de suite à Raymond. L’homme était drapé dans une sorte de manteau aux couleurs vives, appelé punch. Il avait un couteau, dans sa gaine, à sa ceinture.

– Raconte-moi comment les choses se sont passées, fit sévèrement Marie-Thérèse, sans répondre au salut de l’Indien.

Celui-ci, malgré son sang-froid, marqua quelque émotion de cet accueil devant un étranger et commença de parler en langage quichua. Mais, tout de suite, la jeune fille le pria de s’exprimer en espagnol, lui faisant entendre, d’un ton de plus en plus sec, que, dans la bonne société, on ne parlait pas devant un tiers une langue qu’il ne comprît pas. Sous la leçon, l’autre fronça le sourcil et considéra un instant Raymond avec une hauteur méprisante.

– J’attends ! reprit Marie-Thérèse. Tes Indiens m’ont assassiné un Chinois !…

– Le fils honteux de l’Occident avait ri parce que nos Indiens avaient allumé des cohetes en l’honneur du quart de lune.

– Je ne paie pas tes Indiens pour qu’ils passent leur temps à faire partir des pétards !

– C’était la noble fête du quart de lunes.

– Oui, le quart… et la moitié, et la pleine lune, et le soleil ! et les étoiles ! jointes à toutes les fêtes catholiques ! Tes Indiens ne cessent pas de faire la fête. Paresseux et ivrognes, je ne les supportais que parce qu’ils étaient tes amis, mais, maintenant qu’ils me tuent mes plus utiles serviteurs, que veux-tu que j’en fasse ?

– Les fils honteux de l’Occident ne sont pas tes serviteurs. Ils ne t’aiment pas !…

– Ils travaillent.

– Pour rien !… Ils n’ont aucune dignité ! Ce sont des fils de chiens !…

– Ils me rendent service et je n’occupe les tiens que par pitié.

– Par pitié !…

L’Indien répéta le mot comme s’il le crachait. Son poing, soulevant le punch, se dressa au-dessus de sa tête dans un geste de menace et de désespoir, et puis le bras retomba. Il marcha vers la porte, mais avant de l’ouvrir, il se retourna. Et, de là, il adressa à Marie-Thérèse quelques phrases rapides en indien quichua. Ce disant, ses yeux semblaient lancer des flammes. Enfin, il rejeta son punch sur l’épaule et sortit. La jeune fille n’avait cessé de jouer machinalement avec son crayon.

– Bon voyage ! fit-elle.

– Que vous a-t-il dit ?

– Qu’il s’en allait et que je ne le reverrais plus !

– Il a l’air terrible !

– Des airs qu’il se donne. Il m’agace. Très dévoué. Il a fait tout ce qu’il a pu, m’a-t-il dit, pour éviter le malheur de tantôt. Mais son équipe est impossible. Ah ! ces Indiens !… quelle plaie !… Un orgueil !… et rien à en tirer, je ne veux plus occuper que des Chinois…

– C’est vous mettre à l’index, prenez garde !…

– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je gardais les Indiens de Huascar, sachant bien que je ne pourrais pas compter sur leur travail… mais ils étaient là comme préservatifs. Voilà qu’ils me tuent mes coolies, maintenant ! Qu’ils aillent se faire pendre ailleurs.

– Et Huascar ?

– Il fera ce qu’il voudra. Il a été élevé dans l’établissement. Il adorait ma mère.

– Ça doit lui faire de la peine de partir ?

– Oui.

– Et vous ne faites rien pour le retenir ?

– Non !… Mais dites donc, nous oublions votre oncle !

Elle sonna.

– L’auto ! commanda-t-elle au domestique… Ah ! Eh bien ?… et les Indiens ?

– Ils viennent de partir avec Huascar.

– Tous ?

– Tous !

– Sans crier ?… Sans murmurer ?

– Sans dire un mot !

– Ils sont passés à la caisse ?

– Non !… Huascar le leur avait défendu !

– Et les coolies des Îles ?

– Oh ! on ne les a pas vus ici…

– Mais les blessés ?… le mort ?… qu’est-ce qu’on en a fait ?

– Les Chinois les ont déjà transportés dans leur quartier.

– Race admirable !… Vite, l’auto !…

Elle s’était coiffée d’une toque coquette et, hâtivement, passait ses gants. Ce fut elle qui s’assit au volant.

Ils descendirent à vive allure vers la muselle Darsena. Il admirait l’habileté avec laquelle elle évitait l’obstacle, la sûreté de sa direction, la netteté de ses moindres mouvements dans un quartier plein de surprises. Un boy, en livrée, accroupi sur le marchepied, ne marquait aucune terreur de raser les murailles.

– Vous faites beaucoup d’auto, au Pérou ?

– Certes non !… les routes nous manquent. L’auto me sert surtout dans mes courses quotidiennes de Callao à Lima où, naturellement, je rentre tous les soirs. Puis, quelques promenades vers la mer, vers les stations à la mode, à Ancon ou à Corillos. Une seconde, mon cher Raymond !…

Elle avait stoppé doucement et adressait un gracieux salut de la main à une petite tête poupine, toute rose et toute frisée, qui souriait à une fenêtre, entre deux pots de fleurs. Elle fit un signe et la tête disparut pour réapparaître sur les épaules d’un galant vieillard, revêtu d’un somptueux uniforme, qui sortait d’une porte basse où il resta à demi dissimulé. Marie-Thérèse sauta sur le pavé et confia à la tête frisée un rapide secret, puis elle rejoignit Raymond dans l’auto, fit sonner la trompe et continua sa route vers le port.

– Vous avez vu, lui dit-elle, il senior inspector superior, le maître de la police ici. Je lui ai fait part de l’incident. Tout ira bien s’il n’y a pas de plaintes des Chinois. Je suis passée par ici parce que j’étais sûre de l’y trouver.

– Où était-il donc ?

– Chez Jenny l’Ouvrière. Nous sommes au pays de l’amour, mon cher Raymond !

Ils arrivèrent sur les quais, ils n’étaient pas en retard. Le remorqueur entrait à peine dans le port, traînant le paquebot de la Steam Pacific Navigation Company où l’oncle François-Gaspard devait être encore en train de prendre des notes : « Quand on entre dans le port de Callao on est frappé, etc., etc. » Il devait envoyer des correspondances à un grand journal de la dernière heure. Il aurait dû entendre Marie-Thérèse parler de « son port » avec enthousiasme… soixante millions dépensés par une Compagnie française… les marchandises passant directement du pont du navire dans les wagons de chemins de fer, 51.500 mètres… Oui, monsieur, plus de cinquante mille mètres carrés de bassins… Ah ! cette muselle Darsena ! comme elle l’aimait !… pour toute l’activité de son commerce, pour tout le mouvement de ses bateaux, pour la vie de ses quais où, dans quelques années, après l’achèvement du canal de Panama, on embarquerait tant de richesses… la renaissance du Pérou !… Santiago enfoncé !… Le Chili vaincu ! la défaite de 1878 vengée !… et San Francisco là-haut n’avait qu’à se bien tenir !…

Raymond l’écoutait avec stupéfaction citer des chiffres comme un ingénieur, supputer des bénéfices comme un armateur. Quel brave petit cerveau admirablement organisé pour lui plaire, lui qui détestait l’imagination aussi bien chez les hommes que chez les femmes, qui en avait été fortement dégoûté, du reste, par la vague littérature de son oncle et les hypothèses chimériques sur lesquelles il continuait d’édifier une Histoire Universelle à dormir debout.

– Tout cela serait très beau, ajouta-t-elle, en fronçant les sourcils, si on ne faisait plus de bêtises ! Mais voilà que les bêtises recommencent…

– Lesquelles ?

– Les révolutions !…

Ils étaient descendus sur le quai et attendaient l’accostage du navire.

– Ah ! chez vous aussi ! fit Raymond. Nous en avons trouvé une au Venezuela, et une autre à Guayaquil. La ville était en état de siège. Je ne sais plus quel général qui régnait là en maître depuis quarante-huit heures se disposait à marcher sur Quito où se trouvait bloqué le gouvernement légal.

– Oui, c’est comme une épidémie, continua la jeune fille, une épidémie qui court les Andes en ce moment. La Bolivie aussi l’inquiète. On a de mauvaises nouvelles du lac Titicaca.

– Eh, mais ! ça va me gêner pour mon affaire de Cuzco ! dit Raymond qui parut tout de suite s’intéresser vivement à l’événement.

– Oui, je n’ai pas voulu vous le dire… Je vous réservais ça pour demain… aujourd’hui, tout devait être à la joie… mais les environs de Cuzco sont aux mains des partisans de Garcia.

– Qui, Garcia ?

– Un ancien amoureux à moi.

– Mais tout le monde a donc été amoureux de vous, ma chère Marie-Thérèse ?…

– Ce qu’ils m’ont ennuyé… Ah ! quand je suis arrivée de Paris !… vous comprenez !… de Paris !… au premier bal de la présidence où j’ai pu me rendre après le deuil de maman… ils m’ont tous fait des déclarations… Ils sont insupportables, des enfants ! un enfant terrible, ce Garcia qui vient de soulever les Indiens autour d’Ariquipa et de Cuzco… Il veut remplacer notre président !… Mais Veintemilla ne se laissera pas faire.

– On a envoyé des troupes contre lui ?…

– Oui, les deux troupes sont là-bas… mais elles ne se battent pas, naturellement…

– Qu’est-ce qu’elles attendent ?…

– On dit : la grande fête de l’Interaymi.

– Quelle fête est-ce là ?

– La fête du Soleil, chez les Quichuas. Ces Indiens, quel poison !… Sachez que les trois quarts des troupes présidentielles et révolutionnaires sont constituées d’éléments indiens… tout simplement… alors !… amis et ennemis attendent le jour de la fête pour s’enivrer ensemble, oh ! il est à prévoir que Garcia passera finalement en Bolivie, mais en attendant, le cours du guano en aura souffert, pendant trois mois !… Et j’aurai été gênée dans mes additions !…

– Eh, bonjour, Monsieur Ozoux ! Bonne traversée ?…

Elle s’adressait à François-Gaspard qui près de « la coupée » agitait son carnet de notes à son intention comme il eût fait d’un mouchoir. Le steamer accosta, on jeta les passerelles. Ils montèrent à bord. Et Marie-Thérèse embrassa avec joie le bon vieillard qui lui avait servi si paternellement de correspondant pendant le temps de son séjour à Paris. La première chose que l’autre lui demanda fut, comme l’avait fait son neveu :

– Ça va le guano ?…


La suite au prochain numéro!


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