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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (5ème épisode)

Les Peuples du Soleil vous proposent aujourd’hui le cinquième épisode de L’Epouse du Soleil, grand roman de Gaston Leroux. On entre dans le vif du sujet : on parle enfin de sacrifices humains !


L’APPROCHE DE LA FÊTE DU SOLEIL

– Comment se fait-il, demanda Raymond, que nous n’ayons plus rencontré d’Indiens depuis Callao et que je n’en aie pas vu un seul dans la ville ?…
– Eh ! toujours pour la même raison, monsieur, fit la vieille Agnès, parce que nous approchons de la fête. Ils ont des réunions secrètes. Ils disparaissent dans la montagne ou simplement dans des trous connus d’eux seuls, dans de véritables catacombes comme en avaient les premiers chrétiens. Il suffit d’un mot d’ordre venu d’on ne sait quel coin perdu des Andes pour les faire s’effacer comme des ombres puis réapparaître comme une nuée de sauterelles.
– Ma sœur exagère, interrompit en souriant le marquis, et, entre nous, ils ne sont pas bien dangereux…
– Vous êtes tout de même inquiet, Christobal, vous l’avez dit vous-même !
« – Oh ! je les crois très capables de se livrer à quelque manifestation inattendue…
– Est-ce qu’ils se révoltent quelquefois ? demanda François-Gaspard, je les croyais tellement abrutis…
– Ils ne le sont pas tous… oui, nous avons eu quelques révoltes, mais ça n’a jamais été bien grave.
– Ils sont nombreux ? interrogea Raymond.
– Ils forment les deux tiers de la population, répondit Marie-Thérèse. Mais entre nous, ils ne sont pas plus capables de se soulever sérieusement que de travailler. C’est l’aventure de Garcia qui les a remués un peu. Il y a trop longtemps qu’on était tranquille. Qu’en dit le président ? demanda la jeune fille à son père.
– Le président ne s’en inquiète pas outre mesure, il paraît que tous les dix ans cette effervescence se renouvelle.
Leroux l'epouse du soleil illustration épisode 5.png– Pourquoi tous les dix ans ? fit l’oncle Gaspard qui avait sorti son carnet de notes.
– Parce que tous les dix ans, il y a chez les Indiens quichuas une plus grande fête du Soleil, répliqua en hochant la tête l’antique Irène.
– Et où se passe-t-elle, cette fête ? interrogea Raymond.
– Ah ! on ne saurait dire exactement, expliqua la tante Agnès, à mi-voix, comme si elle allait confier à ses auditeurs un grand secret… À ce qu’il paraît qu’à cette fête on accomplit de nombreux sacrifices… les cendres des victimes sont jetées dans les ruisseaux qui entraînent ainsi dans leur cours tous les péchés de la nation…
– Admirable ! s’écria François-Gaspard !… Je voudrais bien assister à cette fête-là !
– Taisez-vous, Monsieur ! gémit la tante en baissant la tête dans son assiette… Il y a à cette fête décennale du Soleil des sacrifices humains !…
– Des sacrifices humains !…
– Écoutez-vous ma tante ? fit en riant Marie-Thérèse.
– Mais certes ! protesta l’oncle. Et pourquoi donc ne la croirions-nous pas ? Aux fêtes du Soleil chez les Incas, ces sacrifices étaient coutumiers et mes notes et documents, les ouvrages de Prescott et tout ce qui a été écrit sur le Pérou nous atteste que les Indiens quichuas, de même qu’ils ont conservé le langage de jadis, en ont encore les mœurs et coutumes d’autrefois.
– Ils sont devenus catholiques depuis la conquête espagnole ! dit Raymond.
– Oh ! ça, j’avoue que ça ne les gêne pas ! reprit le marquis, ça leur fait deux religions au lieu d’une et ils ont mêlé les rites avec une inconscience surprenante !…
– Mais, enfin, qu’est-ce qu’il veulent ? revenir au gouvernement des Incas ?
– Est-ce qu’ils savent ce qu’ils veulent ! répliqua Marie-Thérèse. Avant la conquête espagnole, sous le gouvernement des Incas, tout le monde, hommes, femmes et enfants, était astreint au travail suivant les forces et les facultés de chacun. Depuis qu’il n’est plus asservi ni maintenu par la discipline de fer des fils du Soleil, l’Indien n’a profité de sa liberté que pour se livrer à la paresse la plus insouciante. De là, des misères et une servitude matérielle qui le font se souvenir de la prospérité de jadis et redemander sournoisement le retour du règne des fils de Manco-Capac ! C’est, du moins, ce que j’ai cru comprendre aux explications de Huascar… à quoi je lui ai répondu que, si ces temps revenaient, ses frères n’en seraient pas plus heureux, attendu qu’ils ont perdu l’habitude du travail. En ce qui me concerne, je suis fort heureuse de m’être débarrassée de la bande de Huascar !… Ça m’a coûté un Chinois, mais ça n’est pas trop cher…
– Et c’est vrai qu’il y a encore des sacrifices humains ? insista Raymond.
– Mais non ! quelles histoires ! dit Marie-Thérèse.
La tante Agnès et la vieille Irène entreprirent François-Gaspard.
– Marie-Thérèse ne sait pas !… Elle a été élevée à Paris !… Elle ne peut pas savoir… Cher Monsieur Ozoux, écoutez-nous !… Il n’y a pas de quoi rire… elle a tort de rire comme ça !… Car nous sommes absolument sûres, vous entendez, absolument sûres (on en a assez de preuves, mon Dieu !) que, tous les dix ans (ce qui était la grande mesure de temps chez les Incas) les Indiens quichuas offrent une épouse au Soleil !…
– Comment cela, ils lui offrent une épouse ? demanda l’oncle qui n’en respirait plus.
– Mais oui, cher Monsieur Ozoux… Ils lui sacrifient une jeune femme, en secret, dans des temples qui datent de ce temps-là et où l’étranger n’a jamais pénétré… c’est horrible, mais c’est sûr !…
– Ils sacrifient une jeune femme ! ils la tuent !…
– Mais oui ! Ils la tuent !… Ils la tuent puisque c’est pour le Soleil !…
– Comment la tuent-ils ?… Ils la brûlent ?…
– Non ! Non !… C’est plus affreux que cela, Monsieur Ozoux, oui, plus affreux… le bûcher, c’était pour des cérémonies beaucoup moins importantes ! Mais dans la cérémonie décennale de l’Interaymi, c’est une vierge ennemie, la plus belle qu’ils peuvent trouver et la plus noble de la race ennemie qu’ils offrent à leur Soleil, et ils la murent vivante dans le temple de leur Soleil ! Oui, cher Monsieur Ozoux !… c’est comme on vous le dit !
Marie-Thérèse ne se retenait plus de rire devant l’ahurissement de François-Gaspard. Celui-ci lui jeta un coup d’œil d’enfant rancuneux, troublé dans son plaisir. Il crut encore devoir prendre la défense des vieilles femmes. Tout ce qu’elles disaient, en tout cas, concordait parfaitement avec ce que l’on savait des vierges du Soleil. Et il trouva la minute propice à l’étalage de son érudition. Les sacrifices humains avaient été toujours en honneur chez les Incas. Tantôt les victimes étaient offertes au dieu du jour, tantôt au Roi lui-même et souvent ces victimes étaient volontaires. C’est ce qui arrivait lors de la cérémonie des funérailles royales où le sang coulait de toutes parts avec les larmes. Alors, parmi les femmes de l’Inca c’était à qui s’immolerait.
– Prescott, qui est, avec Wiener, fit l’oncle François-Gaspard, celui qui a édifié le plus beau travail sur l’Empire des Incas et sur la conquête du Pérou par les Espagnols, Prescott nous dit, en s’appuyant sur des témoignages les plus dignes de foi, que plus de mille serviteurs, épouses et servantes étaient ainsi sacrifiés sur la tombe du monarque. Et c’étaient les épouses légitimes qui donnaient l’exemple en se frappant elles-mêmes !…
– Ah ! les folles !… ah ! les folles !… s’écria la tante Agnès en joignant les mains.
La vieille Irène se signa et marmotta une prière.
Le marquis prit la parole pour féliciter François-Gaspard.
– Tout cela est exact, mon cher hôte, lui dit-il, et nos travaux de la Société de géographie et d’archéologie vous trouveront, je le vois, très averti. Tant mieux, nous ne ferons que du meilleur ouvrage. Si vous voulez, dès demain, après votre réception, je vous conduirai à mes dernières fouilles, aux environs d’Ancon, et là vous pourrez constater que l’Inca était en effet enterré avec ses outils les plus précieux et avec ses femmes qui devaient le suivre dans les demeures enchantées du Soleil !
– Qu’est-ce que c’était exactement, demanda Raymond, que la « Vierge du Soleil » ?
– Les vierges du Soleil, reprit avec une joie enfantine François-Gaspard, « les élues », comme on les appelait, étaient des jeunes filles vouées au service de la divinité, qui étaient retirées de leur famille dans un âge tendre, et mises dans des couvents où elles étaient placées sous la direction de certaines matrones âgées, mamaconas, vieillies dans les murs de ces monastères (note : Ondegardo. Rel. Prim.) Sous ces guides vénérables, les vierges consacrées étaient instruites de la nature de leurs devoirs religieux. Elles étaient occupées à filer et à broder, et avec la belle laine de la vigogne, elles tissaient des tentures pour les temples, et les étoffes pour l’Inca et pour son ameublement (note : Pedro Pizarro, Descub. y Conq.)
– Oh ! fit la vieille Irène en hochant la tête, leur devoir était surtout de veiller à la garde du feu sacré que l’on obtenait à la fête de Raymi.
– Oui, oui, je sais, approuva l’académicien. Elles vivaient absolument isolées. Du moment où elles entraient dans l’établissement, elles renonçaient à toutes relations avec le monde, même avec leur famille et leurs amis. L’Inca seul et la Coya, ou reine, pouvaient entrer dans l’enceinte consacrée. On surveillait avec soin leurs mœurs et chaque année des visiteurs étaient envoyés pour inspecter les institutions et faire des rapports sur l’état de leur discipline.
– Et malheur à l’infortunée convaincue d’une intrigue ! s’écria la tante Irène. D’après la loi sévère des Incas, elle devait être enterrée vivante, et la ville ou le village auquel elle appartenait, rasé jusqu’au sol et « semé de pierres », comme pour effacer jusqu’à la mémoire de son existence !…
– Parfaitement ! obtempéra François-Gaspard.
– Doux pays ! fit Raymond.
– Eh ! mon garçon ! ceci prouve qu’il était admirablement civilisé puisque tu y retrouves jusque dans les cérémonies de ses temples les coutumes de la Rome antique !… Ah ! Christophe Colomb, en touchant au rivage où il ne vit que des sauvages enfermés et grossièrement armés, ne se doutait pas que, derrière ces tribus primaires, il y avait sur l’autre versant des mers tout un monde avec ses mœurs, ses monuments, son histoire, ses lois et ses conquêtes, deux peuples : celui des Aztèques au Mexique, celui des Incas au Pérou qui eussent pu rivaliser avec la civilisation méditerranéenne ! C’est comme si un prince venu de l’Orient eût découvert le monde ancien en touchant les steppes de la Scythie. Il eût pu revenir dans ses États croyant qu’il n’avait vu qu’un désert et il ne se serait pas douté qu’il y avait le monde romain derrière !…
– Tout de même, il eût été un peu « bouché », émit, timidement Raymond… Un véritable conquérant, avant de voir sa conquête, la devine !…
– Ce fut la gloire des Pizarre et des Cortès ! s’écria le bouillant marquis.
– Oui, ils sont venus tout détruire !… commença l’oncle.
Heureusement, Christobal ne l’entendit pas et il s’arrêta à temps. Sous la table, Marie-Thérèse, qui était en face de lui, lui avait marché sur le pied. Il comprit et se mordit les lèvres. L’un des premiers de la Torre, ancêtre du marquis, avait accompagné Pizarre dans sa « destruction ».
Les deux vieilles dames, elles, avaient entendu et elles marquaient quelque effarement d’un jugement aussi sommaire et aussi peu « catholique » sur une entreprise qui, à leurs yeux, avait été celle, avant tout, de la vraie religion contre les infidèles. Mais Marie-Thérèse veillait et elle rejeta tout de suite les deux vieilles Péruviennes à leurs histoires de bonnes femmes !
– Tout cela est fort beau, fit-elle, mais ne vous prouve nullement que ces sacrifices humains existent encore de nos jours !
– Ah ! malheureuse enfant, il n’y a que vous qui en doutiez, s’écrièrent-elles ensemble.
– Qui est-ce qui les a vus ?

 

La suite de notre grand feuilleton sera publiée demain!

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