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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (4ème épisode)

Les Peuples du Soleil vous proposent aujourd’hui le quatrième épisode de L’Epouse du Soleil, grand roman de Gaston Leroux.

LA COQUETTERIE DES LIMÉNÉENNES

Car, chez les Ozoux où on l’avait connue si jeune, si gaie, si insouciante, si « petite fille » on n’était pas encore « revenu » de la résolution qu’elle avait prise soudain, à la mort de la maman, de rentrer en toute hâte au Pérou pour diriger l’une des plus importantes concessions d’un engrais naturel qui tend de plus en plus à disparaître de ces îles précieuses, longtemps productrices du meilleur guano du monde.
Mais Marie-Thérèse ne pouvait oublier qu’elle avait là-bas une petite sœur et un petit frère en bas âge, Isabella et Christobal, et elle connaissait son papa qui était encore plus enfant qu’eux trois et qui ne savait que dépenser, en grand seigneur, dans ses voyages à Paris, tout l’argent que la maman avait gagné.
Celle-ci, fille d’un armateur de Bordeaux, avait épousé le séduisant marquis Christobal de la Torre, attaché à la légation du Pérou, dans le moment que ce charmant seigneur avait le plus grand besoin de redorer son blason. La « connaissance » s’était faite pendant la saison des bains de mer, à Pontaillac. L’hiver suivant, la marquise s’embarquait pour le Pérou où elle apportait, en plus de sa dot, un esprit politique, des dons de négoce, une intelligence commerciale peu ordinaires qui lui firent entreprendre, au grand désespoir de son mari, cette affaire de guano pendant que d’autres se ruinaient à chercher de l’or dans un pays qui en contenait plus que tous autres, mais qui manquait alors de moyens de communication. Cependant le marquis, voyant qu’il pouvait puiser à pleines mains dans une caisse qui se remplissait sans cesse, pardonna à sa femme de le faire si riche et, à la mort de celle-ci, ne s’étonna point outre mesure de retrouver dans sa fille les utiles vertus de la mère. Il la laissa faire ce qu’elle voulait et lui eut un gré infini de s’occuper de toutes les affaires sérieuses.
– Et où est-il, mon bon Christobal ? demanda l’oncle François-Gaspard, tout en surveillant le chargement de ses bagages.
– Il ne vous attend que demain !… Vous allez en avoir une réception !… Une réception solennelle, Monsieur Ozoux, qui vous a été préparée à la Société de Géographie !…
La malle aux documents ayant été soigneusement enregistrée à la gare, François-Gaspard consentit à monter dans l’auto qui prit, à toute vitesse, le chemin de Lima. Marie-Thérèse voulait arriver avant le soir qui tombe si vite dans ces contrées.
Après avoir dépassé l’agglomération des maisons en adobes (briques cuites au soleil) et quelques villas confortables, ils longèrent une sorte de marécage couvert d’ajoncs et de roseaux, entrecoupés de bosquets de bananiers et de tamaris aux tons rougeâtres, de pépinières d’eucalyptus et de pins araucarias. Le paysage était brûlé par le soleil, par une sécheresse que ne vient jamais rafraîchir la moindre pluie, ce qui fait que le campo qui environne Lima et le Callao est médiocrement enchanteur. Un peu plus loin ils aperçurent des cabanes en bambous et en torchis.
Cette sécheresse, générale dans cette partie du Pérou, eût donné à la région un aspect d’incroyable désolation si de temps en temps n’était apparue quelque hacienda, ferme entourée d’une oasis verdoyante avec ses plantations de canne à sucre, de maïs et ses rizières. Dans les chemins encaissés et argileux qui rejoignent la route glissaient des convois de bœufs, des charrettes, des troupeaux que des bergers à cheval ramenaient à la ferme et cette animation formait un contraste inattendu avec l’aridité environnante. Et l’oncle François-Gaspard, malgré les cahots d’une voie mal entretenue, prenait des notes !… prenait des notes… Bientôt ils distinguèrent, avec les contreforts de la Cordillère, les clochetons et les dômes qui font ressembler Lima à une cité musulmane. ( Lire le Pérou Économique de M. Paul Walle.)
Ils y arrivèrent en côtoyant le Rimac, ruisseau sur lequel des nègres, pêcheurs d’écrevisses, étaient penchés, traînant à leur ceinture un vaste sac qui plongeait dans l’eau, dans le dessein d’y conserver les victimes vivantes. Raymond se réjouit : il adorait les écrevisses. Comme il confessait sa gourmandise à Marie-Thérèse, il fut frappé de l’air préoccupé de la jeune fille et lui en demanda la raison.
– Une chose extraordinaire, dit-elle ; on n’aperçoit pas un Indien.
Mais ils arrivaient à Lima, ils touchaient à la fameuse Ciudad de los Reyes, la cité des Rois, fondée par le Conquistador. Marie-Thérèse, qui aimait Lima dans ce qu’elle avait de plus original, eut la coquetterie de faire faire à l’auto un détour, quitte à crever ses pneus sur les galets pointus ramassés pour un grand pavage, dans le lit du Rimac. Et ils furent tout de suite dans un coin très pittoresque. Les maisons disparaissaient sous les galeries de bois accrochées aux murailles. Ces galeries semblaient de véritables boîtes ouvragées, garnies de grillages et d’arabesques, elles étaient comme de petites chambres suspendues, offrant un aspect mystérieux et coquet, rappelant les moucharabiés turcs. Seulement, là, dans leur pénombre, il n’était point rare d’apercevoir les plus jolis minois du monde, d’adorables visages de femmes qui ne se cachaient nullement. La Liménéenne est renommée pour sa beauté et pour sa coquetterie. Dans ces quartiers, elles sortaient enveloppées de la manta, ce grand châle noir qui s’enroule autour de la tête et des épaules et que nulle autre Sud-Américaine ne sait draper aussi gracieusement. Semblable au haïk des Mauresques, la mantra ne laisse apercevoir du visage que deux grands yeux noirs. Quand parfois cet abri s’entr’ouvrait, il permettait à Raymond d’admirer au passage des traits harmonieux et un teint mat rendu plus blanc par l’ombre mystérieuse où il se complaisait. Le jeune homme ne cacha pas son enchantement, ce qui lui valut d’être grondé par Marie-Thérèse.

 


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– Décidément, elles sont trop jolies sous leur mantra ! fit-elle. Je vais vous montrer des Européennes !… Et elle donna un demi-tour de volant qui les ramena dans les quartiers neufs, dans les voies larges, dans les promenades d’où l’on découvre le panorama magnifique du campo environnant et des Andes prochaines. Ils traversèrent le paso Amancæs, du nom de la fleur couleur d’or, et là Marie-Thérèse ne s’arrêta point de répondre aux saluts. On se trouvait en plein quartier aristocratique. Là, le voile noir des Liménéennes était remplacé par les toilettes à l’instar de Paris, car le masque trop discret de la manta est interdit le soir à toute femme « distinguée ». C’était l’heure de la promenade, du glacier où l’on s’attarde à prendre les helados en bavardant sur l’amour, les chiffons et la politique. Ils arrivèrent sur la plaza Mayor quand les premières étoiles se levaient à l’horizon. La foule était très dense, et les voitures avançaient lentement. Des femmes parées comme pour le bal, nu-tête, une fleur dans les cheveux, se faisaient traîner dans des calèches. Des jeunes gens groupés près d’une fontaine, au centre de la place, leur adressaient des sourires, des coups de tête…
– C’est extraordinaire ! toujours pas un Indien ! murmura Marie-Thérèse.
– Ils viennent dans ces quartiers ?
– Eh ! il y en a toujours pour venir voir le défilé de la plaza Mayor…
Debout, devant un café, une petite troupe de métis pérorait. Les noms de Garcia et de Veintemilla, le président de la République, étaient renvoyés de l’un à l’autre avec des commentaires plus ou moins aimables. Un commerçant gémissait de la crainte qu’il avait que l’ère des pronunciamientos ne fût rouverte.
L’auto tourna au coin de la cathédrale, et bientôt s’engagea dans une rue assez étroite. Comme Marie-Thérèse voyait le chemin libre, elle força un peu l’allure, mais, tout à coup, elle stoppa sans pouvoir éviter de faire une légère embardée. Elle avait failli écraser un homme qui se tenait maintenant au milieu de la calle, immobile, drapé orgueilleusement dans un punch. Ils avaient reconnu l’Indien.
– Huascar ! s’écria-t-elle furieuse.
– Huascar vous prie de ne pas passer par ce chemin, señorita.
– Le chemin est à tout le monde, Huascar ! Éloigne-toi !
– Huascar n’a plus rien à dire à la señorita. La voiture passera sur Huascar !…
Raymond voulait intervenir, mais Marie-Thérèse l’arrêta du geste.
– Écoute, Huascar, ta conduite est étrange, fit la jeune fille. Pourrais-tu me dire pourquoi on ne voit plus un Indien dans la ville ?…
– Les frères de Huascar font ce qu’ils veulent. Ce sont des hommes libres !…
Elle haussa les épaules, sembla réfléchir, puis, cédant à la prière de l’Indien, elle se disposa à prendre un autre chemin. Au moment de partir, elle se retourna et, pensive, dit à l’homme qui n’avait pas bougé :
– Tu es toujours mon ami, Huascar ?
L’Indien, à ces mots, se découvrit lentement et leva les yeux vers les premières étoiles, comme pour attester le ciel que Marie-Thérèse n’avait pas de plus grand ami sur la terre que Huascar. Ce fut sa seule réponse. La jeune fille lui cria un bref adios ! et l’auto s’éloigna.
Elle s’arrêta en face d’un magnifique hôtel dont le concierge se précipita au-devant de Marie-Thérèse. Mais un personnage avait été encore plus rapide que lui. C’était le marquis Christobal de la Torre dont la calèche venait également d’arriver. Il jeta de véritables cris de joie en apercevant les voyageurs qu’il n’attendait que le lendemain. Il salua François-Gaspard en termes magnifiques et, lui montrant la porte de sa demeure :
– Apease senor, y descause, aqui esta usted en su casa ! (Mettez pied à terre, senior, et reposez-vous ici, vous êtes chez vous !…).
Le marquis était un petit homme d’une excessive élégance. Il était « mis » comme un jeune homme et ne perdait pas un pouce de sa taille sur laquelle il essayait de tromper en chaussant des bottes à hauts talons. Il était vif, remuant, scintillant. Quand il se déplaçait, et il était rare qu’il restât en place, tout brillait en lui, sur lui, et autour de lui : son regard, sa cravate éclatante, ses bijoux ; et les alentours en étaient comme illuminés. Ce remuement singulier ne l’empêchait point d’avoir les plus beaux airs du monde et même de rester grand seigneur dans des moments où d’autres, pour y parvenir, eussent dû montrer du calme, du détachement et de la sévérité. Sa plus grande joie, hors de son cercle et de la géographie, était de faire des parties extravagantes avec le petit Christobal, son fils, âgé de sept ans. On les eût dit tous deux échappés de l’école et ils remplissaient la maison de leurs culbutes, pendant que la petite Isabella, qui entrait dans sa sixième année et qui aimait la « cérémonie », les grondait pompeusement, avec des manières d’infante.
L’hôtel du marquis avait cette particularité d’être mi-moderne, mi-historique. Il présentait des coins de vieille maison, tout à fait curieux et inattendus. Christobal avait fait transporter là d’antiques pans de murailles de bois, des galeries plusieurs fois centenaires, des bouts d’escalier vermoulus, des meubles rustiques datant de la conquête, des tapisseries décolorées, enfin tous les débris qu’il avait pieusement ramassés dans les différentes villes du Pérou où avaient vécu ses ancêtres, et, naturellement, à chaque objet se rapportait une anecdote à laquelle le visiteur bénévole n’échappait jamais. C’est dans ce coin historique que l’oncle François-Gaspard et son neveu Raymond furent présentés à deux vieilles dames qui paraissaient tombées d’une toile de Velasquez et avoir la plus grande peine à se relever. La tante Agnès et sa vieille duègne Irène étaient habillées selon les modes disparues et semblaient, elles aussi, avoir été apportées dans l’hôtel avec toutes les antiquités. Le meilleur de leur temps passait à se raconter des histoires pour se faire peur. Toutes les légendes du Pérou s’étaient réfugiées dans ce coin où le soir, après dîner, les deux Christobal père et fils et la petite infante Isabella venaient les entendre, en frissonnant, cependant que Marie-Thérèse, à l’autre bout de la pièce, sous la lampe, mettait à jour sa correspondance avec ses entrepositaires de guano.
François-Gaspard conçut une joie sans mélange de retrouver vivantes ces vieilles images de la Nouvelle Espagne, dans un cadre où il sentait déjà s’exalter sa dangereuse imagination. Il fut tout de suite l’ami des deux dames, prit à peine le temps de changer de toilette, revint tout de suite les trouver et, à l’heure du dîner, s’installa, à table, entre elles deux. Elles commençaient déjà leurs contes quand Marie-Thérèse crut devoir parler de choses sérieuses et mit son père au courant de l’incident des Indiens et des Chinois. Sitôt qu’elles surent que Marie-Thérèse avait chassé les Indiens, Agnès fit ses réserves et Irène se lamenta. La jeune fille s’était conduite, prétendaient-elles, avec beaucoup d’imprudence, à la veille des fêtes de l’Interaymi. Le marquis fut de leur avis. Et quand il sut que Huascar, lui aussi, était parti, il se récria. Huascar avait toujours été fort dévoué à la maison, que pouvait-il se passer pour qu’il abandonnât celle-ci d’une façon aussi brusque ? Marie-Thérèse expliqua brièvement que, depuis quelque temps, elle n’était pas contente des manières de Huascar et qu’elle le lui avait fait entendre.
– C’est autre chose, dit le marquis. Tout de même je ne suis pas tranquille… je ne trouve plus aux Indiens leur indifférence accoutumée… Il y a quelque chose dans l’air, quelque chose autour de nous… l’autre jour, sur la plaza Mayor, j’ai entendu des métis échanger des propos étranges avec certains chefs quichuas.

 

La suite au prochain numéro!

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