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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (7ème épisode)

leroux l'epouse du soleil eo lafitte.jpgLes Peuples du soleil vous offre aujourd’hui le septième épisode de son grand roman de l’été : L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.
Illustration: Edition originale en volume de L'Epouse du Soleil, Editions Pierre Lafitte, 1913.


QUI A OFFERT LE BRACELET ?


Le lendemain de son arrivée à Lima, l’oncle François-Gaspard fut reçu solennellement par la Société de Géographie, dont il sut célébrer l’œuvre magnifique, les travaux archéologiques, statistiques, hydrographiques (note de l’auteur : Cette Société a été chargée également de continuer l’œuvre de Raimondi : El Perus. Travail immense, dont tous ceux qui parlent du Pérou sont tributaires.) avec une émotion scientifique qui fut bientôt partagée par tous ceux qui étaient là. Son succès fut grand et le génie français, à son tour, fut loué dans sa personne. Toutefois, le plus heureux, le plus fier, était encore Christobal, qui prenait sa part de la gloire de l’académicien Ozoux. À la sortie de cette séance mémorable, à laquelle assistèrent naturellement Raymond et Marie-Thérèse, laquelle avait mis son bracelet en dépit des pleurnicheries des deux vieilles, le marquis rencontra don Alonso de Cuelar, un charmant jeune homme.

– Mon cher ami, lui dit-il, je vous croyais à Cajamarca.

Don Alonso ouvrit des yeux énormes. Il ne comprenait pas.

– Écoutez, Cuelar !… ne faites pas l’étonné. Je ne me fâcherai pas. Vous vous êtes gracieusement vengé du refus de Marie-Thérèse.

– Moi ?…

– Allons donc ! le bracelet !

– Quel bracelet ?

À ce moment, Marie-Thérèse et Raymond rejoignirent le marquis. Marie-Thérèse avait vu que son père s’entretenait en riant avec don Alonso et elle ne doutait point que le mystère du bracelet fût déjà éclairci.

– Merci, ami !… fit-elle en tendant la main à don Alonso, la main où glissait le lourd bijou… vous voyez ! je le porte en gage de notre bonne amitié.

– Mais je ne me serais pas permis !… protesta le jeune homme en regardant tour à tour le marquis, Marie-Thérèse et Raymond…

– Vous parlez sérieusement ?… Ce n’est pas vous ?…

– Je vous jure !… mais quelle est cette histoire !… et quel singulier bijou est-ce là ?…

– Vous ne le reconnaissez pas ?… C’est, paraît-il, le bracelet Soleil d’or que les prêtres indiens envoient toujours à l’épouse du Soleil, à la fête décennale de l’Interaymi ! reprit, en lui souriant comme une enfant espiègle, Marie-Thérèse, car elle n’était point encore bien convaincue par les protestations de celui qui avait vainement demandé sa main… Et comme c’est vous qui avez lancé le surnom dont on me salue partout maintenant à Lima, nous avions pensé que vous aviez voulu, malgré tout, être gracieux avec la Vierge du Soleil !…

– Ma foi, c’est moi qui ai tort de n’avoir pas pensé à cela ! soupira don Alonso. C’était, en effet, très gentil, historique et ingénieux ! et, puisque vous deviez le porter, je ne me pardonnerai jamais de n’avoir pas eu l’admirable imagination de vous envoyer ce bracelet-là ! Le mérite en revient certainement à l’un de ces malheureux amis qui ont brigué le même honneur que moi, señorita, et qui n’ont pas été plus heureux !… Tenez, voilà justement Pedro Ribera qui passe, sombre et sournois. Ma parole ! Il a bien l’air d’avoir fait le coup !…

Et il l’appela. Mais pas plus que Cuelar, Ribera ne savait ce dont on lui parlait. Comme lui il s’extasia sur l’étrangeté du bijou et comme lui il regretta de ne pas l’avoir envoyé.

Le marquis commençait à être agacé et il regrettait maintenant d’avoir parlé du bijou à ces messieurs. Il ne pouvait sans être ridicule leur demander de taire une aventure qui, après tout, n’était point bien méchante, et il savait que, dans deux heures, sur la promenade, au glacier, aux thés, à la plaza Mayor, on ne parlerait que du mystérieux bracelet de la Vierge du Soleil. Marie-Thérèse comprit très bien ce qui se passait dans l’esprit de son père.

– Écoute, papa, ce bracelet maintenant est ridicule ! En attendant que celui qui nous a fait cette petite surprise veuille prendre la peine de se dévoiler… qu’il disparaisse !… et n’en parlons plus !…

Sur quoi elle l’ôta, d’un geste gracieux, et l’enfouit dans son sac à main.

– Moi, j’ai une pensée, dit Raymond. Si c’était Huascar ?

– Huascar ? pourquoi Huascar ? demanda le marquis.

– Dame ! voilà un vieux bijou indien… comme je ne connais que cet Indien-là, et que je sais qu’il est très dévoué à votre maison, je puis imaginer qu’il n’aura peut-être rien trouvé de mieux que de faire cadeau à votre fille d’un bracelet qu’il aurait trouvé et dont il ne saurait que faire !…

– N’en parlons plus !… n’en parlons plus !… fit Marie-Thérèse, légèrement rougissante, et, que ce soit Huascar ou un autre, cela ne m’importe plus !… Et puis, ne soyons pas si impatients… nous allons peut-être voir arriver demain ou après-demain à la maison, un ami de papa, retour de la Sierra, qui me dira en me baisant la main : « Eh bien ! vous ne portez pas mon petit cadeau ? »

– Dame ! il faudra bien que ça se passe ainsi un jour ou l’autre, fit Raymond avec une très tranquille désinvolture.

Le marquis qui, lui, tout au fond était un peu troublé, remarqua aussitôt ce bel air dégagé de Raymond. Il ne lui parut point naturel.

– Je parie que c’est vous ! s’écria-t-il déjà joyeux.

– Quoi ? Moi ?… j’arrive… comment voulez-vous que ce soit moi ?…

– Vous pouvez avoir acheté ce bijou à l’escale de Guayaquil et l’avoir expédié à un correspondant français de Cajamarca pour être réexpédié ici !… oui ! oui !… vous avez voulu vous annoncer !… Vous avez dû lire la légende du bracelet Soleil d’or dans un des livres de votre oncle !…

– Papa ! Papa !… M. Ozoux est un jeune homme sérieux… un ingénieur qui est venu au Pérou pour essayer d’assécher les mines d’or de Cuzco, grâce à un nouveau siphon…

– Oui, oui ! tu m’en as déjà parlé de ce siphon… cela ne l’empêche pas d’envoyer un bracelet.

– À quel titre, mon père ?…

– Au titre de fiancé, ma fille !…

Cette fois, Marie-Thérèse rougit jusqu’aux oreilles et Raymond toussa et sourit d’un air fort niais. Le marquis les dévisageait avec malice et obstination tous les deux.

– Hein ! dites que ça n’est pas vrai !… si tu crois que je n’ai rien deviné !… Me prends-tu pour un sot !… je savais bien que tu avais laissé un petit coin de ton cœur là-bas, à Paris, et ce n’était que pour en être sûr que je t’ai amené tant de jolis prétendants. Ah ! Monsieur Ozoux, je l’ai éprouvée, elle vous aime bien !… et vous êtes un heureux gaillard !…

– Monsieur… balbutia le pauvre Raymond, qui avait les larmes aux yeux… Monsieur, je vous assure… jamais… je ne peux pas… je ne pouvais pas avoir la pensée…

– Taisez-vous !… Et remettez vous-même le bracelet de vos fiançailles au bras de Marie-Thérèse!…

– Avec quelle joie ! cette fois ! répondit la jeune fille… et, après avoir regardé autour d’elle pour s’assurer que, dans le coin où ils se trouvaient, il n’y avait point de gêneurs, elle sauta au cou de son père ou plutôt elle éleva son père dans ses bras, l’embrassa tendrement, le déposa, se retourna vers Raymond et, ouvrant son sac devant le jeune homme, lui murmura rapidement à l’oreille :

– Dites donc que c’est vous qui l’avez envoyé !… qu’est-ce que ça peut vous faire ?…

Raymond passa l’anneau en tremblant au bras de Marie-Thérèse. Les oreilles lui sonnaient de si furieuses cloches qu’il lui était impossible d’entendre les paroles de triomphe du marquis, lequel rayonnait d’avoir deviné le mystère des amoureux et du bracelet Soleil d’or… Raymond se contentait d’approuver de la tête tout ce que l’autre disait.

– Ah ! bien ! comme on dit à Paris, termina Christobal, vous pouvez vous vanter de nous avoir «fait marcher » !…

Et il courut à la recherche de l’oncle François-Gaspard auquel on offrait un Champagne d’honneur.

La suite au prochain numéro!

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