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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (6eme épisode)

je sais tout 86.jpgLes Peuples du Soleil vous propose aujourd'hui le sixième épisode du feuilleton L'Epouse du Soleil de Gaston Leroux.
Illustration: Couverture du n° 86 de Je Sais Tout, mars 1912


TROIS JEUNES FILLES MURÉES VIVANTES

La tante Agnès secoua la tête :
– Tenez, dans ma jeunesse, j’avais une vieille servante quichua des bords du lac Titicaca qui me racontait comment, dans l’espace de trente ans, à la fête décennale de l’Interaymi, elle avait vu, elle, de ses propres yeux, murer vivantes trois jeunes filles de la ville.
– De quelle ville ? demanda Raymond.
– De Lima !
– Ça se saurait ! reprit Raymond qui s’amusait beaucoup des mines des deux vieilles et qui était sournoisement poussé par Marie-Thérèse à les taquiner.
– Mais ça se sait !… mon jeune monsieur… insista la tante… on connaît très bien les noms des deux dernières jeunes filles qui ont été murées vives dans le temple du Soleil, l’une il y a vingt ans et l’autre il y a dix ans.
– Oui, oui ! nous le savons ! nous le savons ! répéta en riant Christobal…
– Il n’y a pas de quoi rire, Monsieur mon frère ! grogna Agnès.
Et la duègne répéta plus bas :
– Non ! Non ! Il n’y a pas de quoi rire !…
Mais Christobal était de plus en plus gai.
– Pleurons-les donc, les pauvres enfants ! et il fit le signe de gémir… Enlevées à l’amour de leurs parents, dans la fleur de l’âge !…
– Monsieur mon frère, pourriez-vous nous dire comment sont disparues Amélia de Vargas et Maria-Christina d’Orellana ?
– Oui ! Oui ! qu’il nous le dise ! acquiesçait Irène.
– Nous y sommes !… nous y voilà !… je les attendais !… repartit le marquis.
– Je vous prie de parler un peu sérieusement, mon frère. Vous avez connu Amélia de Vargas…
– Le plus beau sourire de la plaza Mayor !… Il y a de cela vingt ans ! Comme le temps passe !… Oui, en effet, elle a disparu il y a vingt ans !… avec un de ses parents !
– J’ai entendu raconter avant-hier qu’il s’agissait d’un toréador ! interrompit Marie-Thérèse… c’est une histoire qui revient, paraît-il, tous les dix ans… quand approche l’Interaymi.
– C’est une histoire qui, dans son temps, a remué toute la ville… À la suite d’une échauffourée à la plaza des Toros, les parents d’Amélia, qui l’accompagnaient, cherchèrent en vain leur fille !… elle avait disparu et elle ne reparut plus jamais… on l’avait vu emporter par des Indiens et l’on sait parfaitement qu’elle a été murée vivante…
– Puissance de l’imagination des foules !… La vérité, je l’ai dite, car dans le même temps qu’elle, le parent dont je vous ai parlé et qui la protégeait, disparaissait aussi. Ils étaient allés habiter ailleurs !…
– Cela vous plaît à dire, Monsieur mon frère !… Heureusement qu’il nous reste Maria-Christina d’Orellana !…
– Évidemment ! reprit le marquis… son aventure, à celle-là, fut plus triste… elle se promenait avec son père aux environs de Cuzco et entra dans des souterrains dont nul n’a jamais connu les détours. Elle s’y perdit, quoi de plus naturel ? C’est depuis ce moment-là que le gouvernement a fait murer les souterrains (À ce sujet voici ce que dit Paul Walle dans son Pérou : « C’étaient des gens pratiques que les Incas et qui, même pendant leurs jeux ou leurs assemblées, n’aimaient pas à être surpris par l’ennemi. Et de cette place même du Rodadero partait un souterrain qui avait plusieurs issues : l’une aboutissait à la colline fortifiée ; l’autre allait jusqu’à l’entrée même de Cuzco ; une autre, plus longue, débouchait à l’endroit où est actuellement l’église Santo-Domingo, édifiée sur le temple du Soleil, situé à l’autre bout de la ville. Mais ces souterrains si intéressants, qui pourraient être un si beau sujet d’études pour l’amateur, ont été obstrués, claustrés par ordre du gouvernement, sous prétexte que plusieurs personnes s’y étaient perdues!»).
– Oui, et c’est depuis ce moment-là, reprit la tante, que le père est devenu fou. Il continue d’errer sur les ruines de Cuzco et autour des souterrains en appelant sa fille… depuis dix ans ! Ce n’est pas à lui qu’il faudrait dire qu’elle n’a pas été enlevée par les Indiens pour la cérémonie de l’Interaymi.
– Puisque vous dites vous-même qu’il est fou !…
– Il l’est devenu à la suite de la certitude qu’il eut de l’horrible sacrifice. Quelques jours avant sa disparition dans les souterrains de Cuzco, Maria-Christina avait reçu un étrange cadeau, un lourd et vieux bracelet d’or orné en son milieu d’un disque représentant le Soleil !
– Ma bonne Agnès, vous savez bien que dans ce pays-ci, nos orfèvres mettent le soleil à toutes les sauces !…
– Oui, mais ce bracelet-là était le vrai !… celui qui avait été envoyé également, paraît-il, à Amélia…
– Ah ! ma sœur, vous inventez !… vous inventez !… Comment voulez-vous, avec des histoires comme les vôtres, que l’on écrive l’Histoire !… Surtout, mon cher hôte, ne prenez pas de notes, je vous en prie !
– Je n’invente rien, reprit la vieille, têtue !… c’était le vrai bracelet Soleil d’or, le bracelet du sacrifice… celui que, tous les dix ans, depuis la mort du dernier roi inca, Atahualpa, brûlé vif par Pizarre, les prêtres incas envoyèrent à celle qui fut choisie pour être l’épouse du Soleil, et qui devait être murée vivante !… Le pauvre Orellana en a assez parlé du bracelet Soleil d’or !… Toute la ville en a parlé !…
– Oui, oui, ma sœur !… Toute la ville a bien de l’imagination aux environs de l’Interaymi !… et le marquis se penchant vers François-Gaspard :
– Vous ne sauriez vous douter, mon cher illustre hôte, du mal que nous avons à la Société de Géographie et d’Archéologie… pour nous débarrasser de toutes ces légendes… Vous qui êtes un vrai savant !…
– Oh ! le savant ne doit pas dédaigner les légendes, répondit l’académicien, et je vous dirai que, pour mon compte, je suis enchanté de mon voyage et bien heureux d’être tombé dans un pays où elles sont encore si vivantes !…
À ce moment, un domestique entra et se dirigea vers Marie-Thérèse. Il portait un léger registre et une petite boîte.
– Objet recommandé ! dit-il… Le facteur est déjà venu tantôt et je lui ai dit de repasser ce soir… Mademoiselle doit signer ici !…
Marie-Thérèse signa.
– Tiens ! fit-elle, cela vient de Cajamarca !… Mais je ne connais personne à Cajamarca !… Qu’est-ce que ça peut bien être que ça ?… Vous permettez ?
Et elle déficela, décacheta, ouvrit la petite boîte de bois.
– Un bracelet ! s’écria-t-elle en riant un peu nerveusement. Eh bien ! Voilà une coïncidence bien amusante !… mais c’est le bracelet Soleil d’or !… Ma parole !… le bracelet de l’épouse du Soleil !…
Tous s’étaient levés, excepté les deux vieilles qui n’en avaient pas la force. Et tous les yeux étaient sur le lourd anneau de vieil or bruni, avec son disque de soleil dont les rayons paraissaient éteints, encrassés par la poussière des siècles.
– Ah ! bien !… c’est une bonne plaisanterie ! fit en riant Marie-Thérèse…
– Parbleu !… s’écria le marquis, dont la voix était légèrement changée, elle est bien bonne !… C’est la vengeance, jolie, du reste et très élégante, de ce brave Alonso de Cuelar, dont tu viens de refuser la main. Il me l’avait bien dit, avec son triste et aimable sourire : « Je me vengerai de la Vierge du Soleil !… » Tu sais bien que tout le monde au Cercle t’appelle la Vierge du Soleil ! puisque tu ne veux pas te marier !… Mais qu’est-ce que vous avez à faire une tête comme ça, vous autres !
Et, se tournant vers les deux vieilles :
– Quoi ? tout de même, vous n’allez pas vous rendre malades pour une simple farce !
Marie-Thérèse faisait admirer le bracelet à François-Gaspard et à Raymond.
– Mon père, vous direz à don Alonso que j’accepte son cadeau et que je le porterai en gage de notre bonne amitié… Il est vraiment très joli !… On ne fait plus de ces bijoux-là !… Qu’en dites-vous, Monsieur Ozoux ?
– Moi ?… répondit François-Gaspard, je jurerais que ce bracelet a quatre ou cinq cents ans… au moins !
– On trouve encore de ces trésors dans les fouilles autour des tombes royales, mais ils se font rares… Je ne m’étonne pas que don Alonso soit allé chercher celui-ci jusqu’à Cajamarca ! dit le marquis.
– Où est-ce, Cajamarca ? demanda Raymond.
– Jeune ignorant !… fit l’oncle, sache que Cajamarca est tout simplement l’ancienne Caxamarxa des Incas, la seconde capitale de leur empire au temps de Pizarre…
– Et la ville où leur dernier roi fut brûlé vif ! fit entendre la voix expirante de la tante Agnès.
On se précipita vers elle, car elle se trouvait mal. Il fallut la porter dans son appartement. La vieille Irène suivait, plus pâle que sa guimpe, et faisant avec son pouce, sur son front, le signe de la croix.

La suite au prochain épisode!

Commentaires

  • Fatalitas! j'ai un peu oublié La fille du soleil. De Leroux, c'est Chéri-Bibi que je préfère, je crois (à cause de l'humour au second degré qu'on y décèle, ce qui n'ôte rien à l'intérêt du premier).

  • @ le coucou: j'aime beaucoup l'oeuvre de Gaston Leroux. Bien sûr Rouletabille et Chéri Bibi sont incontournables mais il y a aussi des oeuvres comme Le Fauteuil hanté (très drôle sur les institutions littéraires), La Reine du Sabbat ou La Poupée sanglante qui valent le détour.

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