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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (8ème épisode)

Les Peuples du Soleil vous offre aujourd'hui le huitième épisode de L’Epouse du Soleil, grand roman de Gaston Leroux. Dans cet épisode, le lecteur est invité à découvrir quelques traces archéologiques incaïques. Le titre de ce chapitre "Une partie de boules avec des crânes" est bien dans la veine leroussienne, celui qui nous régala avec des phrases comme "Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat." (in Le Mystère de la chambre jaune). On comprend pourquoi les surréalistes s'intéressèrent à son oeuvre.

UNE PARTIE DE BOULES AVEC DES CRÂNES

Raymond et Marie-Thérèse restèrent seuls quelques secondes pendant lesquelles ils se regardèrent avec tendresse. Et puis, tout de suite, ils furent rappelés aux contingences par la ruée enthousiaste de toute la gent géographique. Les deux jeunes gens se laissèrent entraîner par le flot.
– Mais que dira votre père, demanda Raymond, quand celui qui a véritablement envoyé le bracelet se fera connaître ?
– Eh bien ! il nous pardonnera !… je ne vous ai fait mentir que pour le rassurer… car, entre nous, les histoires de la tante Agnès et d’Irène ne l’ont pas laissé tout à fait indifférent… c’est un petit enfant, mon papa. Nous l’aimerons bien, n’est-ce pas ?
Les voitures officielles, les calèches étaient déjà envahies par les membres de la Société qui se disposaient à aller faire visiter à François-Gaspard, les dernières fouilles incaïques aux environs de la ville, puis à prendre le chemin de fer pour les fouilles d’Ancouf. Le marquis était assis en face de l’académicien et tous deux étaient radieux. Marie-Thérèse, au passage, les salua et leur cria qu’ils allaient bientôt les rejoindre. En effet, il était entendu que ce soir-là, on se retrouverait pour y dîner et passer la nuit à la villa que le marquis possédait au bord de la mer, entre Lima et Ancon, ce qui permettrait à François-Gaspard de se livrer, dès le lendemain matin, à sa passion scientifique, car cette demeure estivale, déjà encombrée, comme un musée, des derniers trésors historiques arrachés à la terre, s’élevait au centre des fouilles mêmes.
Cependant, les deux jeunes gens, moins amateurs des choses de la mort que MM. les membres de la Société de Géographie et d’Archéologie, s’attardèrent à Lima que Marie-Thérèse voulait faire apprécier et aimer à Raymond. Ce n’est qu’après une longue promenade sur le paso de Amancæs qu’ils songèrent à aller rejoindre le cortège. Ils partirent en auto, par un chemin impossible, déjà menacés par l’approche du soir et puis suivis par le vol sinistre des gallinazos, ces vautours noirs toujours affamés que l’on tolère cependant dans les rues, au Pérou, et même que l’on respecte, car les municipalités leur savent gré de contribuer à la propreté des rues.
L’auto avançait dans une plaine immense où se succédaient les haciendas, les poireros, prairies où se fait l’élevage des chevaux et séparées entre elles par des tapis, sorte de petits murs en terre d’un mètre environ. Et puis la plaine n’offrit plus guère à la vue que du sable, vaste étendue lugubre, toute jonchée d’ossements, étalant les restes des malheureux que les collectionneurs ont déterrés et laissé blanchir au soleil.

 

Leroux l'epouse du soleil illustration épisode 8.png


– Eh bien ! c’est gai par ici ! s’exclama Raymond.
Marie-Thérèse, tout en ne cessant de gouverner pour le mieux sa voiture, montra du doigt quelques métis qui avaient abandonné la garde des chevaux, au coin d’une hacienda, pour faire une partie de boules avec des crânes magnifiques : un tibia servait de but. ( note de l’auteur : Voyage de L. et J. Verbrugghe au Pérou.)
Ils arrivèrent bientôt aux environs d’Ancon où ils retrouvèrent le marquis, et François-Gaspard, et toute la société qui se promenait parmi les huacas les plus importantes, cimetières indiens du temps des Incas. Le terrain entier était rempli d’obscures cavités. Dans chacune d’elles avait dormi une momie que l’on avait arrachée à son sommeil millénaire. Raymond et Marie-Thérèse étaient descendus d’auto, mais ne s’étaient pas joints aux groupes. Ils se promenaient isolés, tristes, au milieu de ces débris funèbres. Ils s’étaient débarrassés de l’auto que le boy avait conduite à son garage d’Ancon.
– Pourquoi ne pas laisser dormir en paix les morts quand la vie est si belle ? fit la jeune fille en serrant la main de Raymond.
Celui-ci la fit asseoir sur un monticule, à l’abri de tous les regards, et il se mit à genoux près d’elle, et il lui jura qu’il l’aimerait toute sa vie, il lui jura cela sur tous les morts qui étaient là. Et ils joignirent leurs lèvres au milieu de cet affreux cimetière. Le bruit d’un discours les fit revenir aux choses de la mort.
Le président de la Société, suivi de tout son monde, expliquait les travaux au fur et à mesure qu’il passait devant les fouilles les plus fraîches.
– En se promenant dans cette nécropole, on peut évoquer, disait-il, l’ombre des Incas, et se croire un instant au milieu d’eux !… Voici un trou de deux mètres au fond duquel on a trouvé un paquet couvert de sable. C’était le chien qu’on sacrifiait sur la tombe du maître et qui devait l’accompagner avec sa femme et ses principaux serviteurs ; le chien portait encore au cou la corde qui l’avait étranglé et ses pattes étaient ligotées. Puis nous trouvâmes le cadavre de l’épouse qui, elle aussi, avait une corde au cou et qui avait dû être étranglée comme le chien, peut-être parce qu’elle n’avait pas eu le courage de se donner la mort elle-même. Enfin, nous eûmes la joie d’entendre l’ouvrier s’écrier : « Aqui esta el muerto ! » (Voici le mort !), car, pour l’Indien, les cadavres autres que celui du maître ne sont, en aucune façon, dignes d’intérêt. Et, bientôt, en effet, le chef lui-même, – gros rouleau d’étoffes – dépassait la fosse et était déposé ici à mes pieds. Nous avons déroulé les liens et les tissus dont il était enveloppé. Les tissus et la momie étaient dans un état de conservation extraordinaire… la peau adhérait encore aux os de la face et le chef avait conservé tous ses cheveux et toutes ses dents. Les Égyptiens ne faisaient pas mieux, Messieurs !… ( note de l’auteur : M. Paul Walle, qui a visité le Pérou, dit dans son livre : « Les voyageurs se rendent à Ancon pour y voir les cimetières souterrains de période incaïque ensevelis sous les dunes de sable. Le spectacle, s’il est instructif, n’est guère attrayant, et il faut avoir les nerfs peu sensibles pour considérer sans horreur ni dégoût le spectacle qu’offre l’espace immense où les Incas avaient établi leur nécropole. «De tous côtés, au bord des dunes, à côté des huacas, éventrées et béantes, on aperçoit des tronçons de momies, des crânes encore pourvus de leur chevelure, des bras, des jambes recouverts de lambeaux de peau jaunie et racornie, le tout mêlé à une multitude de débris de poterie et à des linges en guenilles. »).
À ce moment, il y eut un certain tumulte et le bruit se répandit que les ouvriers venaient de faire une découverte sensationnelle, celle de trois grands chefs Incas avec des têtes extraordinaires !
Les groupes revinrent sur leurs pas et Raymond et Thérèse les suivirent. Alors ils assistèrent à une exhumation de momies vraiment fantastique.
D’abord, dans ces dernières tombes, on avait trouvé des petits sacs, pleins de grains de maïs et de feuilles de coca, des jarres qui avaient dû être emplies de chicha, tout le viatique enfin pour le grand voyage. Et puis des vases d’or, des amphores d’argent, des coupes, des statuettes martelées, des bijoux : tout un trésor qu’un coup de pioche venait de révéler et qui avait été déposé au bord de la fosse. Enfin les momies des trois chefs étaient déterrées ou plutôt désensablées avec mille précautions. Et un membre de la Société leur avait déjà découvert le visage… Et ce fut presque terrible…
Pour comprendre ce que Raymond et Marie-Thérèse furent des premiers à apercevoir, il faut savoir que chez les Incas, comme du reste, de nos jours encore, chez les Basques de la montagne, on faisait prendre aux crânes vivants la forme que l’on voulait. Les crânes des bébés étaient déformés au moyen d’éclisses, de planches rapprochées et serrées de cordes : tantôt le sommet de la tête était façonné en cône ; tantôt il était aplati et se développait latéralement ; tantôt on en faisait une énorme citrouille, etc.… On est maintenant fixé sur le motif de ces différentes déformations : les Incas n’ignoraient point les sciences phrénologiques et, précurseurs de Gall et de Spezhurn, ils essayaient de développer telle ou telle qualité guerrière ou intellectuelle en augmentant telle ou telle partie du cerveau. Mais il est établi que cette déformation n’était permise que pour les enfants de l’Inca qui étaient destinés aux plus hautes fonctions. Le peuple était condamné à vivre avec son crâne et son cerveau ordinaires.
Donc les trois têtes des trois chefs apparurent : quelle apparition !
L’une de ces têtes était cunéiforme, c’est-à-dire qu’elle montait tel un énorme pain de sucre. Et c’était une chose hideuse que ce front de cauchemar, de bête d’apocalypse, entouré de ses cheveux qui semblaient encore vivants, doucement agités par la brise de mer ; la seconde tête était aplatie comme une casquette, casquette-crâne très rejetée en arrière. La troisième ressemblait à une véritable boîte carrée, à une petite valise. (Note de l’auteur : Le docteur Morton signale la présence en Amérique de quatre déformations artificielles : La tête cunéiforme (déformation occipito-frontale). La tête symétrique allongée (déformation fronto-sincipito-pariétale). La tête irrégulièrement comprimée et dilatée. La tête quadrangulaire. Le docteur Gorsse, lui, en ajoute douze autres.)

La suite au prochain numéro!

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