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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (11ème épisode)

Les Peuples du Soleil sont heureux de vous offrir le onzième épisode de L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux. Le lecteur y trouvera notamment une belle leçon d'histoire géographie par le maître Gaston Leroux.

L’OMBRE DU CONQUÉRANT

Ils faillirent le faire devenir fou, une fois qu’ils lui avaient caché son stylo. Enfin l’on s’amusait ; et il paraissait bien que l’on avait tout à fait oublié le bracelet-soleil-d’or, laissé, du reste, à la garde de la tante Agnès et de la duègne Irène, lesquelles l’avaient, aussitôt après le départ des voyageurs, porté à San Domingo sur l’autel de la Vierge, préservatrice des maléfices, conjuratrice de sortilèges.
L’arrivée à Pacasmayo avait particulièrement excité la joie de l’oncle Ozoux. Le débarquement s’opéra sur un énorme radeau, qui, obéissant aux flots de l’éternelle houle, montait à mi-hauteur du pont du paquebot pour redescendre quelques mètres au-dessous. Pour arriver sur le radeau, il fallait d’abord monter dans un tonneau que soulevait un palan, ensuite, le tonneau redescendu, rencontrait le radeau et il ne s’agissait plus que de bien prendre son temps pour sauter du tonneau sur le radeau.
Marie-Thérèse montra l’exemple et réussit gracieusement cette gymnastique compliquée ; le marquis, qui avait l’habitude, sembla voltiger dans les airs ; Raymond sut mesurer son effort de telle sorte qu’il put descendre de son tonneau les mains dans les poches ; quant à François-Gaspard, son débarquement fut si mal combiné que, le tonneau rencontrant brutalement le radeau dans la seconde que le professeur rêvait à autre chose, le malheureux membre de l’Institut (section des Inscriptions et Belles-Lettres) en jaillit comme d’une boîte à ressorts. Inutile de dire qu’en arrivant au rivage, le bon oncle, qui était encore dans l’exaltation littéraire de cet exceptionnel débarquement et qui ne s’était nullement préparé au choc inévitable, roula du radeau sur le sable où la dernière vague de la « barre » vint le tremper comme un barbet. Il dut se dévêtir à moitié, et se sécher au soleil avant de continuer un voyage commencé sous d’aussi heureux auspices.
Ce ne fut que le lendemain matin que les voyageurs quittèrent Pacasmayo sans qu’il leur fût survenu rien d’autre qui pût retenir leur attention.
Cependant Raymond dut remarquer la coïncidence qui réunissait à leur petite troupe un certain gentleman de mine un peu cuivrée qui, s’il n’avait été vêtu d’un complet à la dernière mode, eût pu facilement passer pour un de ces types de la race indienne de Trujillo dont Huascar était certainement le plus superbe représentant. Cependant le voyageur portait le costume avec aisance et, en cours de route, s’était montré fort civilisé, notamment à l’égard de Marie-Thérèse à laquelle il avait eu l’occasion de rendre de ces services qui sont dus, en voyage, à une femme, même quand vous ne lui avez pas été présenté. L’homme s’était embarqué en même temps qu’eux à Callao, avait débarqué sur le même radeau, avait couché dans la même auberge à Pacasmayo et, le lendemain, prenait le même train pour Cajamarca.
Le spectacle de la traversée de la première Cordillère des Andes était si « captivant » que nul ne s’aperçut tout d’abord que l’homme s’était glissé jusque dans le compartiment du marquis et de ses compagnons. Mais il sut se rappeler à l’attention de ceux-ci et d’une façon si inattendue que les voyageurs, sans trop se rendre compte de ce qui se passait ou de ce qu’ils ressentaient, en conçurent immédiatement une gêne insupportable.
On avait jusqu’alors admiré le paysage et les différentes transformations d’une nature multiple ; on venait d’entrer dans les défilés les plus sauvages qui se peuvent imaginer quand l’inconnu prononça d’une voix grave :
– Vous voyez ce cirque, senores, c’est là que Pizarre a envoyé ses premiers messagers au dernier roi des Incas !
Tous avaient tourné la tête. L’inconnu ne semblait voir personne. Debout sur la plateforme, les bras croisés, ses yeux ne quittaient point ces rochers au pied desquels le plus grand aventurier de la terre s’était arrêté avant de conquérir un empire.
– Mon aïeul en était ! s’écria le marquis.
L’inconnu ne regarda même pas son interlocuteur, mais il prononça d’une voix si bizarre cette phrase : « Nous le savons ! Nous le savons ! » que Christobal et les autres se demandèrent à quel original ils avaient affaire. Sa majestueuse immobilité ne laissa point que de les inquiéter.
Enfin, l’autre reprit, après un silence :
– Oui, nous n’avons pas oublié qu’il y avait un Christobal de la Torre avec les Pizarre ! Monsieur le Marquis, nous connaissons notre histoire. Lorsque Pizarre, descendu de la colonie espagnole de Panama, dans la prescience qu’il trouverait au-delà de l’Équateur un empire fabuleux plus riche que celui que Cortès venait de donner à Charles-Quint…, lorsque Pizarre, après mille dangers, et dénué de toutes ressources, se vit sur le point d’être abandonné de tous, il tira son épée et traça une ligne sur le sable, de l’est à l’ouest. Se tournant ensuite vers le sud : « Amis et camarades, dit-il, de ce côté sont les fatigues, la faim, la nudité, les pluies torrentielles, l’abandon et la mort ; de l’autre, le bien-être et la médiocrité. Mais aussi au sud, c’est le Pérou et ses richesses, c’est la gloire, c’est l’immortalité ! Choisissez donc chacun ce qui convient le mieux à un brave Castillan. Pour moi, je vais au sud ! » Disant ces mots, il enjamba par-dessus la ligne. Il fut suivi du brave pilote Ruiz ; puis par Pedro de Candia, cavalier né, comme le dit son nom, dans une des îles de la Grèce. Onze autres traversèrent successivement la ligne, montrant ainsi leur volonté de partager la bonne et la mauvaise fortune de leur chef. Parmi ces onze-là, il y eut un Juan-Christobal de la Torre, nous le savons ! Señor… nous le savons !…
– Mais qui donc êtes-vous, Monsieur ? demanda brutalement le marquis que les airs de l’inconnu, bien que celui-ci ne se départît point de la plus extrême politesse, commençaient à exaspérer.
L’autre sembla n’avoir pas entendu. Il continua, comme s’il rendait hommage aux hauts faits de l’ancêtre :
– N’est-ce pas, messieurs, n’est-ce pas, señorita, qu’il y a quelque chose de frappant pour l’imagination dans le spectacle de ce petit nombre de braves, se consacrant ainsi à une entreprise audacieuse qui semblait autant au-dessus de leurs forces qu’aucune de celles que racontent les annales de la chevalerie errante ? Une poignée d’hommes, messieurs ! sans nourriture, sans habits, presque sans armes, étaient laissés sur un roc solitaire avec le dessein avoué d’accomplir une croisade contre l’un des plus puissants empires qui aient jamais existé et ils n’hésitaient point cependant pour cela à mettre leur vie en enjeu.
Et parmi ces hommes, il y avait un Christobal de la Torre… Monsieur le Marquis, permettez-moi de vous faire toutes mes félicitations ! et aussi de vous présenter : votre serviteur Huagna Capac Runtu, premier commis à la banque franco-belge de Lima. Nous pouvons voyager de compagnie, Monsieur le Marquis, car nous sommes de noble race tous les deux. Moi, je suis de race royale. Huagna Capac, roi inca, qui n’avait que seize ans lorsqu’il succéda à son père, eut pour femme légitime Pillan Huaco dont il n’eut pas d’enfant. Il épousa en secondes noces deux autres femmes légitimes, Rava-Bello et sa cousine Mama Runtu. Je suis un descendant de ce Huagna Capac et de cette Mama Runtu !
– Votre administration vous a donc donné un congé ? demanda, avec une certaine insolence, le marquis.
Un sombre éclair passa dans les yeux de Huagna Capac Runtu.
– Oui, dit-il, d’une voix sourde, mon administration m’a donné congé pour la fête de l’Interaymi !…
Raymond ne put s’empêcher de tressaillir en réentendant ce mot qui avait été si souvent prononcé à l’occasion du bracelet-soleil-d’or. Il regarda Marie-Thérèse qui était plutôt inquiète de la tournure que prenait la conversation entre son père et ce singulier voyageur. Elle se rappelait parfaitement maintenant avoir aperçu l’individu dans les bureaux de la banque franco-belge et elle avait eu affaire à lui plusieurs fois à Callao, dans son établissement même, pour des règlements de compte à propos du guano phosphaté à destination d’Anvers. Il lui avait paru alors le plus insignifiant des commis de banque et il était passé près d’elle en laissant une image bien effacée dans sa mémoire. Ce n’était qu’à cette heure où ce pseudo-Péruvien s’avouait orgueilleusement, dans son complet veston, comme un pur Indien quichua, qu’elle découvrait en lui les marques de la race de Trujillo et l’allure générale qui en faisait un frère de Huascar. Elle savait par expérience combien cette sorte d’indigène est susceptible et elle craignait que l’imprudent marquis ne déchaînât une tempête, peut-être sans s’en douter. Elle intervint aimablement :
– La fête de l’Interaymi, mais c’est votre grande fête à vous, nobles Indiens ! Est-ce qu’elle sera particulièrement célébrée à Cajamarca ? demanda-t-elle.
– Cette année ! fit l’autre, elle sera particulièrement célébrée dans les Andes entières !…
– Et vous n’y admettez point de profanes ?… je serais si curieuse d’assister à cette fête dont on parle tant !… On en dit tant de choses ! tant de choses !…
– Des niaiseries, señorita, des niaiseries, croyez-le, reprit l’autre redevenu tout à fait petit garçon devant la noble Péruvienne. Et, souriant d’un bizarre sourire qui découvrit des dents éclatantes, une mâchoire qui parut féroce à Raymond, il ajouta en zézayant légèrement d’une voix molle et lasse :
– Je sais ! on parle de sacrifices !… mais c’est là des contes de bonnes femmes… À l’Interaymi, des sacrifices humains !… mais regardez-moi avec mon complet veston de chez Zarate si j’ai l’air de me rendre à une boucherie sacrée ! Non !… quelques rites qui nous rappellent notre splendeur passée, quelques invocations au Dieu du jour et un pieux souvenir à notre dernier roi, à ce malheureux Atahualpa, notre martyr à nous ! et c’est tout, croyez-le bien !… et je reviendrai bien tranquillement vous présenter les traites de la maison franco-belge, à la Calle de Lima, à la fin du mois prochain, señorita !…
Raymond se trouva tout à fait rassuré par les dernières paroles de l’homme. Un sourire de Marie-Thérèse et une grimace de François-Gaspard (de nouveau désorienté par le prosaïsme de ce descendant des Incas, commis de banque) chassèrent les dernières vilaines pensées surgies à nouveau dans la cervelle des voyageurs au nom de l’Interaymi.
Raymond regarda le paysage qui devenait de plus en plus sombre. Le train glissait au fond d’un gouffre, entre deux parois d’une hauteur vertigineuse. Tout là-haut, dans une bande de ciel éclatante, des condors aux ailes immenses éployées décrivaient des cercles lourds.
– Et c’est par des chemins pareils que Pizarre est venu à la conquête des Incas ! s’exclama Raymond, mais comment, avec sa petite troupe, n’a-t-il pas été écrasé ?
– Mon cher Monsieur, ricana lugubrement le commis de banque, il n’a pas été écrasé parce qu’il venait en ami !
– Tout de même on ne s’empare pas « comme cela » d’un empire. Quand ils ont marché sur Cajamarca, combien Pizarre et ses compagnons étaient-ils ?
– Ils avaient reçu du renfort, fit le marquis en frisant sa moustache, ils étaient cent soixante-dix-sept !
– Moins neuf, rectifia le complet veston.
– Ce qui fait : cent soixante-dix-sept moins neuf égale : cent soixante-huit ! si je ne me trompe, inscrivit François-Gaspard sur son éternel carnet.
– Pourquoi moins neuf ? demanda Marie-Thérèse.
– Parce que, Mademoiselle, répliqua le descendant de Mama Runtu, qui semblait connaître l’histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne mieux que les descendants des Espagnols eux-mêmes, parce que Pizarre refit, pour ces nouveaux compagnons, ce qu’il avait déjà fait pour les anciens. Il ne leur dissimula pas la difficulté de la tâche et leur donna une fois encore à choisir.
« Pizarre s’était arrêté au milieu des montagnes pour donner du repos à sa troupe et en faire une inspection plus complète. Oh ! vous avez lieu d’être fiers, Messieurs ! Leur nombre était bien alors, en tout, de cent soixante-dix-sept hommes, dont soixante-sept cavaliers. Il n’avait dans toute sa compagnie que trois arquebusiers et quelques arbalétriers n’excédant pas ensemble le nombre de vingt. Et c’est dans cet équipage que Pizarre se portait au-devant d’une première armée de cinquante mille hommes ! et contre un peuple de plus de vingt millions d’habitants, car le Pérou, sous les Incas, comprenait à la fois ce que nous appelons maintenant l’Équateur, le Pérou, la Bolivie et le Chili ! C’est alors, Messieurs, qu’il trouva que ses soldats étaient encore trop nombreux. Il avait remarqué avec inquiétude qu’il s’en trouvait quelques-uns dont le visage était assombri et qui étaient loin de marcher avec leur entrain ordinaire. Il sentait que, si cette disposition devenait contagieuse, ce serait la ruine de l’entreprise, et il jugea qu’il valait mieux retrancher, d’une fois, la partie gangrenée que d’attendre que le mal eût gagné la masse entière. Ayant ramassé ses hommes, il leur dit que leurs affaires étaient arrivées à une crise qui exigeait tout leur courage. Nul ne pouvait songer à poursuivre l’expédition s’il avait le moindre doute du succès. Si quelques-uns se repentaient d’y avoir pris part il n’était pas trop tard pour s’en retirer. Ceux-là n’avaient qu’à retourner au bord de l’Océan, à San Miguel où il avait déjà laissé quelques compagnons. Avec ceux qui voudraient partager les chances de sa fortune, qu’ils fussent peu ou beaucoup, il poursuivrait l’aventure jusqu’au bout. Alors, il s’en retira neuf ! quatre appartenaient à l’infanterie et cinq à la cavalerie. Les autres acclamèrent leur général…
– Obéissant à la voix de celui qui servait Pizarre comme un second frère, s’écria le marquis, à la voix de mon aïeul Christobal de la Torre !
Nous le savons ! nous le savons ! répéta encore, avec son inquiétante ironie, le singulier commis de la banque franco-belge.
– Et pourrions-nous savoir pourquoi vous nous racontez toutes ces belles choses ? interrogea le marquis, sur un ton d’une grande hauteur.
– Pour vous prouver, senor, que les vaincus savent l’histoire de leur pays mieux encore que les vainqueurs !… répliqua l’autre du tac au tac et avec une emphase un peu ridicule pour un homme qui portait si bien le veston de la maison Zarate et Cie « (la meilleure maison de confection du paseo de amancæs).
– Mon Dieu ! que c’est beau ! s’écria soudain Marie-Thérèse qui enrayait encore une discussion en rejetant l’attention des voyageurs sur le paysage.


Dès demain, retrouvez la suite de votre grand roman, L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux !

Commentaires

  • c'est un sacré travail de lecture et de reproduction tout ce que tu fais!
    bravo!
    tu ne m'a pas dit pour le problème sur mon blog

  • @ grande pirogue: le lien vers ton blog renvoyait vers un blog catégorie "adulte". C'est rentré dans l'ordre.

  • Salut,
    bon maintenant que je suis rentré et que je peux passer mes soirées devant un ordi je vais pouvoir me mettre à le lire ce feuilleton....c'était quelle date le début?

  • @ Grand Sachem: Bon retour! J'espère que les vacances furent bonnes et les trouvailles nombreuses.
    Le début est ici: http://lespeuplesdusoleil.hautetfort.com/archive/2009/07/23/gadton-leroux-l-epouse-du-soleil-1er-episode.html

  • salut cher ami
    je suis sans ordi car je gardes une maison sans connection internet pendant 1 semaine!
    la j'ai 5 min au boulot donc je reprends ma lecture!
    le probléme du blog il y a plein de monde qui ont eu ce probléme sur overblog!

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