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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (16ème épisode)

Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le seizième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil.Nous entrons dans le Livre III de l'ouvrage. Celui-ci fut édité à l'origine dans le n°88 de Je Sais Tout en mai 1912.

 

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LIVRE III

À Callao, Raymond, en attendant que l’heure fût venue d’aller retrouver Marie-Thérèse, remontait mélancoliquement la calle de Lima. Il venait de la Darsena et se remémorait les tristes propos que lui avaient tenus les ingénieurs du port. Ces Messieurs des Ponts et Chaussées ne lui avaient point caché que, dans l’état politique du pays, il ne lui serait point facile de tenter quoi que ce fût avant longtemps, du côté des antiques mines d’or abandonnées du Cuzco. Depuis deux jours, on se battait là-bas, à l’autre bout du Pérou, ou l’on faisait semblant de se battre. Enfin, on brûlait de la poudre.

Le prétendant Garcia, que l’on croyait tranquillement en train de festoyer à Arequipa, avait réussi à jeter une partie de ses troupes sur le dos des forces républicaines, entre Sicuani et Le Cuzco. Aux dernières nouvelles, même, le bruit courait que Le Cuzco était tombé en son pouvoir.

Si le fait était exact, la paix n’était point près de se faire entre les belligérants, qui allaient s’arracher le Pérou morceau par morceau ; et la situation du président Veintemilla se trouvait du coup fort ébranlée.

Or, Veintemilla, sur l’intervention du marquis de la Torre et les démarches diplomatiques de la Société française des mines qui devait fournir les fonds nécessaires, avait accordé fort aimablement à Raymond Ozoux la licence dont il avait besoin pour mener à bien ses travaux ou tout au moins pour expérimenter son nouveau siphon. Qu’allait valoir cette licence après la victoire de Garcia ?

Actif, aimant les affaires au moins autant que Marie-Thérèse, Raymond se désolait à l’idée qu’il lui faudrait sans doute attendre de longs mois, les bras croisés, l’issue d’une révolution qui en était encore à son aurore. Arrivé dans la calle de Lima, il regarda l’heure à sa montre et constata qu’il pouvait encore disposer de quelques instants avant d’aller rejoindre Marie-Thérèse. Il ne voulait point la déranger dans ses comptes, et il savait qu’elle n’y tenait point non plus. Tous deux s’aimaient de tout leur cœur, mais « les affaires étaient les affaires ».

Il entra, pour lire les journaux, au Circulo de los Amigos de las Artes (Cercle des Amis des Arts) qui était une sorte de café où la lecture des principales publications du vieux et du nouveau monde était offerte gratuitement au consommateur.

Dans le moment, la vaste salle du rez-de-chaussée était pleine de clients, et il y avait de bruyantes discussions autour des nouvelles de la dernière heure. On ne parlait que du Cuzco. Le nom de l’ex-première capitale du Pérou était dans toutes les bouches et de notables citoyens de Callao, qui avaient été jusque-là de farouches partisans de Veintemilla, commençaient à trouver à Garcia quelque vertu, quand une feuille officielle fut criée dans la rue par des gamins échevelés et essoufflés dont on s’arrachait la volante marchandise.

Un amigo de los Amigos de las Artes (un ami des Amis des Arts) monta sur une table, le journal à la main, et lut une proclamation du président de la République, conseillant le calme et démentant catégoriquement la prise du Cuzco par les insurgés. De plus, Veintemilla annonçait que le général Garcia était enfermé avec ses troupes dans Arequipa, que tous les défilés de la sierra étaient aux mains des républicains et que le traître allait être incessamment jeté à la mer ou repoussé dans les déserts de sable du Chili. La notice officielle se terminait par une objurgation relative aux Indiens quichuas et attribuait aux fêtes de l’Interaymi l’importance exceptionnelle de quelques troubles populaires dans les faubourgs. Ces fêtes allaient suivre leur cours normal et la classe indienne retomberait à son apathie bien connue. C’est alors que Veintemilla promettait de frapper le dernier coup, qui débarrasserait pour toujours le pays de Garcia et de ses partisans. Les Amigos de las Artes, à la suite de cette lecture, poussèrent des acclamations chaleureuses en l’honneur du Président.

Chacun se retrouva l’ami de Veintemilla. On jugeait sa proclamation magnifique : « Es verda veramente magnifico !Es cosa inaudita ! (c’est une chose inouïe !) – Dios mio ! mucho me alegro ! (Mon Dieu ! j’en suis bien aise !)

Raymond sortit de l’établissement un peu consolé, bien qu’il n’attachât qu’une importance relative aux démentis officiels de la feuille du soir.

Il se dirigea en hâte vers l’établissement de la haute ville, car le soir était tombé tout à coup et il craignait maintenant d’être en retard. Il pénétra dans le petit dédale des ruelles qu’il avait parcourues avec tant d’émotion à son arrivée au Pérou, ruelles qu’il connaissait déjà alors sans les avoir jamais vues, tant étaient présentes à sa mémoire les descriptions précises qu’en avait faites Marie-Thérèse dans ses lettres à sa sœur Jeanne.

Il aperçut de loin la lumière à la fenêtre en véranda et il vit que cette fenêtre était ouverte comme au premier jour.

« Elle m’attend », se dit-il, et son cœur amoureux battit plus fort. Il fit quelques pas encore et avança la tête. C’est ainsi qu’il avait fait la première fois, c’est ainsi qu’il l’avait vue penchée sur ses gros registres verts à coins de cuivre et prenant des notes sur son carnet, alignant des chiffres, cependant que sa voix claire et nette, sa voix bien « décidée » de bonne petite commerçante qui connaît bien son affaire lançait à un interlocuteur qu’il n’apercevait pas : « Eh ! mon cher Monsieur, c’est comme vous voudrez ! Mais, à ce prix-là, vous ne pourrez avoir que du guano phosphaté qui n’aura plus que 4 0/0 d’azote, et encore ! » Oh ! il avait toujours la phrase dans l’oreille !… elle ne l’avait pas fait sourire. Elle l’avait rendu plus amoureux, si possible, tant il aimait le côté sérieux, pratique, même commercial, chez la femme, surtout chez la jeune fille, après avoir eu la haine de toutes les petites « évaporées » qu’il avait rencontrées dans les salons et dans les casinos, autour de sa sœur. C’était un brave et honnête fils de bourgeois qui n’était peut-être devenu amoureux tout à fait de la Péruvienne qu’en apprenant qu’elle était capable de mener une maison de commerce. En tout cas, cela l’avait transporté d’allégresse et avait vaincu sa timidité. C’est alors que sa sœur Jeanne avait reçu ses premières confidences. Elle est jolie, avait dit Jeanne. Elle a un « cerveau d’homme » ! avait-il répondu.

Et cependant, à eux deux, avec leurs deux cerveaux d’homme, comment avaient-ils pu, à un moment donné, être impressionnés comme des femmes, oh ! comme de vieilles bonnes femmes tremblantes et inquiètes, par une histoire… par une histoire !… « quelle histoire tout de même que celle du bracelet soleil d’or… » De cela il rirait longtemps, longtemps, quand il serait marié, quand il pourrait dire « ma femme » à l’Épouse du Soleil !

– Bonsoir, Marie-Thérèse !

Pas de réponse. Raymond va à la fenêtre.

– Bonsoir, Marie-Thérèse !

Mais Marie-Thérèse n’est pas là ! Raymond se soulève sur la pointe des pieds, s’accroche à la fenêtre, regarde : personne ! Et qu’est-ce que ceci ?… ces tables renversées, ces livres, ces papiers jonchant en désordre le carreau !

– Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !

Raymond a sauté sur la fenêtre, bondi dans le bureau. Il regarde, éperdu, autour de lui. Il appelle. Il ne comprend pas ! Quelle est cette affreuse confusion et que signifie ce plus affreux silence ? Sa voix retentissante et qui tremble cependant appelle les serviteurs. Mais nul ne se présente. Pas un domestique ! pas un gardien ! pas un employé ! personne ! Et les portes sont ouvertes !

– Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !

A demain pour la suite de votre palpitant feuilleton!

 

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