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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (30ème épisode)

Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

Elle est pleine d’une foule prosternée et silencieuse. Seuls sont debout, sur les marches de porphyre rouge qui descendent jusqu’à ce peuple, d’abord les trois gardiens du temple aux trois crânes incroyables. Ils sont habillés de robes de vigogne. Derrière eux, un degré plus bas, debout aussi, se tient Huascar, les bras croisés sous un punch rouge. Et puis, plus bas encore, à l’autre degré, il y a quatre punchs rouges prosternés. Ce sont les veilleurs du sacrifice. Leurs têtes, recouvertes du bonnet sacré à oreillettes, sont si courbées sur la pierre qu’on ne voit point leurs visages.

Thérèse n’a point plutôt aperçu cette foule qu’elle ne peut croire qu’il ne se trouvera point là quelqu’un pour la délivrer. Elle se lève avec l’enfant dans les bras, elle crie : « Délivrez-nous ! Délivrez-nous ! », mais un immense cri lui répond : Muera la Coya ! Muera la Coya ! Ils lui donnent son nom de reine en aïmara-quichua, mais ils la vouent à la mort, en espagnol, pour qu’elle comprenne bien qu’elle n’a rien à attendre de leur pitié : « À mort, la Reine ! »

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Les quatre mammaconas qui sont à sa droite, les quatre mammaconas qui sont à sa gauche et les deux autres qui doivent mourir, qui sont devant elle, lui ont fait reprendre sa place sur son siège. Mais elle se débat encore, elle se dresse encore, elle lève au-dessus de sa tête le petit Christobal, elle crie : « Que celui-là au moins soit sauvé ! », mais tous reprennent : « Celui-là est pour Pacahuamac ! Celui-là est pour Pacahuamac !… » Et les douze mammaconas chantent : « Au commencement, avant le dieu Soleil, et sa sœur la lune, son épouse, il y avait Pacahuamac, qui était l’esprit, le pur esprit ! »

« Il faut du sang pur à Pacahuamac ! » répondent en chantant les assistants et puis l’un d’eux ayant crié encore : Celui-là est pour Pacahuamac ! Huascar se retourna et le fit taire.

Ils étaient tous debout, maintenant, excepté les quatre punchs rouges toujours prosternés, veilleurs du sacrifice. Les souffleurs de quenas faisaient un bruit terrible avec leurs os de flûtes de morts. Bientôt, on n’entendit plus qu’eux, car leur bruit avait eu raison de tous les bruits. Marie-Thérèse, effondrée, vaincue, ne criait plus, ne résistait plus. Aucune voix, aucun signe n’avait répondu à son appel. Christobal et elle étaient perdus ! Elle demanda, dans un souffle, aux mammaconas qui l’entouraient : « Allumez au moins les parfums ! Nous ne souffrirons pas ! », mais les deux qui devaient mourir avec elle lui dirent : « Nous devons mourir de tout notre esprit et de tout notre cœur pour revivre avec tout notre esprit et tout notre cœur. On n’allumera pas les parfums ! »

Et voilà que les joueurs de quenas se turent à leur tour et qu’il y eut un silence effrayant. Toute l’assemblée à nouveau se prosterne. Et la voix sonore de Huascar dit : « Silence dans la Maison du Serpent ! Le mort va venir ! Écoutez ! »

Alors une sorte de tremblement de terre semble ébranler les murs cyclopéens, cependant que le sourd roulement du tonnerre se faisait entendre, mais, au lieu de venir du ciel, il montait des entrailles mêmes de la terre.

À ce moment, le petit Christobal tressaillit dans les bras de sa sœur et elle crut que c’était de peur. Mais il lui dit à l’oreille : « Regarde, Marie-Thérèse, regarde les quatre punchs rouges. » Alors, elle leva sa tête appesantie et regarda, et elle aussi tressaillit. Pendant que, sous le coup de l’effroi causé par ces étranges phénomènes, toute l’assistance était courbée sur les dalles, quatre têtes apparaissaient, soulevées, tendues vers Marie-Thérèse, et, sous leur bonnet à oreillettes, sous les cheveux qui balayaient leur visage tanné, bruni par les fards indiens, l’Épouse du Soleil venait de reconnaître son fiancé, son père, Natividad, et l’oncle François-Gaspard.

Une joie immense inonda son cœur. Le petit Christobal et elle se serrèrent éperdument.

Les quatre bonnets des quatre punchs rouges étaient déjà retombés sur les dalles pendant que toute l’assistance relevait la tête au cri poussé par Huascar, annonciateur du roi défunt Huayna-Capac.

Tandis qu’un nouvel ébranlement de la terre semblait secouer tout l’édifice, Huascar, les bras tendus vers la muraille qui s’entr’ouvrait, criait à Marie-Thérèse : A qui esta el morto ! (Voici le mort !).


La suite au prochain numéro!

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