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Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (45ème épisode)

Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le quarantième-cinquième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.


DERNIER CHAPITRE DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE LES AMOUREUX NE DOIVENT JAMAIS DÉSESPÉRER DE LA PROVIDENCE

Un matin que le petit bateau a vapeur qui fait le service du lac Titicaca passait au large des Îles, il fut hélé par un grand Indien quichua qui se tenait debout dans sa pirogue de totora et, sous son punch, agitait désespérément les bras. Le bateau ralentit sa marche et le capitaine, ayant compris qu’il s’agissait de sauver un blanc, lequel gisait étendu au fond du canot consentit à stopper. C’est ainsi que Raymond Ozoux rentra dans la civilisation.

Après une fièvre qui l’eût fatalement emporté s’il ne s’était justement trouvé dans le pays où le Monde a appris à la guérir, il se réveilla dans l’honnête lit d’un marchand de laine d’alpaga de Punho, lequel se trouvait à bord du Yavari quand on y avait hissé le pauvre corps frissonnant de Raymond et qui en avait eu pitié. L’Indien avait raconté qu’il avait trouvé la nuit précédente, l’étranger, – quelque touriste sans doute – au milieu des ruines de l’Île sainte, perdu, abandonné et râlant. Il lui avait fait boire de l’eau rose (Note de l’auteur : Eau de quinquina.)et l’avait transporté dans son canot, dans l’espérance de rencontrer le Yavari au petit jour. Ayant dit, l’Indien s’était éloigné sans avoir voulu recevoir aucune récompense. On l’estima bien honnête, car, fouillé, Raymond fut trouvé porteur d’une somme importante et l’on ne comprit guère que le quichua ne l’eût point dépouillé.

Quand le malade fut en état de comprendre ce qui se disait autour de lui et qu’on lui eut rapporté l’incident de l’Indien, il ne douta point que ce généreux quichua dont on lui avait fait la description fût Huascar lui-même.

En sa qualité de Grand-Prêtre du Temple de la Mort, Huascar avait dû être ramené par ses devoirs sacerdotaux dans ce lieu maudit, y avait découvert Raymond, les traces de sa besogne sacrilège, et sans doute les cadavres des trois gardiens du Temple sur les degrés de la chapelle de la Lune. La froide colère calculatrice de l’Indien avait alors inventé pour Raymond le pire supplice, celui de le laisser vivre après la mort de Marie-Thérèse…

Mais ce supplice, le jeune homme était bien décidé à ne le point subir longtemps. L’idée qu’il aurait pu sauver Marie-Thérèse et que celle-ci était morte par sa faute, à cause de son manque de sang-froid, lui était particulièrement insupportable ; et il se rendait compte qu’il ne pourrait jamais se débarrasser de cette idée-là, qu’elle pèserait toujours sur lui, qu’elle parviendrait à l’étouffer et qu’il fallait mieux en finir tout de suite.

Seulement, il ne voulait point mourir dans ces affreuses montagnes, témoins de tant d’horreurs. L’image de Marie-Thérèse, qui ne le quittait pas, ne ressemblait plus, depuis qu’il avait décidé de l’aller rejoindre, à cette terrible figure de momie vivante apparue au-dessus de la pierre du tombeau… mais à la douce et tranquille et heureuse silhouette qui vaquait à sa besogne commerciale, dans les bureaux de Callao, entre les gros registres verts. C’est là qu’il l’avait revue après une si longue absence, c’est là que, pour la première fois, elle lui avait dit : « On s’aime » et c’est là qu’il irait la retrouver pour mourir.

La pensée de cette mort-là fit qu’il se porta mieux tout de suite. Après avoir généreusement remercié son hôte, il se jeta dans le premier train qui partait pour la côte, pour Mollendo, d’où il prendrait quelque bateau à destination de Calloa. Le voyage lui parut long ; en passant à Arequipa, il vit de loin la petite maison en adobes et songea aux vaines démarches qu’ils avaient faites auprès de ce bandit de Garcia, et, pour la première fois depuis qu’il était sorti du Temple de la Mort, il se demanda ce que pouvaient être devenus ses compagnons de voyage, son oncle François-Gaspard, le marquis et Natividad.

Peut-être étaient-ils morts, eux aussi, voués à quelque martyre au fond du couloir de la nuit, dans la Maison du Serpent. Pauvre oncle François-Gaspard qui ne ferait plus de conférences, pauvre Natividad qui ne verrait jamais plus Jenny l’ouvrière ! Mais, s’il en était ainsi, le marquis, au moins, n’avait pas enduré la torture d’assister impuissant au supplice de ses deux enfants.

À Mollendo, Raymond s’en fut tout de suite, malgré un temps de tempête, sur le débarcadère, où il trouva, errantes sur la plage, deux ombres. Cependant, comme celles-ci accouraient avec force démonstrations, il dut bientôt constater qu’elles étaient vivantes : l’oncle François-Gaspard !… Natividad !

Bien que leur mine fût des plus tristes, ils ne paraissaient pas avoir trop souffert. Raymond leur serra la main sans même s’enquérir de ce qui leur était arrivé. Quant aux deux autres, ils voyaient le jeune homme si pâle et si défait qu’ils n’osèrent pas lui poser une seule question relative à Marie-Thérèse et au petit Christobal.

Ils marchèrent tous trois quelque temps, en silence, plongés dans leurs pensées néfastes. Enfin l’oncle Ozoux demanda à son neveu : « Et le marquis, tu ne sais pas ce qu’il est devenu ?

– Je le croyais avec vous, répondit Raymond de sa voix déjà détachée de toutes les choses de ce monde. »


La suite au prochain épisode!

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