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Du sacrifice humain et de son traitement dans la fiction

sacrifice.jpgLe mois dernier L'Hérétique m'a interpellé sur la question du sacrifice humain de masse pratiqué par les Aztèques et de son rapport avec la psychopathologie. J'ai mis un temps certain à répondre car je ne me pose ni comme historien (encore que...), ni comme psycho- quoique ce soit. J'ai donc pris le temps de réfléchir à la question. En est sorti un long commentaire que j'ai déposé sur son blog. Mais, finalement, il me semble que cela peut intéresser aussi les lecteurs des Peuples du Soleil, je me permets donc de le reproduire ci-après...

J'avais promis de répondre en commentaire à la question posée par L'Hérétique. Barbecane et L'Hérétique ont déjà pas mal débattu. Que faut-il ajouter?

fougère les dieux de la cordillère.jpg1/ La question de l'homicide: si le terme n'est pas à proprement parler juridique, son acception l'est largement. Nous nous trouvons face à la loi mais ce n'était pas le cas chez les Aztèques car avec le sacrifice on est du côté de l'offrande. Difficile donc de juger avec nos propres schémas culturels. Je ne sais plus qui a parlé de clavier conceptuel: chaque culture possède un clavier limité composé de touches, elle ne peut que se référer à ces touches pour comprendre le monde. Si une autre culture possède un clavier un peu ou très différent, la compréhension, l'entendement est compliqué.

2/ Je ne nie absolument pas l'ampleur des sacrifices humains chez les Aztèques mais ils ont aussi servi à la propagande espagnole. Il y a eu une légende noire de l'Espagne, les Espagnols ont aussi créé une légende noire des peuples précolombiens afin de justifier leur politique coloniale. Mais, reconnaissons aussi que le pouvoir central espagnol fit des efforts afin d'atténuer les rigueurs coloniales.

3/ Le sacrifice de masse pose la question du normal (ou de la norme) et de l'anormal (ou de l'anomalie). Dit ainsi, le problème n'est pas résolu. Est-il dans la norme sociale aztèque de pratiquer le sacrifice humain? Oui. Le désir de sacrifice répond-il à une pathologie? Non, ce n'est pas une maladie (à moins de penser que le phénomène religieux en lui même relève de la médecine). Le problème vient donc de l'origine du regard sur le phénomène. L'historien n'a pas à juger mais à chercher la vérité.

sacrifice 2.jpg4/ La prégnance du thème du sacrifice humain dans les fictions mettant en scène des peuples précolombiens doit nous interroger. Je ne crois pas que la littérature - et plus largement la fiction - puisse représenter réellement l'altérité: elle est condamnée à utiliser les schèmes, archétypes, stéréotypes, clichés, lieux communs (c'est à dire ce qui est partagé entre l'auteur et le lecteur) pour donner à voir l'Autre. Montrer le sacrifice, le condamner par différents moyens (représenter la jeune vierge effarouchée qui finit par tomber dans les bras du bellâtre de service est un moyen comme un autre), c'est affirmer des valeurs de sa propre société (respect de la vie humaine, "civilisation",...). C'est aussi "démontrer" (le terme est impropre mais vu l'heure on me pardonnera) que le monde regardé est violent et qu'en dehors de la civilisation (européenne essentiellement) il n'y a que la loi du plus fort (qui est toujours la meilleure, la preuve, l'Européen triomphe toujours à la fin avec les mêmes moyens). C'est toute l'ambiguïté de ces fictions que je collectionne. Je reprendrai pour conclure cette citation de Matthieu Letourneux:

"Ci-dessus, la couverture d'un fascicule du début du siècle. Elle illustre bien l'ambiguïté du roman d'aventures: le héros est un Blanc, choqué par la barbarie des sauvages; mais c'est cette barbarie qui est mise en valeur par la couverture (avec les têtes tranchées), parce qu'elle est jugée vendeuse. Le lecteur s'offusque, mais il est aussi attiré par ce qui le choque…" (source: site de Matthieu Letourneux )


Quelques fictions chroniquées sur ce blog avec des sacrifices humains chez les Aztèques:
Herbie Brennan, Sacrifice chez les Aztèques

Paul Spike, Les Aztèques sont toujours là

Freddy Martin & Thomas Mosdi, Les Fugitifs, série Serpenters

Franck Krebs, Tom Cox et le temple des sacrifices

Pierre Bameul, Le Choix des destins (l'auteur y affirme que le sacrifice humain est un moyen efficace de limiter la population. On veut bien le croire sur ce point)


Et rappelons ce conseil uchronique:

Un avertissement donné par Jonathan Edelstein dans Aztec Empire (1996):

"Visitors to Tenochtitlan may enjoy the city's striking architecture, and the shopping the various marketplaces is unparallelled. Travellers are warned, however, *not* to accept any invitations to participate in Aztec religious ceremonies. (From the Travel Guide to the Aztec Empire)"

 

 

Commentaires

  • Bon billet !

  • Analyse vraiment très intéressante, well done...

  • Mayas, Incas, Toltèques, Aztèques, Taïnos, Arawaks, toutes ces civilisations étaient pour la plupart aussi raffinées et sophistiquées que cruelles et guerrières, voire cannibales pour certaines ; elles n'en demeurent pas moins fascinantes à tout point de vue et leur legs (archéologique, mathématique, astronomique, etc.) est considérable. Elles sont souvent été jugées effectivement à l'aune de notre grille de "valeurs" qui, pourtant, quand on y regarde de plus près, n'est pas vraiment plus tolérante ni respectueuse — notamment de la différence...

  • Tiens, j'ai commencé à regarder un épisode de la saison 1 de Dr Who sur le thème des sacrifices aztèques. L'une des compagnes du Dr pense que si elle parvenait à empêcher les sacrifices, les Aztèques resteraient dans l'histoire pour leurs grandes réalisations et pas pour les sacrifices humains. Je ne suis qu'à la première partie et je ne sais donc pas si elle y parviendra :-)

  • Salut Ferocias
    Zut alors, moi qui comptais publier ton commentaire sur mon blog ! Très intéressant commentaire. Note tout de même que les sacrifices aztèques ont un caractère spécifique, particulièrement atroce, sanglant et morbide.
    Tu poses une question de fond en interrogeant (mais en fait tu évacues tout de suite la question comme si la réponse était évidente) le rapport entre la pathologie et le religieux. Le sacrifice humain, je tends à le penser, est une déviation du sentiment religieux. Au sein d'une religion, tout n'est pas équivalent. Regarde, même chez les Aztèques, c'est finalement Tezcatlipoca qui établit définitivement le sacrifice humain alors que Quetzalcoatl y est opposé.

  • @ Homer: merci!

  • @ Guillaume44: Merci!

  • @ deef : c'est un peu le problème du regard sur l'autre. L'origine du regard est primordiale. Qui suis-je moi qui regarde et juge ainsi est souvent la question que l'on obtient plutôt que qui est cet autre?

  • @ Isil: merci pour l'info! Je nai jamais vu cet épisode (et pourtant j'ai bien vu qq Docteur Who et même lu hein parce que ce sont des livres aussi ;) )

  • @ L'Hérétique: rien ne t'empêche de reprendre ce billet, ce sera avec plaisir même et puis il sera sans doute plus lu chez toi que chez moi.
    La spécificité a été aussi alimenté par la propagande espagnole (au moins pour l'ampleur) mais il est vrai que c'est assez singulier.
    Pour la pathologique et le religieux, je n'ai pas poussé vers une lecture voltairienne de la question. Se pose une autre question: quelle valeur accorde-t-on à la vie humaine? Est-ce chaque vie que je dois conserver ou bien une "vie collective" (au sens de la vie de la communauté) ce qui peut me pousser en fonction de mes croyances à sacrifier une partie de mon peuple?
    Pour les Aztèques, il y a eu une évolution. Le sacrifice était aussi une manière de montrer leur puissance face à leurs vassaux.

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