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Guy Tomel, L'Evadé de la Guyane

Bagnard poisson.jpgLe roman du bagnard fait partie des grandes traditions de la littérature (et notamment sa branche populaire). Jean Valjean, le forçat au grand coeur, dans les Misérables de Victor Hugo, le bon Chourineur et le cruel Maître d'école dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue, les nombreux bagnards innocents des romans populaires (le plus célèbre étant Chéri-Bibi de Gaston Leroux).

Guy Tomel nous conte une variation sur ce thème. On trouve une description de la Guyane et de ces mythes notamment celui de l'Eldorado:

— Que voulez-vous! ce pays a toujours été la terre des chimères et des illusions! Cela a commencé par la fable de l'Eldorado, et de nos jours cela se continue par la légende des placers qui ont enlevé à l'agriculture le peu de bras dont elle disposait, et accumulé de détresses réelles en échange de quelques fortunes qui n'ont même pas profité à ceux auxquels le hasard les avait départies. Je ne dis pas qu'il, n'y ait pas de pépites dans les contreforts des monts Tumuc-Humac, mais je dis qu'en désertant pour elles le riz, le thé, le cacao, le café, nos compatriotes actuellement lâchent la proie pour l'ombre.

— C'est donc bien dans notre Guyane qu'aurait été situé ce fameux Eldorado qui a laissé son nom à tant de cafés-concerts.

Guy Tomel L'Évadé de la Guyane.jpg— Ce serait plutôt dans le Contesté franco-brésilien. Vous connaissez l'histoire? Un lieutenant de Pizarre, Orellana, prétendit un jour qu'il avait découvert entre l'Amazone et l'Orénoque, sur un vaste fleuve qui, d'après ses descriptions, semblerait être l'Oyapock, un pays qui contenait, à son dire, des quantités d'or fantastiques. La réalité, au temps des conquistadores, était assez troublante pour que la critique ne pût point séparer facilement le vrai du faux. D'ailleurs; les racontars d'Orellana semblaient ingénieusement combinés; selon lui, après la chute de l'empire des Incas, un descendant de cette royale famille se serait enfui dans les terres avec ses richesses personnelles et aurait fondé une capitale, appelée Manore, dans un site plus riche lui-même en minéraux précieux que ne pouvaient l'être le Brésil ou le Pérou.

« Manore était située entre trois montagnes : l'une d'or, l'autre d'argent, l'autre de sel. Ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'un second Espagnol, nommé Martinez, et qui ne paraît point s'être entendu avec Orellana, affirma peu de temps après avoir résidé à Manore et y avoir constaté la présence de plus de sept mille ouvriers dans la seule rue des Orfèvres. A l'appui de ses dires il présentait une carte de la contrée. Enfin le pays mystérieux trouva son historien en la personne d'Oviedo, qui décrivit le palais de l'empereur d'après des ce témoins oculaires ». Cet édifice était supporté par de magnifiques colonnes de porphyre et d'albâtre, symétriquement alignées, et entouré de galeries construites de bois d'ébène et de cèdre, incrustés de pierreries.

« Situé au centre d'une île verdoyante et se réfléchissant dans un lac d'une transparence indescriptible, ce palais était construit en marbre d'une blancheur éclatante; deux tours eu gardaient l'entrée, appuyées chacune contre une colonne de vingt-cinq pieds de hauteur, dont les chapiteaux supportaient d'immenses lunes d'argent. Deux lions vivants étaient attachés aux fûts par des chaînes d'or massif. On pénétrait de là dans une grande cour quadrangulaire, ornée de riches fontaines avec des vasques d'argent, d'où l'eau jaillissait par quatre tuyaux d'or. Une petite porte de cuivre, incrustée dans le roc, cachait l'intérieur du palais, dont la richesse défiait toute description. Un vaste autel d'argent supportait un immense soleil d'or, devant lequel quatre lampes brûlaient perpétuellement leur huile parfumée.

« Le maître de toutes ces magnificences était appelé El-Dorado, le Doré, à cause de la splendeur extravagante de son costume; son corps nu était chaque matin oint d'une gomme précieuse, puis enduit de poussière d'or, jusqu'à ce qu'il présentât l’apparence d'une statue d'or.

« Oviedo ajoute gravement : « Comme cette sorte de vêtement doit lui être fort incommode pour dormir, le prince se lave le soir et se fait redorer le matin, ce qui prouve que dans l'empire de l'El-Dorado l'or est chose des plus communes. »

— Oviedo, interrompit le médecin du bord, se condamne lui même. Si l'or, sur l'Oyapock, avait été aussi vulgaire, le souverain n'aurait pas songé à s'en faire un veston tous les matins; mais ces légendes n'en sont pas moins bien curieuses et bien bizarres. S'il est vrai qu'il n'y a pas de fumée sans feu, à quoi peut-on bien attribuer ces contes de fées?

— En ce qui concerne le saupoudrage du monarque, peut-être a-t-on mis à profit un ressouvenir des costumes de certains prêtres indiens qui, effectivement, s'enduisaient les mains de graisse et les trempaient dans de la poudre d'or avant de consommer les sacrifices dus à leurs dieux.
« Plus probablement on s'est inspiré de l'usage rapporté plus tard par Humboldt, lequel affirme que les Indiens des Guyanes s'enduisaient le corps d'une poudre de mica, qui les faisait paraître très brillants. Quant à l'opulence du pays en lui-même, il est très possible que les régions à l'est de l'Oyapock soient fort riches en mines d'or, et il n'y a qu'à voir avec quel empressement les aventuriers de toute espèce se précipitent tous les jours dans le Contesté franco-brésilien, où nulle loi de la France ou du Brésil ne peuvent les atteindre, pour être sûr que tous ces chercheurs d'or flairent les traces de l'El-Dorado défunt. »

Guy Tomel , L'Évadé de la Guyane, Maison Alfred Mame et Fils,
1899, illustrations de P. Martin, p. 59-61


Pour en savoir plus: Les Bagnards dans la littérature

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