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De l'emprunt et du plagiat de Jules Verne à Michel Houellebecq

On a beaucoup glosé sur les emprunts de Michel Houellebecq à Wikipédia, oubliant le contenu même du roman La Carte et le territoire, se contentant de parler de plagiat.

La pratique de l'emprunt n'est pourtant pas neuve. Je me limiterai à deux exemple, un du XIXe et un du Xxe siècle avec Jules Verne et Gaston Leroux.

Dans son ouvrage Jules Verne écrivain (éditions Droz, 1991), Daniel Compère consacre un chapitre aux voix multiples du XIXe siècle que réutilise de différentes manières Jules Verne.: Tout devient matière à faire du texte, non seulement les documents, les reportages, les dictionnaires ou les oeuvres littéraires […], mais également ce qui n'est pas écrit comme, par exemple, les opinions et les croyances (p. 57).

Daniel Compère cite par exemple un emprunt de Jules Verne au Dictionnaire universel d'histoire et de géographie (Hachette, 1871, p. 1824) de Bouillet:

SUTTIES, nom donné dans l'Inde aux cérémonies dans lesquelles les femmes se brûlent sur le corps de leur époux. Les Anglais ont fait, mais en vain, tous leurs efforts pour extirper cette pratique barbare.

Cet article se retrouve dans Le Tour du Monde en quatre-vingt jours:

Un sutty, monsieur Fogg […] c'est un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour […]

Et ce cadavre? demanda Mr. Fogg

C'est celui du prince, son mari […]

Comment! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et les Anglais n'ont pu les détruire?

La reprise du texte explicatif du dictionnaire est intégré dans le texte littéraire, suivant le plan de l'article mais Jules Verne retravaille le matériau textuel de départ.

Un peu plus tard, Gaston Leroux écrit L'Epouse du Soleil. Il transmet un certain nombre d'informations sur le Pérou, son histoire, sa géographie, sa population. Souvent il accompagne son texte de notes qui permettent de retrouver les textes dans lesquels il a puisé:

Les vierges du Soleil, reprit avec une joie enfantine François-Gaspard, « les élues », comme on les appelait, étaient des jeunes filles vouées au service de la divinité, qui étaient retirées de leur famille dans un âge tendre, et mises dans des couvents où elles étaient placées sous la direction de certaines matrones âgées, mamaconas, vieillies dans les murs de ces monastères (note : Ondegardo. Rel. Prim.) Sous ces guides vénérables, les vierges consacrées étaient instruites de la nature de leurs devoirs religieux. Elles étaient occupées à filer et à broder, et avec la belle laine de la vigogne, elles tissaient des tentures pour les temples, et les étoffes pour l’Inca et pour son ameublement (note : Pedro Pizarro, Descub. y Conq.)

Un peu plus loin, les protagonistes du roman visitent des souterrains. Là encore Gaston Leroux fait mention des savants de son époque:

(À ce sujet voici ce que dit Paul Walle dans son Pérou : « C’étaient des gens pratiques que les Incas et qui, même pendant leurs jeux ou leurs assemblées, n’aimaient pas à être surpris par l’ennemi. Et de cette place même du Rodadero partait un souterrain qui avait plusieurs issues : l’une aboutissait à la colline fortifiée ; l’autre allait jusqu’à l’entrée même de Cuzco ; une autre, plus longue, débouchait à l’endroit où est actuellement l’église Santo-Domingo, édifiée sur le temple du Soleil, situé à l’autre bout de la ville. Mais ces souterrains si intéressants, qui pourraient être un si beau sujet d’études pour l’amateur, ont été obstrués, claustrés par ordre du gouvernement, sous prétexte que plusieurs personnes s’y étaient perdues!»).

De même quand Raymond et Marie-Thérèse voient des crânes déformés:

Pour comprendre ce que Raymond et Marie-Thérèse furent des premiers à apercevoir, il faut savoir que chez les Incas, comme du reste, de nos jours encore, chez les Basques de la montagne, on faisait prendre aux crânes vivants la forme que l’on voulait. Les crânes des bébés étaient déformés au moyen d’éclisses, de planches rapprochées et serrées de cordes : tantôt le sommet de la tête était façonné en cône ; tantôt il était aplati et se développait latéralement ; tantôt on en faisait une énorme citrouille, etc.… On est maintenant fixé sur le motif de ces différentes déformations : les Incas n’ignoraient point les sciences phrénologiques et, précurseurs de Gall et de Spezhurn, ils essayaient de développer telle ou telle qualité guerrière ou intellectuelle en augmentant telle ou telle partie du cerveau. Mais il est établi que cette déformation n’était permise que pour les enfants de l’Inca qui étaient destinés aux plus hautes fonctions. Le peuple était condamné à vivre avec son crâne et son cerveau ordinaires.
Donc les trois têtes des trois chefs apparurent : quelle apparition !
L’une de ces têtes était cunéiforme, c’est-à-dire qu’elle montait tel un énorme pain de sucre. Et c’était une chose hideuse que ce front de cauchemar, de bête d’apocalypse, entouré de ses cheveux qui semblaient encore vivants, doucement agités par la brise de mer ; la seconde tête était aplatie comme une casquette, casquette-crâne très rejetée en arrière. La troisième ressemblait à une véritable boîte carrée, à une petite valise.

 Ce passage est accompagné de cette note de l'auteur:

Le docteur Morton signale la présence en Amérique de quatre déformations artificielles : La tête cunéiforme (déformation occipito-frontale). La tête symétrique allongée (déformation fronto-sincipito-pariétale). La tête irrégulièrement comprimée et dilatée. La tête quadrangulaire. Le docteur Gorsse, lui, en ajoute douze autres.)

On pourrait donc croire que Leroux cite systématiquement ses sources, c'est le principal reproche fait à Michel Houellebecq: ne pas avoir cité les articles de Wikipédia qu'il a récrit. Cela ne semble pas toujours le cas. Il serait incroyable que Leroux invente des chiffres du commerce péruvien, pourtant il en cite un certain nombre au début de son roman:

Ils arrivèrent sur les quais, ils n’étaient pas en retard. Le remorqueur entrait à peine dans le port, traînant le paquebot de la Steam Pacific Navigation Company où l’oncle François-Gaspard devait être encore en train de prendre des notes : « Quand on entre dans le port de Callao on est frappé, etc., etc. » Il devait envoyer des correspondances à un grand journal de la dernière heure. Il aurait dû entendre Marie-Thérèse parler de « son port » avec enthousiasme… soixante millions dépensés par une Compagnie française… les marchandises passant directement du pont du navire dans les wagons de chemins de fer, 51.500 mètres… Oui, monsieur, plus de cinquante mille mètres carrés de bassins… Ah ! cette muselle Darsena ! comme elle l’aimait !… pour toute l’activité de son commerce, pour tout le mouvement de ses bateaux, pour la vie de ses quais où, dans quelques années, après l’achèvement du canal de Panama, on embarquerait tant de richesses… la renaissance du Pérou !… Santiago enfoncé !… Le Chili vaincu ! la défaite de 1878 vengée !… et San Francisco là-haut n’avait qu’à se bien tenir !…  

Plus personne ne se souvient du texte source. La Steam Pacific Navigation Company n'existe pas: il s'agit en fait de la Pacific Steam Navigation Company créée en 1838. Mais pour le reste? Les chiffres et la description du port doivent être extraits d'une publication de l'époque, un peu comme fait Houellebecq finalement...

Mais est-ce un débat intéressant? Non car au bout d'un certain temps, le texte source s'efface complètement, il ne reste que quelques chercheurs un peu curieux pour aller le rechercher: la fiction finit par l'emporter.

 

Commentaires

  • Je pense que le terme de "Plagiat" est une manière excessive pour le mettre le doigt sur des auteurs dont la seule faute est d'avoir voulu donner plus authenticité à leurs textes.Voler une idée, un thème ou un sujet, voilà qui relève du plagiat et j'apprécie la nuance que tu exprimes lorsque tu nous parles "d'emprunt". Je suis certain que si l'on décortiqué certaines œuvres il serait effarant de voir à quel point certains auteurs "empruntent" de manière systématique dans cette réserve inépuisable qu'est internet.Il fut une époque ou "tirer à la ligne" était un art, maintenant avec les nouveaux supports technologiques la donne vient de changer: progrès oblige!Dans ce cas, le débat n'est certes pas passionnant, mais certaines "pratiques" sont intéressantes à signaler.

  • Pour Jules Verne, j'ai lu quelque part (je ne me souviens plus de la source) que l'histoire des 500 millions de la Bégum n'était pas de lui. Il a travaillé sur un texte déjà existant.

  • @ Boutel: en effet mais les emprunts réalisés sur le net sont aussi plus faciles à détecter que dans les vieilles publications papier.
    Je pense qu'on ne peut tout créer, que les emprunts sont nécessaires pour assurer la lisibilité des oeuvres.

  • @ Tigger Lilly: en fait Paschal (c'est bien la bonne orthographe) Grousset, plus connu sous son pseudonyme d'André Laurie, a écrit deux ébauches pour Jules Verne: Les 500 millions de la Begum et L'Etoile du Sud. Il est difficile de mesurer l'ampleur des emprunts de Jules Verne au manuscrit original du premier car il est perdu.
    Ils ont en revanche cosigné L'Epave du Cinthya (mais en fait ce dernier roman était de la seule main de Grousset).
    Un récent numéro de la revue Le Rocambole est consacré à André Laurie. J'ai chroniqué ce numéro ici: http://lespeuplesdusoleil.hautetfort.com/archive/2010/07/17/le-rocambole-n-51-andre-laurie.html

  • Belle démonstration....mais dans ces cas je considère plus qu'il s'agit de "documentation" que de plagiat; Par contre pour trouver des patchworks de textes empruntés sur internet, il faut aller lire les articles de Grand-sachem : garanti à 80% "pompés" ;-)...et il assume

  • @ Grand Sachem: c'est pour cela que je parle d'"emprunt", terme qui me semble plus juste.

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