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Pérou - Page 4

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (33e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-troisième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    Illustration: Monstre à forme de serpent. Paracas. Pérou.

     

    LES PRÉCAUTIONS DU FOU ORELLANA

    Huascar enfin apparaît. D’où vient-il ?… Son calme, son immobilité, au milieu de tout ce tumulte, semblent attester qu’une pareille scène ne l’a point surpris… que rien ne pouvait le surprendre… Il aurait été prévenu de ce qui allait se passer qu’il ne montrerait pas plus de tranquillité. C’est lui qui commande, qui fait charger de chaînes les captifs, le marquis, Natividad et l’oncle François-Gaspard, lequel, devant la brutalité de ses agresseurs, recommence à s’inquiéter et à se laisser gagner à son tour par l’épouvante… c’est Huascar qui ordonne à ses Indiens d’emmener les malheureux.

    Le marquis appelle une dernière fois : « Christobal ! Marie-Thérèse ! », mais, ils ne lui répondent pas, car ils sont déjà comme morts parmi les anneaux du serpent.

    Cependant Huascar est de plus en plus sombre, car c’est en vain que sur son ordre, dans la salle envahie, on cherche Raymond. Raymond s’est enfui. Raymond serait-il le seul à échapper à sa vengeance ?

    Derrière les captifs, les Indiens ont quitté la salle en chantant la gloire, la force, la ruse et l’adresse du serpent dans la Maison du Serpent. Pendant le tumulte, les mammaconas ont jeté leurs voiles de deuil sur la momie assise de Huayna Capac. Les Indiens repartis, elles ont repris leurs voiles, et, à leur tour, sont parties. Puis sont partis tous les autres dignitaires, à l’exception de Huascar et des trois gardiens du temple dont les petits poings hideux caressent les anneaux du serpent. Puis, Huascar est passé derrière le double fauteuil d’or. Alors, comme s’il recevait un ordre, le serpent a cessé de siffler, et il a refermé son ignoble gueule sur le bruit des clochettes… et, peu à peu, il s’est replié… aussi lentement qu’il avait été rapide à se détendre et à encercler la pauvre Marie-Thérèse et le petit Christobal. Enfin, anneau par anneau, le serpent a fini par disparaître tout à fait derrière le fauteuil d’or. Huascar, alors, a touché la pierre du mur à l’endroit du coraquenque, l’oiseau à tête d’homme, et la pierre, de nouveau a tourné, ouvrant le couloir de la nuit. Aussitôt le double trône a glissé dans le couloir de la nuit, emportant le roi mort et Marie-Thérèse et le petit Christobal. Et la muraille, sur eux, s’est refermée, car il y a des mystères que ceux qui ne sont pas encore prêts à mourir ne doivent pas connaître. Aussitôt, les trois gardiens du Temple ont incliné leurs trois têtes de monstres devant Huascar et Huascar est resté seul dans la Maison du Serpent, comme c’est son droit, parce que Huascar est le dernier grand-prêtre des derniers Incas. Il s’est assis, solitaire, sur la plus haute marche de porphyre et, dans la nuit, il s’est pris la tête dans les deux mains. Ainsi il resta jusqu’à l’aurore.

    * * * * * * * *

    Dissimulé dans une niche de pierre creusée par la main des Incas, Raymond attendit Huascar toute la nuit, devant la Maison du Serpent. Mais il ne vit sortir aucun de ceux pour lesquels il était resté là, malgré le danger qu’il courait d’être reconnu par les quichuas, dignitaires de l’Interaymi. Certains, en passant, jetèrent un coup d’œil rapide sur ce pauvre Indien qui semblait dormir, roulé dans son punch, mais nul ne se douta que l’homme était celui qui leur avait échappé, au moment du sacrilège ! Les ombres de la nuit étaient du reste favorables à Raymond. C’étaient elles qui l’avaient sauvé dans cette vaste salle où s’étaient rués les Indiens à l’appel du serpent à clochettes. Dans le tumulte et la confusion générale, il avait eu la présence d’esprit de retourner le punch rouge qui ressemblait maintenant sur ses épaules à tous les autres punchs quichuas. Il était sorti avec la foule, s’était trouvé dans la rue avec elle et était resté dans cette niche, accablé par les événements.

     

    Il n’avait plus aucun espoir ; les quichuas étaient les maîtres du pays. La dernière victoire de Garcia leur avait livré le Cuzco. Tout ce qui n’était pas indigène avait fui. Or, sur les 50.000 habitants de l’antique cité, les sept huitièmes étaient de pure race indienne, qui ne s’étaient pas vus à pareille fête depuis la conquête espagnole. Les quelques troupes que Garcia avait laissées là, auxquelles du reste étaient venus se joindre avec enthousiasme les soldats vaincus de Veintemilla, faisaient chorus avec la population indigène d’où ils étaient tous sortis et dont ils partageaient les mœurs, les croyances, le fétichisme.

    Toute la région était dans un état d’exaltation incaïque que rien ne pouvait calmer depuis que Garcia s’était éloigné, par prudence, du reste. Le général n’avait pas voulu tenter l’aventure de s’opposer personnellement aux manifestations d’un fanatisme qui, selon lui, devait tomber tout naturellement, après les fêtes de l’Interaymi.

    En attendant, le pays était redevenu le domaine sacré des fils du Soleil comme aux plus grands jours des Incas. Les chants, les processions, les danses ne cessaient pas. Quand Raymond et ses compagnons étaient arrivés aux environs du Cuzco où ils avaient caché leur automobile dans un des tambos (auberge de campagne) dont ils avaient « acheté » le propriétaire, il leur avait bien fallu se rendre compte de l’impossibilité où ils étaient de tenter un coup de force. Heureusement, l’or de Garcia était là, suprême espoir. Ils avaient promis à l’aubergiste, qui était un métis fort pauvre ne demandant qu’à devenir riche, une petite fortune s’il parvenait à leur amener un ou deux punchs rouges, susceptibles de s’entendre avec eux pour affaire d’importance, moyennant la forte somme ; et cela en cachette de Huascar.

    Le métis leur en amena quatre qui devaient être le soir même les veilleurs du sacrifice et dont la fonction consisterait à rester les derniers dans la Maison du Serpent, devant la Coya et le Huayna Capac avant le mystère des couloirs de la nuit. Cela, vraiment, « tombait » bien. Cela « tombait » trop bien et ils eussent dû se méfier. Mais Raymond et le marquis étaient trop heureux de pouvoir enfin pénétrer jusqu’à Marie-Thérèse pour s’arrêter à des détails qui auraient éveillé la prudence des moins habiles. François-dessin monstre serpent perou.gifGaspard qui avait assisté à la combinazione avait pu, avec quelque raison, cette fois, hausser les épaules de mépris pour une aussi pauvre politique. Tout avait été réglé avec les punchs qui touchèrent immédiatement moitié de la somme et qui devaient avoir le reste après le succès de l’entreprise. Il était entendu, du reste, qu’ils y collaboreraient en facilitant l’enlèvement et en se faisant les gardiens de l’une des portes par laquelle la petite troupe pourrait s’échapper, le coup fait, avec leur précieux butin. Sur quoi, les quatre voyageurs avaient revêtu le manteau des veilleurs du sacrifice et s’étaient grimés, et avaient coiffé le bonnet à oreillettes. La cérémonie devait avoir lieu vers la fin du jour au milieu d’une populace en liesse : qui donc se mêlerait de reconnaître ces faux-prêtres dont le rôle consistait à toucher de leurs fronts les degrés de pierre ? François-Gaspard avait été naturellement le premier à se prêter à cette mascarade, comme il l’appelait ; il avait accepté son rôle avec une bravoure tranquille qui lui avait fait reconquérir toute l’estime perdue dans l’esprit du marquis et aussi dans celui de son neveu. Natividad pensait lui-même un peu à Jenny l’ouvrière, mais l’affaire paraissait proche du dénouement. Il savait, par métier, qu’on pouvait faire, dans ce pays, beaucoup de choses avec de l’or et il connaissait particulièrement la vénalité des Indiens. Il ne doutait point, lui, du succès final de cette petite tragi-comédie. L’Indien, tant de fois, avait été joué par le Blanc !

    Or, dans la circonstance, c’était le Blanc qui était joué par l’Indien. Ils s’en aperçurent à leurs dépens. Huascar les avait, dans leurs punchs rouges, convenablement « roulés ».

    Où étaient-ils, maintenant, les veilleurs du sacrifice ? ceux qui devaient sauver Marie-Thérèse et Christobal ? Où le marquis ? Où Natividad ? Où l’illustre membre de l’Institut ? Au fond de quel cachot et promis à quel destin ?

    Dans cette rue sombre, devant ce palais fatal, Raymond attendait Huascar pour le tuer. Mais personne ne sortait plus de la Maison du Serpent. À l’aurore, une main se posa sur le bras du faux Indien. Celui-ci releva la tête. Il reconnut le grand vieillard qui suivait Huascar sur la place d’Arequipa. Il avait devant lui le père de Maria-Christina d’Orellana.

    – Pourquoi restes-tu ici ? lui demanda le vieillard. Ce n’est pas de ce côté que la procession apparaîtra. Viens avec moi, tu pourras voir ma fille qui va sortir du couloir de la nuit.

    Ces paroles du pauvre fou frappèrent Raymond, d’autant que de nombreux groupes d’Indiens passaient maintenant dans la rue, suivant tous la même direc­tion. Le vieillard lui dit encore : « Viens avec eux. Tu vois, ils vont tous à la pro­cession de l’Épouse du Soleil ! » Raymond se leva et le suivit. Dans son horrible situation qui n’était comparable à rien de ce qui pût être imaginé de raisonnable dans le monde actuel civilisé, il finissait par trouver tout naturel qu’il se laissât diriger par un fou. Le vieillard, en mar­chant, lui disait : « Je te connais bien. Tu es venu dans le pays pour voir l’Épouse du Soleil. Tu t’es même déguisé en Indien pour cela, mais c’est bien inutile, tu n’as qu’à venir avec moi, tu la verras, l’Épouse du Soleil ! Je suis celui qui connaît le mieux Cuzco et la province, par dessus et par dessous. J’ai vécu dix ans dans les sou­terrains. Quand je ne suis pas dans les souterrains, je fais visiter la ville aux étrangers. Et je les conduis à toutes les étapes que parcourait autrefois l’Épouse du Soleil avant d’être réunie au Soleil dans le temple de la mort, qui est aussi, bien entendu, le temple du Soleil, mais par en dessous. Tu verras, c’est très curieux !… Aujourd’hui, ce sera même plus curieux que la dernière fois, parce que, la dernière fois, ils étaient obligés de se cacher et les processions n’avaient lieu que dans les couloirs de la nuit, mais aujourd’hui, ils sont les maîtres par-dessus comme par-dessous ; Huayna Capac, le roi mort, osera regarder une fois encore le Soleil vivant. Et ils se promèneront dans les rues de la ville. Si tu ne sais pas cela, c’est que tu n’écoutes pas ce qui se dit autour de toi. Où sont tes compagnons ? J’aurais pu leur faire visiter la ville à eux aussi ! et leur faire suivre les étapes, aussi. Et, tu sais, je n’aurais pas demandé plus cher. Quelques centavos me font vivre pendant des semai­nes. Les aubergistes le savent bien qui me confient leurs étrangers pour la visite de la ville et nul ne la connaît mieux que moi. Tu es venu pour les fêtes de l’Interaymi. Je t’ai vu pour la première fois à Mollendo, puis, à côté de la maison du Rio Chili, à Arequipa, puis devant la Mai­son du Serpent. Ce sont toutes les étapes avant les couloirs de la nuit. C’est par là, qu’il y a dix ans, ils ont conduit ma fille Maria-Christina, qui était la plus belle fille de Lima et qu’ils ont jugée digne de leur dieu. Moi, je n’étais pas prévenu. Mais, cette fois, ça ne se passera pas comme ils le croient. Quand j’ai vu revenir les fêtes de l’Interaymi, je me suis dit : « Orellana, il faut prendre tes précautions ! Et je les ai prises, ma parole. Viens, j’entends le bruit des flûtes d’os de mort ! »

     

    La suite au prochain épisode!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (32e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-deuxième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    Illustrations: photographies de Martin Chambi, photographe péruvien qui fut le premier indien à immortaliser son peuple.

    SA CROUPE SE RECOURBE EN REPLIS TORTUEUX

    Marie-Thérèse ferma les yeux pour échapper à l’horreur de se voir côte à côte, sur le même fauteuil, avec le mort qui devait l’emporter dans la terre et aussi pour ne pas les voir, eux, les punchos rouges… pour ne pas les voir… pour ne pas les voir ; car elle se rendait de plus en plus compte que si son regard se croisait avec celui de Raymond, ou avec celui de son père, elle éclaterait en sanglots ou se lèverait comme une femme ivre pour courir à eux, ou leur crierait quelque chose qui les perdrait tous. Cependant, malgré ses paupières closes et malgré qu’elle parût déjà aussi momifiée que son compagnon le Roi, elle était renseignée. Le petit Christobal, par-dessus les bras recourbés de sa sœur, regardait tout ce qui se passait ; et il lui disait tout bas, si bas que Marie-Thérèse sentait à peine son souffle monter le long de sa gorge nue : « Raymond a levé la tête… et puis papa… papa a fait un signe… mais il ne faut pas le dire… » Marie-Thérèse mit sur le souffle de l’enfant sa main qui tremblait et il comprit qu’il devait se taire. « Ainsi, ils étaient là, pensait-elle. Qu’allaient-ils tenter ? qu’allaient-ils pouvoir faire ? » C’était horrible de les savoir là, cachés et impuissants… car s’ils n’avaient pas été impuissants, ils ne se cacheraient pas !… Ils seraient venus avec la police… avec des soldats !… C’était cela qu’elle ne comprenait pas !… Pourquoi se cachait-on pour la sauver ! Les Indiens étaient donc les maîtres du pays, maintenant ?… Elle pensa à la révolution, au général Garcia qui avait demandé sa main. Pourquoi n’était-on pas allé trouver Garcia, il serait accouru avec son armée, près d’elle. Mais, eux, cachés sous leurs punchs rouges, qu’allaient-ils faire au milieu de ce peuple qui voulait sa mort ? que pouvaient-ils pour elle ? Cependant ils devaient avoir leur plan.

    Les mammaconas chantaient : « Des tremblements de terre ébranlèrent le sol, la lune fut entourée d’anneaux de feu de diverses couleurs ; le tonnerre tomba sur l’un des palais royaux et le réduisit en cendres ; on vit un aigle chassé par plusieurs faucons remplir l’air de ses cris, planer au-dessus de la grande place de la cité et, percé par les serres de ses agresseurs, tomber sans vie en présence des plus nobles Incas ! » À ces derniers mots qui rappelaient, selon le rite, la défaite et la mort de leur dernier roi, tous courbèrent la tête, avec des gémissements, et le souffle des joueurs de quénia trembla dans les os des morts. Huascar, lui aussi, s’était incliné ; puis il releva le front, ses yeux rencontrèrent les paupières de Marie-Thérèse qui s’entr’ouvraient. Elle le vit et frissonna. Elle ne doutait plus qu’il l’aimât et que c’était lui qui la faisait mourir. Quand il fit quelques pas vers elle, elle crut sa dernière heure venue, tant son regard était sombre. Elle avait pu supplier la foule anonyme ; celui-là, elle ne le pourrait point. Elle referma les yeux.

    Elle l’entendit alors qui lui disait d’une voix lente et monotone comme celle d’un prêtre à l’église : « Coya, tu appartiens à Huayna Capac, le grand Roi venu des enfers pour te conduire dans la maison du fils du Soleil. Nous te laissons seule avec lui. C’est lui qui te conduira au seuil du mystère qui doit rester inconnu des vivants. Il te fera traverser les couloirs de la nuit et te fera connaître, selon le rite, la gloire du Cuzco, fille du Soleil. Enfin, c’est lui qui, dans le Temple, te fera asseoir au milieu des cent épouses. Tu dois lui obéir et, si tu veux que le charme ne soit rompu, ne te lève que s’il se lève ! Et souviens-toi que le serpent veille dans la Maison du Serpent. »

    Il se retira à reculons avec les trois gardiens du Temple, pendant que la foule des Indiens s’écoulait lentement par les trois portes. Toutes les mammaconas s’en allèrent aussi, en ramassant leurs longs voiles noirs sur leurs têtes comme des femmes en deuil qui sortent du cimetière. Et même les deux qui allaient mourir se retirèrent après avoir baisé les pieds de Marie-Thérèse, qui étaient nus sous la robe de peau de chauve-souris.

    L’idée qu’on allait la laisser toute seule dans cette salle que gagnait la prompte obscurité de la nuit, seule avec son petit Christobal dans les bras, à côté du Mort, l’emplissait d’une horreur plus grande que le spectacle que venaient de lui donner ces sauvages. Pourquoi s’en allaient-ils ?… Sans doute, parce qu’il allait se passer quelque chose de si atroce qu’ils n’avaient pas le courage d’y assister. Huascar l’avait dit : « Il y a des mystères que les vivants ne doivent pas connaître ! » Qu’est-ce qu’on lui avait préparé avec ce mort ? Pourquoi lui avait-on défendu de se lever ? « Ne te lève que s’il se lève ! » Il allait donc se lever ? Ce Mort allait donc marcher devant elle ? la prendre par la main avec sa main hideuse de momie ? l’entraîner chez les morts, par les couloirs de la nuit ?

    Au fur et à mesure que la salle se vidait, on eût dit également que la lumière la quittait.

    photo machu picchu.jpgEt les punchs rouges ?… est-ce qu’ils n’allaient pas enfin venir à son secours ?… est-ce qu’ils n’allaient pas l’arracher aux bras du mort ?… ou bien allaient-ils s’en aller comme les autres ?… Elle les regarde maintenant… tous les quatre… tous les quatre prosternés sur les dalles !… Les mammaconas lui ont dit : « Ce sont les veilleurs du sacrifice !… » Alors, eux, ils vont sans doute rester… parce que le sacrifice est proche… c’est leur devoir de rester !… Huascar a dit que tout le monde allait s’en aller, excepté le Mort… Il ne pensait certainement pas aux veilleurs du sacrifice qui doivent avoir le droit de rester. Cependant, il faudrait savoir… les gardiens du Temple sont partis… Huascar est parti… les quatre punchs rouges vont peut-être le suivre… Non ! ils ne bougent pas !… Ah ! Marie-Thérèse peut les regarder… ils ne la regardent pas ! Ils sont là, écrasés sur la pierre, comme des choses inertes…

    Mais il n’y a plus qu’une vingtaine d’Indiens dans la salle. Qu’attendent les punchs rouges pour bondir vers elle ?… Qu’attend Raymond ?… Qu’attend Raymond !… « Oh ! Marie-Thérèse, nous allons rester seuls avec eux, murmure le petit Christobal… ils nous sauveront ! »… C’est cela ! évidemment, pense-t-elle… c’est bien cela !… Voilà le plan !… Ils ont dû séduire les vrais veilleurs du sacrifice, les séduire ou les tuer, acheter la complicité de quelques caciques (ils aiment tant l’argent !)… et ainsi se sont-ils introduits dans la Maison du Serpent sous les punchs rouges, sachant qu’à la fin de la cérémonie on les laisserait seuls, tout seuls avec Marie-Thérèse, le petit Christobal et le Mort !… Allons, tout allait se passer le plus simplement du monde, car tout pour la fuite avait dû être préparé… et, bien sûr… ce n’est pas le Mort qui résisterait ?

    Maintenant, le Mort faisait moins peur à Marie-Thérèse.

    Elle embrassa le petit Christobal qui lui rendit son baiser et la serra dans ses petits bras… Encore cinq, quatre, trois Indiens… Ils se retournent pour la voir avant de partir… Ah ! elle n’a garde de bouger… non… non… pas un mouvement… c’est défendu !… Elle ne doit se lever que si le Mort se lève !… Alors, elle reste bien sage, avec son petit frère dans ses bras, sur son fauteuil d’or… plus d’Indiens !… plus un !… plus personne que les quatre veilleurs du sacrifice, qui se lèvent à leur tour, et prennent lentement à leur tour le chemin des portes… Oui, ils s’en vont eux aussi… ils s’en vont !…

    Ah ! Marie-Thérèse a un sourd gémissement… Elle n’ose crier, elle ne sait pas si elle doit, si elle peut crier !… Mais de les voir s’en aller comme les autres, sans un regard de son côté… cela lui arrache le cœur… et voilà que le petit Christobal pleure… ne peut plus se retenir de pleurer… « Ils s’en vont ! ils s’en vont ! » dit-il dans ses larmes, mais encore elle le fait taire… Il faut voir… il faut avoir du courage jusqu’au bout… Il y en a trois, trois veilleurs du sacrifice… qui, lentement, les têtes courbées sous le bonnet sacerdotal, s’en sont allés vers les trois portes… mais il y en a un, le quatrième qui s’est arrêté au milieu de la salle, à demi tourné vers Marie-Thérèse… et celui-là lui fait un signe… et celui-là, c’est Raymond !… Ah ! sûrement, ils sont sauvés ! ils sont sauvés ! mais il faut agir bien prudemment, n’est-ce pas ?… bien prudemment… Les trois sont donc allés aux trois portes, et ils regardent avec précaution dans les cours, car chaque porte donne sur une cour comme dans tous les palais incaïques où aucune pièce ne communique avec aucune autre pièce.

    Est-ce que le peuple d’Indiens est parti ? Est-ce qu’il est bien parti ?… évidemment, c’est cela qu’ils regardent, c’est de cela qu’ils s’assurent. Et Raymond trouve, certainement, qu’ils y mettent trop de temps. Il attend le signal ! Il attend le signal ! Et ses mains armées, terriblement armées, se tendent vers Marie-Thérèse, qui déjà, oubliant la recommandation de Huascar, se soulève sur son trône d’or, alors que le Mort, lui, reste, comme il convient aux morts, surtout aux Rois morts qui ont de la dignité et le respect d’eux-mêmes, immobile… Ah ! le signal ! le signal !… c’est le marquis qui le donne !… Recuerda ! (souviens-toi).

    À ce mot d’ordre, qu’il attendait avec une impatience mortelle, Raymond se précipite sur Marie-Thérèse. Le marquis le suit et, tandis que les deux autres continuent de veiller aux portes, tous deux bondissent, gravissent les hauts degrés de porphyre, tendent les bras à Marie-Thérèse… Et Marie-Thérèse, se levant tout à fait cette fois, pousse un cri de joie et de délivrance et est déjà prête à se jeter dans leurs bras tendus avec le petit Christobal… quand, tout à coup, dans la seconde même où elle va quitter le siège fatal, un sifflement sinistre se fait entendre, cependant qu’elle jette une clameur effroyable et qu’elle se débat avec l’enfant dans les replis monstrueux d’une bête énorme qui vient de jaillir autour d’elle, qui l’enserre de ses anneaux, qui la broie, qui la retient, qui l’emprisonne sur le fauteuil de la Mort, avec le Mort ! C’est le serpent de la Maison du Serpent qui garde sa proie !…

    photo musiciens péruviens.jpgRaymond, le marquis, ont jeté un égal cri d’horreur devant ce rempart inattendu qui se dresse en face d’eux et ils se sont rués sur le monstre dont la tête se balance fantastiquement au-dessus d’eux en faisant entendre un singulier bruit de clochettes. Ils veulent lui arracher ses deux victimes !… Ils le frappent ! Ils l’étreignent à leur tour !… Ils voudraient le tuer ! l’étouffer !… Épouvante nouvelle !… Leurs mains insensées ne rencontrent point la chair vivante, mais le froid du métal, des anneaux qui grincent, qui glissent les uns sur les autres, mus par quelque mécanisme infernal[1], écailles de cuivre[2] qui défendent Marie-Thérèse et l’enfant contre les efforts qui tentent de les sauver, mieux que ne le feraient les barreaux d’une prison !…

    C’est en vain que Raymond essaie d’attirer à lui les membres glacés de Marie-Thérèse, en vain que le marquis a tenu dans ses mains les mains du petit Christobal… Ils sont impuissants à les arracher au monstre qui continue de balancer au-dessus d’eux sa tête triangulaire dont la gueule entr’ouverte laisse échapper un sifflement de plus en plus aigu et cet étourdissant bruit de clochettes… auquel on accourt de partout…

    Natividad a crié : « Les voilà ! les voilà !… » et il s’est sauvé… mais où se sauver !… Et le marquis ne veut plus fuir… Et Raymond ne veut plus quitter Marie-Thérèse !… Et la salle tout entière se remplit à nouveau d’Indiens !… de dignitaires !… de caciques… de punchs rouges qui crient au sacrilège… de mammaconas qui agitent désespérément leurs voiles noirs… de soldats quichuas qui font ouvertement cause commune avec la bande d’Oviedo Runtu, lequel seul reste invisible.



    [1] Les prêtres incas, comme les prêtres égyptiens, avaient créé au fond de leurs sanctuaires, pour frapper l’imagination des foules, de curieux mécanismes dont le ressort devait rester secret, sous peine de mort. Voir à ce sujet Pedro Pizaro et Garcilasso. La légende qui s’attache à la Maison du Serpent, lequel ne laissait jamais échapper sa proie, est due certainement à quelque mécanisme de ce genre.

    [2] Les Incas ne connaissaient point le fer.

     

    La suite au prochain épisode!

  • Agnès et Jean-Claude Bartoll et Thomas Legrain, Dossier Machu Pichu

    Dossier Machu Pichu est le troisième volet de la série de bande dessinée L’Agence scénarisé par Agnès et Jean-Claude Bartoll et dessinée par Thomas Legrain.

    L’agence MX-22 est composée de Rafaëllo, Souad, Saint-Alban et Kim. Elle est spécialisée dans la traque des trafiquants d’œuvres d’art. Pour beaucoup de critiques la série semble trop formatée, elle permet pourtant de passer un bon moment (un peu à la manière des blockbusters cinématographiques américains).

    L’histoire (source: Neuvième Art ):

    XVIeme siècle. Un conquistadore espagnol, capturé par les Incas et transféré dans la forteresse de Machupichu découvre la tombe et le trésor du mythique souverain Atahualpa. Il réussit à s’enfuir, et a le temps de transmettre à des missionnaires, avant de mourir, un parchemin racontant sa découverte.
    Plus de quatre siècles plus tard, une jeune et jolie archéologue, le docteur Zoé Bernstein, s’apprête à excaver une mystérieuse sépulture, sur le site même de Machupichu. Elle est secondée pour la circonstance par celui qui fut autrefois son maître d’études : Rafaello – ni plus ni moins que le fondateur et principal animateur de l’Agence.
    Mais, contrairement à ce qu’ils pensent, ils ne sont pas seuls à Machupichu…

     

    bartoll l'agence dossier machu pichu.jpg

     

    Agnès et Jean-Claude Bartoll  et Thomas Legrain,
    Dossier Machu Pichu,
    série L'Agence, tome 3,
    Casterman, 2008

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (31e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-et-unième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil. Les notes de bas de page étant particulièrement longues, j'ai laissé pour cette fois la mise en page originale de Ebooks Gratuits site sur lequel vous trouverez plus de 1600 œuvres libres de droits.

    LIVRE V

    La partie de la muraille où étaient sculptés les signes mystérieux et le couple d’oiseaux à têtes d’hommes sembla pivoter sur elle-même et, dans le même moment, Marie-Thérèse poussa un grand cri, car le mort arrivait. Il vint jusqu’à elle, du fond du gouffre obscur qu’avait ouvert le déplacement des pierres cyclopéennes[1]. Quand celles-ci eurent repris leur position première, Marie-Thérèse le vit assis devant elle dans un fauteuil d’or à deux places. L’une de ces deux places à côté de la majesté défunte était encore inoccupée. La foule des Indiens acclama : « Gloire à l’Inca ! » et se prosterna de nouveau. Les joueurs de quena soufflèrent leurs airs les plus funèbres dans leurs os de mort. Les deux mammaconas qui devaient accompagner Marie-Thérèse dans les demeures enchantées du Soleil se placèrent à sa droite et à sa gauche et les dix autres prêtresses formèrent deux théories qui ne cessèrent de se croiser en balançant leurs voiles. Quand elles arrivaient devant le Roi Embaumé, elles s’agenouillaient, relevaient la tête et criaient à l’écho : « Celui-là est Huayna Capac, roi des rois, fils du grand Tapac Inca Yupanqui. Il est venu par les couloirs de la nuit pour chercher la nouvelle Coya que le peuple inca offre à son fils Atahualpa ! », puis elles se redressaient et se recroisaient et recommençaient à balancer leurs voiles. Elles firent ce manège douze fois. Chaque fois elles criaient plus fort et chaque fois les joueurs de flûte dans les os de mort faisaient entendre des airs plus stridents. Marie-Thérèse, toujours serrant dans ses bras le petit Christobal qui avait caché sa tête sur son sein à l’apparition de Huayna Capac, fixait le Mort et le Mort la fixait. Il semblait à tous qu’une épouvante hypnotique immobilisait la jeune fille en face de l’envoyé de l’enfer incaïque qui venait la chercher.

     

    Le Roi avait, lui aussi, revêtu la robe de peau de chauve-souris propre à la traversée des couloirs de la nuit, mais, sous cette parure passagère, il laissait entrevoir le manteau royal et les sandales d’or. Sa noble figure impassible et sévère était découverte. Elle avait conservé cette teinte brune qui lui avait été naturelle. Il ne portait sur ses cheveux, d’un noir de corbeau, que le llantu, la couronne légère à franges et à glands pareille à celle que l’on avait posée sur le front de Marie-Thérèse ; mais celle du roi avait les deux plumes de coraquenque. Les gardiens du Temple de la Mort avaient-ils glissé sous les paupières embaumées le faux éclat des billes de verre, ou le prodigieux secret des embaumeurs avait-il conservé à travers les siècles la lumière des royales pupilles ? Mais il paraissait à Marie-Thérèse que ce monarque funèbre la fixait d’un regard effroyablement vivant ? Il était assis très naturellement, les mains aux genoux. Il sembla même à la jeune fille qu’il respirait, tant ce mort présentait la perfection de la vie réelle[2]. Elle eut un gémissement d’horreur que, seul, le petit Christobal entendit, car c’était la douzième fois que les mammaconas passaient en chantant toujours plus fort et que les joueurs de quena les accompagnaient et ils étaient arrivés tous à un diapason tel qu’on ne percevait plus, dans la Maison du Serpent, que leurs accents déchirants et barbares.

     

    Les Indiens de l’assemblée commençaient, eux aussi, à se trémousser en hululant, de droite et de gauche, en imitant le balancement des trois gardiens du Temple. Marie-Thérèse regardait toujours le mort, non seulement parce qu’elle ne pouvait faire autrement, se trouvant en face de lui et comme hypnotisée par lui, mais encore parce qu’elle ne voulait pas regarder les punchs rouges. Elle sentait que ses yeux, s’ils ne restaient pas sur le mort, iraient fatalement à ceux-là et les trahiraient.

     

    Marie-Thérèse était déjà comme à moitié enfouie dans l’idée de la mort ; il lui semblait que déjà la terre la possédait qui devait l’étouffer, mais que sa tête était encore libre. Et elle n’avait plus qu’une crainte particulière au milieu de la terreur sans fond dans laquelle elle descendait, c’est que sa tête se tournât malgré elle du côté de ceux qui pouvaient encore la sauver, et les désignât à ce peuple fanatique. Ainsi se forçait-elle à « l’hypnotisation », en face du mort. Et le peuple inca, voyant ce miracle s’accomplir, et qu’elle était déjà prise par le mort, rendait des actions de grâce à la divinité.

     

    Mais Huascar leva le bras, fit un signe de deux doigts de la main droite, et il y eut le silence et une immobilité de tous instantanée et absolue. Qu’allait-il se passer ? Le crâne pain-de-sucre, le crâne petite-valise et la casquette-crâne s’approchèrent et désignèrent aux deux mammaconas qui devaient mourir la place restée libre sur le double fauteuil d’or. Celles-ci dirent aussitôt à Marie-Thérèse en indien aïmara : « Allons, Coya, viens ! sois heureuse et douce, le Roi t’appelle. » Et elles la soulevèrent et la portèrent dans cette place restée libre sur le double fauteuil d’or, à côté du roi défunt Huayna Capac, fils du grand Tupac Inca Yupanqui. Et ceci fait, le fauteuil se trouva face à l’assemblée et face aux punchs rouges.



    [1] Ce que l’on peut voir des constructions incaïques au Pérou et particulièrement au Cuzco, étonne et stupéfie le voyageur, arrivât-il d’Égypte, des plaines de Thèbes aux cent portes ou des rives de Philæ. La masse des monuments tient du prodige si l’on songe aux infimes moyens mécaniques dont les Incas disposaient pour le transport de ces pierres dont ils bâtissaient leurs temples. Ceux-ci étaient ordinairement de porphyre ou de granit, en blocs colossaux, aux curieuses figures géométriques s’encastrant les unes dans les autres, ce qui leur donnait une solidité d’ensemble que les tremblements de terre les plus violents n’ont pas même, depuis tant de siècles, ébranlée. Si la conquête n’avait pas passé sur ces édifices avec sa torche enflammée et sa puissance de destruction, ils seraient encore tous debout, tels qu’au premier jour. Les différents blocs étaient ajustés avec tant d’exactitude et si étroitement unis, qu’il était impossible d’introduire entre eux la lame même d’un couteau. Plusieurs de ces pierres, nous dit Acosta qui les a mesurées lui-même, avaient trente-huit pieds pleins de long sur dix-huit de large et six d’épaisseur. Il est certain que les Incas avaient leur secret, comme les Égyptiens ont eu le leur, pour le remuement et le transport de ces poids formidables et il semble bien que ce secret, pour les uns comme pour les autres, a du être hydraulique. Dès lors il ne faut plus s’étonner si l’on voit un pan de muraille cyclopéenne obéir à la poussée du doigt ou tourner sur lui-même. Ainsi peut-on s’expliquer les quelques miracles – toujours les mêmes – qui s’accomplissaient dans les temples, dont parlent les auteurs, et qui étaient destinés à frapper l’esprit des foules. Les Incas n’ont rien ignoré, en effet, du travail des eaux et de la force que l’on peut demander à une goutte d’eau.

    [2] Ondegardo, Rel. Prim. Ms ; Garcilasso, Com. Real, parte I, lib. V, cap. XXIX. Les Péruviens cachèrent les momies de leurs souverains après la conquête, afin qu’elles ne fussent pas profanées par les insultes des Espagnols. Ondegardo, étant corrégidor de Cuzco, en découvrit cinq, trois d’hommes et deux de femmes. Les premières étaient les corps de Viracocha, du grand Tapac Inca Yupanqui et de son fils Huayna Capac. Garcilasso les vit en 1560. Ils étaient revêtus de leurs robes royales, sans autres insignes que le llantu sur leurs têtes. Ils avaient l’attitude de personnes assises, et, pour employer son expression, ils offraient la perfection de la vie réelle, sans qu’il manquât un poil de leurs sourcils. Quand on les transporta par les rues, décemment enveloppés d’un manteau, les Indiens se jetèrent à genoux, en signe de respect, avec des pleurs et des gémissements et furent encore plus touchés quand ils virent quelques Espagnols se découvrir pour rendre hommage à cette royauté évanouie. Les corps furent ensuite portés à Lima d’où ils disparurent plus tard, mystérieusement. Le P. Acosta, qui a pu les voir, atteste leur parfait état de conservation. « On eût dit une assemblée religieuse solennellement recueillie dans sa dévotion, tant les formes et les traits conservaient fidèlement l’expression de la vie. » Les Incas ne réussissaient pas moins bien que les Égyptiens dans l’effort orgueilleux de perpétuer l’existence du corps au-delà des limites que leur assigne la nature. Ils étaient aidés, du reste, par un sel qui, encore maintenant, produit de funèbres merveilles. Riche en salpêtre, le sable de la Costa a la propriété de conserver les corps comme s’ils avaient été précieusement embaumés.

     

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (30ème épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    Elle est pleine d’une foule prosternée et silencieuse. Seuls sont debout, sur les marches de porphyre rouge qui descendent jusqu’à ce peuple, d’abord les trois gardiens du temple aux trois crânes incroyables. Ils sont habillés de robes de vigogne. Derrière eux, un degré plus bas, debout aussi, se tient Huascar, les bras croisés sous un punch rouge. Et puis, plus bas encore, à l’autre degré, il y a quatre punchs rouges prosternés. Ce sont les veilleurs du sacrifice. Leurs têtes, recouvertes du bonnet sacré à oreillettes, sont si courbées sur la pierre qu’on ne voit point leurs visages.

    Thérèse n’a point plutôt aperçu cette foule qu’elle ne peut croire qu’il ne se trouvera point là quelqu’un pour la délivrer. Elle se lève avec l’enfant dans les bras, elle crie : « Délivrez-nous ! Délivrez-nous ! », mais un immense cri lui répond : Muera la Coya ! Muera la Coya ! Ils lui donnent son nom de reine en aïmara-quichua, mais ils la vouent à la mort, en espagnol, pour qu’elle comprenne bien qu’elle n’a rien à attendre de leur pitié : « À mort, la Reine ! »

    leroux l'epouse du soleil illustration 7 septembre.JPG

    Les quatre mammaconas qui sont à sa droite, les quatre mammaconas qui sont à sa gauche et les deux autres qui doivent mourir, qui sont devant elle, lui ont fait reprendre sa place sur son siège. Mais elle se débat encore, elle se dresse encore, elle lève au-dessus de sa tête le petit Christobal, elle crie : « Que celui-là au moins soit sauvé ! », mais tous reprennent : « Celui-là est pour Pacahuamac ! Celui-là est pour Pacahuamac !… » Et les douze mammaconas chantent : « Au commencement, avant le dieu Soleil, et sa sœur la lune, son épouse, il y avait Pacahuamac, qui était l’esprit, le pur esprit ! »

    « Il faut du sang pur à Pacahuamac ! » répondent en chantant les assistants et puis l’un d’eux ayant crié encore : Celui-là est pour Pacahuamac ! Huascar se retourna et le fit taire.

    Ils étaient tous debout, maintenant, excepté les quatre punchs rouges toujours prosternés, veilleurs du sacrifice. Les souffleurs de quenas faisaient un bruit terrible avec leurs os de flûtes de morts. Bientôt, on n’entendit plus qu’eux, car leur bruit avait eu raison de tous les bruits. Marie-Thérèse, effondrée, vaincue, ne criait plus, ne résistait plus. Aucune voix, aucun signe n’avait répondu à son appel. Christobal et elle étaient perdus ! Elle demanda, dans un souffle, aux mammaconas qui l’entouraient : « Allumez au moins les parfums ! Nous ne souffrirons pas ! », mais les deux qui devaient mourir avec elle lui dirent : « Nous devons mourir de tout notre esprit et de tout notre cœur pour revivre avec tout notre esprit et tout notre cœur. On n’allumera pas les parfums ! »

    Et voilà que les joueurs de quenas se turent à leur tour et qu’il y eut un silence effrayant. Toute l’assemblée à nouveau se prosterne. Et la voix sonore de Huascar dit : « Silence dans la Maison du Serpent ! Le mort va venir ! Écoutez ! »

    Alors une sorte de tremblement de terre semble ébranler les murs cyclopéens, cependant que le sourd roulement du tonnerre se faisait entendre, mais, au lieu de venir du ciel, il montait des entrailles mêmes de la terre.

    À ce moment, le petit Christobal tressaillit dans les bras de sa sœur et elle crut que c’était de peur. Mais il lui dit à l’oreille : « Regarde, Marie-Thérèse, regarde les quatre punchs rouges. » Alors, elle leva sa tête appesantie et regarda, et elle aussi tressaillit. Pendant que, sous le coup de l’effroi causé par ces étranges phénomènes, toute l’assistance était courbée sur les dalles, quatre têtes apparaissaient, soulevées, tendues vers Marie-Thérèse, et, sous leur bonnet à oreillettes, sous les cheveux qui balayaient leur visage tanné, bruni par les fards indiens, l’Épouse du Soleil venait de reconnaître son fiancé, son père, Natividad, et l’oncle François-Gaspard.

    Une joie immense inonda son cœur. Le petit Christobal et elle se serrèrent éperdument.

    Les quatre bonnets des quatre punchs rouges étaient déjà retombés sur les dalles pendant que toute l’assistance relevait la tête au cri poussé par Huascar, annonciateur du roi défunt Huayna-Capac.

    Tandis qu’un nouvel ébranlement de la terre semblait secouer tout l’édifice, Huascar, les bras tendus vers la muraille qui s’entr’ouvrait, criait à Marie-Thérèse : A qui esta el morto ! (Voici le mort !).


    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (29ème épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-neuvième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    « Dans la demeure du Soleil, chantent les mammaconas, pour la centième fois, les arbres produisent des fruits lourds, et, lorsqu’ils sont mûrs, les branches fléchissent pour que l’Indien n’ait pas à se donner la peine de lever le bras pour les cueillir. Ne pleurez pas ! Vous vivrez éternellement, éternellement, éternellement ! La mort vient frapper aux portes du palais terrestre et le génie du mal étend ses ailes maudites sur nos forêts, mais ne pleurez pas, car, là-haut, auprès du soleil et de la lune qui est sa sœur et sa première femme légitime (Note de l’auteur : Les Incas avaient toujours pour première femme légitime leur sœur aînée.) et auprès de Charca ( Note de l’auteur : L’étoile du Berger, Vénus.) qui est son page fidèle, vous vivrez éternellement, éternellement, éternellement ! »

    On mit sur les cheveux parfumés de Marie-Thérèse le borla royal dont les franges lui tombaient jusque sur les yeux et lui donnaient déjà une sorte de beauté hiératique. Elle tressaillit quand on glissa sur ses membres nus la robe en peau de chauve-souris. Il lui sembla qu’elle entrait dans quelque chose de visqueux et de glacé et qu’elle appartenait, dès ce moment, à la nuit éternelle dont la chauve-souris est la Coya.

    Puis on lui prit le poignet et on y glissa un anneau qu’elle regarda… et qu’elle reconnut. C’était le bracelet-soleil d’or ! Alors, elle comprit qu’à partir de cette heure commençait vraiment son agonie et elle se rappela avec une amertume désespérée l’heure heureuse et terrible où ce bracelet lui était apparu pour la première fois, les plaisanteries dont il avait été l’objet, sa tante Agnès effrayée, la duègne Irène se signant, son père sceptique, et Raymond amoureux ! Où étaient-ils tous maintenant ? Que ne venaient-ils les chercher ? Qu’est-ce qu’ils attendaient ? Il était temps ! Il était temps !…

    Elle tendit les bras vers le salut providentiel qui ne vint pas et elle les referma sur le petit Christobal qu’on venait de lui apporter dans sa petite robe sinistre, en peau d’oiseau nocturne.

    Quand elle le vit habillé comme elle, elle se lamenta sur cette innocente victime. Elle voulut parler aux gardiens du temple qui vinrent à elle en balançant, balançant leurs crânes immondes. Ah ! c’étaient bien ceux-là qui étaient sortis, devant elle et devant Raymond, des huacascasquette crâne!… et le crâne pain-de-sucre, et le crâne-petite-valise. S’ils pouvaient seulement arrêter leur balancement de pendule. Elle leur parlerait et ils comprendraient, peut-être. Mais ils ne s’arrêtent pas ! Ils ne s’arrêtent pas ! Alors, elle leur dit, sans les regarder, car ce balancement perpétuel l’étourdit et pourrait l’endormir, elle leur dit qu’elle est bien décidée à mourir correctement, comme doit mourir une épouse du Soleil, mais à une condition, c’est qu’ils ne feront pas de mal au petit enfant ! Et qu’on le reportera tout de suite sain et sauf, à Lima. funèbres, qui avaient surgi de la tombe et qui allaient l’y emporter. Ils n’étaient revenus sur la terre que pour cela ! C’étaient eux qui la guettaient derrière les vitres de son balcon ! Quoi qu’elle en ait dit, la petite Concha, ce n’était pas cette esclave qui avait ramassé sur le sable de la mer le bracelet-soleil d’or !… C’étaient eux ! C’étaient eux à qui elle appartenait déjà, à qui elle était promise, qui avaient reçu dans leurs poings hideux le bracelet-soleil d’or détaché de son bras ! et c’étaient eux qui le lui avaient rattaché, cet anneau plus redoutable que les chaînes dont on charge les condamnés à mort ! Ah ! si elle les reconnaissait ! Voici la

    – Je ne veux pas quitter Marie-Thérèse ! Je ne veux pas quitter Marie-Thérèse !

    – Le petit a parlé! c’est le rite !… dirent les gardiens en se regardant, et, sans plus rien ajouter, ils s’en vont en se balançant, en se balançant. Marie-Thérèse pousse un sanglot de folle. Le petit Christobal, pour calmer sa grande sœur, l’étreint à l’étouffer.

    – Ils vont venir, Marie-Thérèse, ne pleure pas ! Ils vont venir !… Chut ! écoute !…

    On entend, en effet, derrière les murs, une étrange musique et presque aussitôt entre la théorie des joueurs de flûtes. Ce sont de beaux hommes tristes qui s’asseoient en rond autour de Marie-Thérèse et de l’enfant, et qui jouent de la flûte dans des os de morts (Note de l’auteur: La quenia, dit le comte Charles d’Ursel, est une espèce de flûte taillée dans un tibia humain d’où sortent des notes étranges qui semblent exhaler plutôt une plainte qu’une mélodie ; les descendants des Incas aiment à chanter ainsi, au milieu de la nuit, leur grandeur d’autrefois et leur asservissement actuel.) ! Ce sont les musiciens sacrés de la quena. Leur chant est plus triste qu’un de profundis. Rien qu’à l’entendre, une sueur glacée se répand sur les membres de Marie-Thérèse dont le regard éperdu fait le tour de cette vaste salle toute nue qui est certainement l’antichambre de son tombeau.

    Des pierres cyclopéennes, monstrueuses, hexagonales, posées les unes sur les autres, sans ciment, sans autre attache que leur poids énorme, forment les murs de « la Maison du Serpent ». Les mammaconas lui ont dit : « C’est la Maison du Serpent. » Elle en a entendu parler autrefois. Il y a deux Maisons du Serpent, l’une à Cajamarca (Note de l’auteur : Historique), l’autre à Cuzco. Elles sont appelées ainsi du serpent de pierre qui est sculpté au-dessus de la porte d’entrée. Ce serpent est là pour garder les enceintes sacrées. Il ne laisse jamais sortir les victimes destinées au Soleil. La vieille tante Agnès et la duègne Irène savent cela et elles ont appris cela à Marie-Thérèse qui avait bien ri de ce dernier détail. Marie-Thérèse est donc au Cuzco, dans un palais bien connu des voyageurs, des étrangers en visite au Pérou, des historiens, des archéologues, enfin des hommes civilisés… un palais qui se trouve en plein Cuzco… et dans lequel chacun peut entrer, d’où chacun peut sortir… que les maîtres d’auberge font visiter à leurs clients de passage ! Alors !… alors ?… quoi ?… Qu’est-ce qu’elle craint ?… Que signifie cette comédie ?… on va venir !… On va venir !… Pourquoi ne vient-on pas ?

    Par où va-t-on venir ? Ah ! elle a entendu du bruit, des murmures… oui, par delà les chants funèbres des flûtes d’os de morts on entend comme une foule qui vient… là, derrière le vaste rideau, le large rideau, le large rideau jaune d’or qui est tiré d’un bout à l’autre de la salle dans sa grande largeur et qui l’empêche de voir ce qui se passe. Pourquoi ces rumeurs, ces chuchotements, cet innombrable remuement de pieds ?

    Elle questionne les deux mammaconas qui doivent mourir avec elle et qui sont étendues à ses pieds, dans leurs longs voiles noirs. Celles-ci lui répondent avec respect et amitié que l’on se prépare à adorer le roi Huayna-Capac qui doit venir la chercher pour la conduire à Atahualpa. Marie-Thérèse ne comprend pas. Ce roi est mort depuis très longtemps. Comment veut-on qu’il vienne ? On ne sait même pas où il est. Elles lui répondent qu’on sait parfaitement où il est. Il est au fond de la nuit et il va venir du fond de la nuit et il les emportera toutes les trois. Et elles traverseront la nuit, elles, avec leurs robes de deuil, Marie-Thérèse avec sa robe de peau d’oiseau de nuit, et elles arriveront dans les demeures enchantées du Soleil. Alors elles seront habillées tout en or, avec des robes d’or et des bijoux d’or, pour éternellement.

    – Et le petit garçon ? demanda Marie-Thérèse. Que va-t-on faire du petit garçon ?…

    Horreur ! elles détournent la tête et ne répondent point. Marie-Thérèse serre encore davantage le petit garçon et le couvre de baisers, comme si elle voulait l’étouffer elle-même, comme si elle voulait le faire mourir elle-même sous ses baisers. Et l’enfant Christobal lui dit encore : « Ne pleure pas, ma grande petite sœur, ce n’est pas ce vilain Roi qui va venir, mais papa et Raymond, ne pleure pas ! » et il lui rend ses baisers.

    Sur l’une des grandes pierres, il y a des signes mystérieux que les mammaconas regardent à chaque instant et que les joueurs de flûtes d’os de morts se montrent en soufflant plus fort leur de profundis. Ce sont des sculptures étranges qui représentent des oiseaux à tête d’hommes et à corps de coraquenque . Le coraquenque est un oiseau incaïque dont Marie-Thérèse a déjà vu l’image dans les musées de Lima. Elle sait que, de tout temps et sur toute la terre, il n’a existé à la fois qu’un seul couple de ces oiseaux qui apparaissent dans la montagne au moment de l’investiture d’un nouveau roi auquel ils donnent deux de leurs plumes pour orner sa chevelure (Note de l’auteur : Cieza de Léon et Garcillasso.). Ceux-là sont en pierre et font partie de la pierre. Pourquoi les regarde-t-on ainsi ?

    Mais le bruit, derrière le rideau, a cessé et les joueurs de flûtes d’os de morts font entendre un modulement tout à coup si strident que les oreilles en sont comme percées. Le petit a peur et s’appuie davantage au sein de Marie-Thérèse. Et tout à coup le rideau glisse. Et l’on voit toute la salle.

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (28ème épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-huitième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.

    Dans la maison du serpent

    Marie-Thérèse ouvrit les yeux. De quel rêve sortait-elle ? Dans quel rêve entrait-elle ? La voix plaintive du petit Christobal la rappela d’une façon précise et aiguë à l’horrible réalité. Elle tendit les bras pour qu’il s’y vînt jeter, mais elle ne sentit ni ses baisers, ni ses larmes. Ses paupières se soulevèrent avec effort pour rejeter le poids du sommeil magique qui l’étouffait encore. Son front pâle roulait sous ses cheveux dénoués et flottants ; elle desserra les dents pour respirer ; et elle semblait une noyée point tout à fait morte qui revient à la surface des eaux pour chercher l’air et la vie. Ainsi remontait-elle du fond des ténèbres et des songes où la plongeait presque instantanément le sachet sacré toujours prêt au poing hideux des trois momies vivantes. Les mammaconas, elles aussi, avaient des parfums redoutables qu’elles allumaient autour d’elle, pour la rendre immobile. Et l’Épouse du Soleil devenait statue quand elles brûlaient dans des vases précieux la résine de Sandia, plus odorante que l’encens, plus endormante que la jusquiame et plus hallucinante que l’opium. Alors elles pouvaient chanter sans crainte d’être dérangées. Marie-Thérèse était partie pour ailleurs et ne les entendait pas et ne voyait rien de ce qui se passait autour d’elle. Chose singulière, « dans cet état de transposition » elle était portée par l’esprit dans son bureau des magasins de Callao, à l’instant précis où Raymond, à la fenêtre, avait appelé Marie-Thérèse et où elle avait laissé tomber le gros registre vert. Puis elle était tourmentée par l’idée qu’elle avait laissé inachevée une lettre qu’elle écrivait au correspondant de la maison d’Anvers pour lui rappeler qu’au prix qu’il voulait y mettre, il ne pourrait avoir que du « guano phosphaté » qui n’aurait que 4 % d’azote, et encore!… Elle avait laissé cette lettre inachevée parce que l’on avait frappé à la fenêtre qu’elle était allée ouvrir et où elle croyait voir apparaître Raymond… et c’étaient les trois crânes monstrueux des trois momies vivantes qui s’avançaient maintenant vers elle, dans la nuit, avec leur mouvement de pendule et qui se jetaient tout à coup sur elle et qui posaient brutalement sur sa bouche leurs mains parcheminées par la nuit éternelle des catacombes. Quand elle sortait de sa lourde léthargie, elle croyait avoir fait un rêve, mais, les yeux ouverts sur la réalité, elle ne savait plus si, au contraire, elle ne faisait qu’entrer dans le songe.

    Quand Marie-Thérèse, cette fois, ouvrit les yeux, elle était dans la Maison du Serpent.

    Elle savait que le jour où elle se réveillerait dans cette maison-là, elle serait bien près de la mort, car on ne devait l’y faire entrer que pour la donner à Huayna Capac, l’avant-dernier roi des Incas, qui viendrait la chercher pour la conduire et l’offrir à Atahualpa, dans les demeures enchantées du Soleil. Les mammaconas l’avaient instruite de ce détail, comme c’était leur devoir. Car, au cours du voyage, on lui avait laissé des moments lucides où on la nourrissait du nectar nécessaire à la conserver vivante jusqu’à la cérémonie et aussi des principes d’une Religion dont elle était la proie sacrée. On lui avait appris ses devoirs d’Épouse du Soleil.

    Elle avait cru d’abord qu’elle serait assez heureuse pour perdre la raison. Une fièvre si terrible l’avait prise dans les bras de ses gardiennes qu’elle avait pu espérer que son âme s’envolerait avant qu’elles eussent martyrisé son corps. Mais elles connaissaient les secrets qui guérissent cette fièvre-là, ayant été élevées dans la Montana. À l’étape, elles lui avaient fait boire une eau rougeâtre, pendant qu’elles chantaient : « La fièvre a étendu sur toi sa robe empoisonnée. La haine que nous avons jurée à ta race nous a poussées à faire serment de ne jamais révéler le secret qui la guérit ; mais le mal t’a frappée et notre amour pour l’Épouse du Soleil est plus fort que notre haine contre les tiens. Bois au nom d’Atahualpa qui t’attend !… » ( Note de l’auteur : C’est dans ce pays même qu’à été découvert le secret de l’écorce du quinquina )

    Ainsi elle était revenue à la vie pour mourir, mais après chaque étape, au moment du départ, les petites momies vivantes revenaient avec leur sachet sacré et il suffisait ainsi que les mammaconas allumassent en chantant la Sandia au fond des vases précieux pour qu’elle ne fût plus à nouveau qu’une statue inerte entre leurs mains agiles. Ainsi lui avait-on fait traverser tout le Pérou ; ainsi était-elle arrivée à Arequipa, dans la petite maison en adobes qui devait être la dernière étape avant la Maison du Serpent. Là, elle avait vu apparaître pour la première fois Huascar qui portait dans ses bras un léger fardeau recouvert d’un voile. Elle avait eu la force de se lever à son approche. Elle lui avait crié : « Tu viens pour me sauver ! » Elle avait dit cela sans se préoccuper de toutes les oreilles qui étaient là. L’autre lui avait répondu : « Tu appartiens au Soleil, mais, avant qu’il te prenne, je t’apporte une grande joie. Tu vas pouvoir embrasser ton petit frère. » Il avait alors soulevé le voile et lui avait présenté l’enfant endormi. Elle poussa un cri et voulut se jeter en avant, mais Huascar recula, car il était défendu de toucher à l’Épouse du Soleil. Les trois gardiens du temple étaient là, balançant leurs crânes hideux. Ils donnèrent l’ordre à l’une des mammaconas de porter l’enfant endormi à Marie-Thérèse. Alors celle-ci l’avait pris dans ses bras avec désespoir, et l’avait embrassé en pleurant. C’était la première fois qu’elle pleurait depuis qu’elle était prisonnière. Ses larmes tombèrent sur les paupières de l’enfant qui ouvrit les yeux.

    Elle dit : « Comment l’avez-vous ici ? Vous n’allez point lui faire de mal ? » Huascar, pendant que l’enfant, pendu au cou de sa grande sœur, sanglotait dans son sein « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! » avait répondu :

    – Nous ferons ce qu’il voudra. Moi, je ne demande pas mieux que de le rendre à ses parents. C’est lui qui est venu nous chercher. C’est lui qui décidera de son sort, qu’il prenne garde à ses paroles ! c’est tout ce que je puis dire, tout ce que je puis faire pour vous. J’en appelle aux trois gardiens du temple.

    Ceux-ci balançaient leurs crânes hideux, pour approuver tout ce que disait Huascar.

    Marie-Thérèse, qui couvrait l’enfant de baisers, releva son beau visage où était peinte une épouvante nouvelle :

    – Que voulez-vous dire ? Que voulez-vous dire avec : qu’il prenne garde à ses paroles ? Est-ce qu’un petit enfant peut prendre garde à ses paroles ?

    Huascar, alors, s’était adressé au petit Christobal :

    - Enfant ! veux-tu venir avec moi ? Je te rendrai à ton père !

    – Je veux rester avec Marie-Thérèse, avait répondu Christobal.

    – L’enfant a parlé, avait dit Huascar, il ne te quittera plus ! C’est le rite, n’est-ce pas, vous autres ?

    Les trois gardiens du temple balançaient leurs crânes.

    Alors, Huascar, avant de partir, avait prononcé les mots du psaume aïmara : « Heureux sont ceux qui parviendront purs dans le royaume du Soleil, purs comme le cœur des petits enfants, à l’aurore du monde ! »

    – Huascar ! Huascar ! souviens-toi de ma mère ! Aie pitié de nous !…

    Mais Huascar avait salué les gardiens du temple et était parti. Marie-Thérèse avait étreint le petit Christobal, l’avait serré sur sa poitrine comme une folle : Malheureux enfant, pourquoi es-tu venu ?

    – Pour te dire, Marie-Thérèse, de ne pas avoir peur. Papa et Raymond vont venir… Ils te cherchent, ils sont derrière nous. Ils nous sauveront… mais si tu meurs, je veux mourir avec toi !

    Alors ils avaient pleuré, pleuré tous les deux, et ils n’avaient pas cessé de s’embrasser, et leurs deux visages étaient ruisselants de leurs larmes mêlées.

    Puis étaient revenues les mammaconas qui avaient disposé leurs trépieds, leurs vases sacrés, et on avait allumé la Sandia. Et ils s’étaient endormis tous les deux, dans les bras l’un de l’autre.

    Et, maintenant, elle se réveillait dans la Maison du Serpent et elle ne sentait plus contre elle les baisers et les larmes de Christobal. Cependant, il criait, il l’appelait… Elle parvint à se dresser dans le fauteuil où on l’avait étendue. Et alors elle vit, en face d’elle, l’enfant tout nu entre les mains des mammaconas. Effrayée, Marie-Thérèse voulut courir au secours de Christobal, mais six mammaconas l’entourèrent et la calmèrent momentanément en lui affirmant qu’on ne ferait aucun mal à l’enfant et qu’on procédait simplement à sa toilette, comme il allait être fait pour elle, car ils devaient revêtir tous deux la robe en peau de chauve-souris ! ( Note de l’auteur : La robe en « peau de chauve-souris » était vêtement royal. Voyez Prescott, d’après Pedro Pizarro, Tome II, page 96 : « Il (l’Inca) était entouré de ses femmes et des jeunes filles de son harem, qui, comme à l’ordinaire, le servaient à table, et remplissaient les autres charges domestiques autour de sa personne. Un corps de seigneurs indiens se tenaient dans l’antichambre ; mais ils ne se présentaient jamais devant lui sans être appelés, et lorsqu’ils entraient ils se soumettaient au cérémonial humiliant, imposé aux plus puissants de ses sujets. Sa table était servie en vaisselle d’or et d’argent. Son costume qu’il changeait souvent se composait de manteaux de laine de vigogne, si fine qu’elle avait l’apparence de la soie. Il le remplaçait dans les grandes circonstances par une robe en peau de chauve-souris aussi douce et aussi lisse que du velours. »). En lui parlant, elles lui donnaient un titre qu’elle n’avait pas encore entendu dans leurs bouches. Elles lui disaient : « Coya » qui, en inca, signifie : « Reine ».

    Elles la prirent dans leurs bras puissants, comme une poupée, lui enlevèrent la robe couleur de soufre dont on l’avait revêtue dès la première étape, dans l’hacienda d’Ondegardo, et elles recommencèrent comme elles avaient fait alors, à la frotter d’huile et d’onguents odoriférants, en chantant une lente mélopée qui berçait singulièrement l’esprit. C’étaient de grandes et fortes femmes de la province de Puno, nées aux rives du lac Titicaca. Elles étaient vigoureuses et belles ; leur démarche était un peu dansante, presque toujours rythmée, mais souple et harmonieuse. Leurs bras dorés et fermes sortaient nus des voiles noirs. Elles avaient des yeux magnifiques, la seule chose qu’elles laissaient voir de leur visage.

    Marie-Thérèse et le petit Christobal avaient peur d’elles, mais elles n’étaient point méchantes. Deux d’entre elles devaient mourir avec Marie-Thérèse, pour lui préparer la chambre nuptiale dans le palais du Soleil, et c’étaient celles qui se montraient les plus alertes, les plus chantantes, les plus « encourageantes ». Elles étaient pleinement heureuses et regrettaient que la jeune fille ne montrât pas la même joie. Elles faisaient cependant ce qu’il fallait pour cela, lui décrivant les plaisirs qui l’attendaient là-haut et lui vantant avec prosélytisme le bonheur qu’elle avait d’être choisie entre toutes pour devenir la Coya. Elles portaient de lourds bracelets d’or aux pieds qui sonnaient, quand se heurtaient leurs chevilles, et de larges anneaux aux oreilles.

    On n’entendait plus l’enfant. Il était sage. On lui avait promis, s’il se tenait tranquille, de le reporter dans les bras de Marie-Thérèse. Celle-ci, également, se laissait aller aux mains des mammaconas avec docilité. La litanie dont elles endormaient ses oreilles endormait aussi son esprit, lourd encore du sommeil magique dont il sortait.

    Une pensée était en elle qui la soutenait aussi. C’est que l’on savait où elle était, ce qu’elle était devenue, qui l’avait enlevée et pourquoi. Elle était sûre qu’une pareille horreur ne serait pas commise. On les sauverait tous deux. Le petit Christobal avait pu la rejoindre ; que ne pouvaient faire son père et Raymond ! S’ils n’étaient pas intervenus plus tôt, c’est évidemment qu’ils voulaient agir à coup sûr. Elle s’attendait d’un moment à l’autre à voir apparaître leurs sauveurs avec la police et des soldats. Et tous ces sauvages s’enfuiraient dans leur montagne, et on ne les verrait plus. Et cet affreux rêve serait oublié. En attendant, elle ne résistait pas. Elle se sentait faible comme une enfant, devant le destin. Seuls, les pleurs du petit Christobal parvenaient à l’émouvoir.

    La suite au prochain numéro!