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civilisation cachée - Page 2

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (42épisode)

    Avec un peu de retard sur le programme, le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le quarantième-deuxième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    LA PRISON DE GRANIT S’OUVRIRA-T-ELLE ?

    Il essaya, posément, tranquillement, domptant la tempête intérieure qui l’eût précipité aveuglément contre ce rempart, de trouver le joint. Ordonnant à ses mains de ne pas trembler, il tenta de glisser la partie plate de l’outil entre les deux pierres, mais n’y réussit point. C’était le miracle de leur architecture que, sans ciment, ces pierres étaient si bien ajustées, qu’il était souvent difficile d’en trouver la ligne de démarcation. Comment les remuait-on ? Comment les avait-on remuées ? Car, enfin, on les avait tirées de leur alvéole. Elles tournaient peut-être sur elles-mêmes ? Mais où fallait-il toucher ou frapper ? Et, pendant ce temps, Marie-Thérèse mourait dans sa prison de granit.

    Désespéré, il reprit la pioche qu’il dut disputer encore à Orellana, lequel l’étourdissait déjà de ses gémissements effrayants et il lança, à tout hasard, sur la gauche de la pierre, un coup, à toute volée. Il avait donné là toutes ses forces. Il avait rassemblé toutes ses énergies. Il avait donné un coup de titan. La pierre tourna un peu sur elle-même, à droite. Oui, elle dépassa le joint ! Il poussa un cri de victoire et continua de frapper avec rage.

    L’alvéole semi-circulaire était ainsi faite que la pierre pouvait glisser et tourner sur la droite et sortir de son cadre sur la droite. Alors, il commença d’appeler : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! » comme si déjà elle pouvait entendre, et Orellana qui tournait derrière lui criait : « Maria-Christina ! Maria-Christina ! » Raymond frappait, frappait ! Et le moment vint où la pierre fut suffisamment sortie sur la droite pour qu’il pût la prendre entre ses mains, entre ses ongles qui, inutilement s’y arrachèrent. Alors, avec le manche de sa pioche, il continua de pousser à gauche et le côté droit vint tout entier.

    Cette fois, il put prendre la pierre et Orellana se joignit à lui et ils attirèrent à eux la pierre, à eux, à eux !… elle venait à eux : Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !… Il délivrait Marie-Thérèse !… Ah ! elle était sauvée !…

    Un suprême effort, un prodigieux han !… et la pierre bascula tout à fait, tomba avec fracas sur le parvis du temple. Marie-Thérèse !… La figure entourée de bandelettes apparaît au fond de son trou noir… Ce n’est pas Marie-Thérèse !…

    Raymond pousse un cri de rage inexprimable… C’est le visage mort d’une reine morte, c’est la momie d’une ancienne coya qu’il a devant lui !… Il s’est trompé !…

    Secoué d’un tremblement affreux, il se retourne vers Orellana, les mains prêtes à étrangler le misérable fou qui s’était attaqué avec sa pioche à une autre tombe ! Et lui, le plus insensé, Raymond, avait continué l’ouvrage du fou !… s’était laissé diriger, à cette minute suprême d’où dépendait la vie de Marie-Thérèse, par un fou !…

    La suite au prochain épisode!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (39e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-neuvième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.


    LE SERMENT DES ENFANTS DU SOLEIL

    Huascar se leva et, par les paroles sacrées, donna le signal de la cérémonie : « Au commencement était Pacahuamac, le pur esprit qui régnait dans les ténèbres, puis venait son fils, le Soleil, puis sa fille, la Lune, et Pacahuanac leur donna des armées qui sont les étoiles.

    Le Soleil et la Lune eurent des enfants. D’abord, il y eut les Pirhuas, rois pontifes, puis les amautas, pontifes-rois, puis les Incas, rois des rois, délégués pour gouverner le genre humain. »

    L’assemblée répétait les paroles de Huascar comme une litanie. Celle-ci terminée, des jeunes gens apportèrent à Huascar un lama vivant. Huascar ordonna qu’on étendît la victime sur la dalle d’or de l’autel et le gardien du Temple, qui avait la garde des couteaux d’or, ouvrit les entrailles du lama sur lesquelles se pencha Huascar. Huascar, après les avoir interrogées, se leva et déclara au roi que les dieux étaient propices. Sur quoi le roi donna la parole au chef des quipucamyas qui retraça en quelques versets les principaux épisodes terrestres de l’histoire des Incas. L’assemblée répondait par d’autres versets. Le chant était monotone et toujours sur le même rythme et, pendant qu’il chantait, le chef des quipucamyas égrenait les nœuds de ses quipos comme un chrétien égrène son chapelet.

    Quand il eut psalmodié le verset qui rappelait le martyre d’Atahualpa et l’invasion par l’étranger de la terre des ancêtres, un grand cri fut poussé par toute l’assistance et le Roi sur son trône, au sommet de sa pyramide, leva la main qui tenait le sceptre et annonça à tous que l’épreuve envoyée à son peuple par les dieux allait prendre fin, qu’il avait été choisi par le Soleil pour chasser l’étranger, et qu’en gage de réconciliation avec son peuple, le Soleil avait permis qu’on lui offrît la plus belle et la plus noble des vierges, descendante directe de ceux qui avaient brûlé Atahualpa.

    Aux paroles d’Oviedo Runtu, tous les yeux se tournèrent vers Marie-Thérèse et les clameurs de mort l’entourèrent de nouveau : « Muera ! Muera la Coya ! À mort la Reine du Roi mort ! » Mais qui voulaient-ils tuer ? N’était-elle point déjà morte ! Raymond le crut fermement, car, même ces cris atroces ne la firent point tressaillir, ne lui firent point ouvrir les yeux. Si elle n’était point morte, elle devait être privée de tout sentiment et Raymond en remercia le ciel.

    Le Roi avait repris son discours et chacun maintenant l’écoutait avec satisfaction affirmer que l’empire allait retrouver son antique splendeur, ses mœurs publiques et privées, ses rites, qui, depuis des siècles, se cachaient dans la solitude des montagnes ou dans le sein de la terre, et ses plus belles cérémonies. Les vieillards pourraient mourir heureux qui avaient vu cette fête de l’Interaymi, comme on n’en avait point connu depuis la mort de l’Inca martyr. Les pères et mères devaient regarder avec orgueil leur progéniture promise au plus glorieux destin et le cœur des vierges devait éclater d’espoir, car, pour elles, grandissaient en force et en courage et en beauté les libres enfants du Soleil.

    Alors le Roi se leva et dit : « Qu’ils avancent, les enfants du Soleil ! »

    Et les jeunes gens s’avancèrent.

    Pendant trente jours, ils avaient subi, comme autrefois, l’épreuve nécessaire ; ils avaient jeûné, ils avaient combattu, ils avaient montré leur force et leur adresse à la course, au pugilat et dans le maniement des armes et ils avaient blessé et tué quelques-uns de leurs camarades, ils avaient dormi sur la dure, ils avaient porté des vêtements grossiers et ils avaient marché pieds nus. Maintenant, ils s’avançaient dans leur robe blanche, la poitrine barrée d’une croix, comme les jeunes hommes du moyen âge chrétien qui attendaient d’être faits chevaliers. Mais leurs pieds étaient encore nus.

    Ils entourèrent la pyramide d’or et Huascar, auquel deux vierges présentaient un bassin d’or rempli de plantes vertes, présenta les jeunes gens au Roi. Il les nommait à mesure qu’ils défilaient devant lui et qu’ils tournaient autour de la pyramide et il déposait dans leurs cheveux des feuilles d’une plante toujours verte pour indiquer que les vertus qu’ils avaient acquises doivent durer à jamais (Note de l’auteur : Garcilasso.). Puis, un à un, les jeunes gens montèrent vers le Roi, et s’agenouillèrent, et le Roi, avec un poinçon d’or, leur faisait un large trou dans les oreilles (1 : voir note de bas de page). Ils redescendaient, leur robe blanche pleine de sang et désormais sacrée, et Huascar, puisant dans un autre bassin d’or présenté par deux autres vierges, leur accrochait aux oreilles de grands disques d’or. Rien dans leur physionomie ne trahissait la souffrance.

    Quand ils eurent tous l’anneau, ils se mirent en rang devant le Roi qui leur adressa encore une allocution. Il félicita les jeunes gens sur leurs progrès dans tous les exercices militaires et il leur rappela les obligations attachées à leur naissance et à leur rang. « Enfants du Soleil ! leur dit-il, je vous exhorte à imiter votre père, le Roi des Cieux, dans sa carrière glorieuse de bienfaits versés sur le genre humain. Et surtout n’oubliez jamais que notre glorieux ancêtre, le Roi Huayna Capac a quitté les demeures enchantées du Soleil pour recevoir votre serment ! » Tous se tournèrent alors vers la momie du Roi et levèrent la main et prononcèrent le serment de bravoure et de fidélité à l’Inca.

    « C’est bien ! fit le Roi en se rasseyant, vous pouvez maintenant chausser la sandale ! »

    Cette partie du cérémonial incombait au gardien des quipos, l’un des plus vénérables, qui attacha à chacun des candidats les sandales, portées par l’ordre des Incas ! (Note de l’auteur : Ce qui rappelle les cérémonies où l’on chaussait les éperons aux chevaliers chrétiens. Voir Prescott )

    « C’est bien ! dit encore le Roi, maintenant vous pouvez ceindre le ceinturon ! » Et le gardien des quipos leur passa autour des reins, le ceinturon auquel ils attacheraient, pour le combat, leurs armes de guerre.(Note de l’auteur : La cérémonie du ceinturon répondait à la prise de la Toja virilis, chez les Romains, et signifiait que le néophyte avait acquis l’âge d’homme.)

    « C’est bien ! dit pour la troisième fois le Roi. Maintenant, je vous certifie devant le Roi Mort et devant la Coya qui va mourir, de telle sorte qu’ils le répéteront aux ancêtres, que notre race est toujours la première des races du monde vivant, que vous en êtes les représentants sur cette terre, car vous êtes les purs enfants du ciel, sans aucun mélange terrestre ! le frère ayant toujours bu le sang de sa sœur ! » Et il donna le signal pour que le couteau d’or piquât la gorge des vierges. Celles-ci s’avancèrent à leur tour et gravirent les marches de l’autel, pendant que les pères et les frères entonnaient le chant du triomphe aïmara : « Ah ! les sauvages !… les sauvages !… grondait Raymond qui, depuis que cette idée lui était venue que Marie-Thérèse était déjà morte, ne songeait plus qu’à la vengeance. Ah ! les tuer !… les tuer tous ! les faire souffrir !… les engloutir tous dans une même catastrophe ! Et mourir moi-même sur leurs ruines !… »

    Mais que faire ? S’il avait pu mettre le feu à ces murailles, à ce granit, à ces murs d’or, il n’eût pas hésité !… Que faire ?… Il pouvait tout de même en tuer quelques-uns avec son revolver. S’il bondissait au milieu de ces fous, plus fous, plus dangereux que le vieillard Orellana, il aurait tout de même son moment ! Et il leur montrerait comment on expédie dans la lune les fils du Soleil !… et le grand-prêtre Huascar !… et le Roi Runtu, commis à la banque franco-belge… Oui, il pouvait toujours tuer ces deux-là !… et puisse tuer après !…

    Évidemment ! évidemment, si Marie-Thérèse était morte ! Mais était-elle morte, Marie-Thérèse ?… Justement il lui sembla qu’elle avait remué, que sa tête avait eu un mouvement, que les joyaux d’or avaient glissé légèrement le long des joues et des épaules. Était-ce une illusion ? Il le demanda à Orellana qui lui répondit que sa fille était très fatiguée et qu’elle devait dormir.

    Pendant ce temps, le gardien du Temple à l’horrible crâne déformé ou casquette-crâne (déformation qui lui donnait le goût du sang) piquait à la gorge les vierges et recueillait dans une coupe d’or le sang qui coulait de leurs blessures. Quand la coupe fut pleine, il y trempa ses lèvres et la donna ensuite à boire aux jeunes gens, parmi lesquels elle passa de main en main pendant que les vierges, en face d’eux, glorieuses de leur blessure légère, criaient : « Gloire aux enfants du Soleil ! » Quand la coupe fut vide, on le dit au Roi qui, levant les bras au ciel, pria le Soleil de donner lui-même le signal des sacrifices.

    (1) Garcilasso, Sarmiento. Suivant Fernandez, les candidats portaient des chemises blanches avec une espèce de croix brodée sur le devant. Montesinos dit, à propos des pendants d’oreilles : « Les novices s’approchaient et quand ils s’étaient agenouillés devant l’Inca, celui-ci leur perçait les oreilles avec un énorme poinçon d’or, susceptible de faire un trou permettant d’y suspendre les pendants particuliers à l’ordre des Incas, ce qui fit donner aux Indiens le surnom de Orejones, de Oreja (oreille). L’ornement, qui avait la forme d’une roue, était passé dans le cartilage et avait le diamètre d’une orange : « Plus le trou est grand, dit un des anciens conquérants, plus il convient à un gentilhomme ! » Pedro Pizarro.

    La suite au prochain épisode!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (37ème épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-septième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    REGARDEZ, C’EST ICI LE TEMPLE DE LA MORT

    Ils entrent dans une grotte. Raymond n’a plus aucune volonté. Marie-Thérèse est perdue ! Le baiser qu’il lui a envoyé est celui qui les unissait dans la mort, car le jeune homme compte bien ne point lui survivre. Quand il sera sûr qu’elle est morte, son tour, à lui, viendra. Il aurait voulu se tuer à ses côtés, comme font les amoureux, sur la tombe de la bien-aimée. On lui a dit qu’elle doit mourir dans le Temple de la Mort : alors il suit ce vieillard dont on a tué jadis la fille dans ce Temple et qui a cherché ce Temple dix ans et qui prétend savoir maintenant où il se trouve.

    La grotte est profonde. Après avoir marché quelques instants sur le sable et les coquillages, le vieillard alluma une branche de résine. La flamme éclaire l’entrée d’un étroit couloir de nuit, mais, avant de s’y introduire, Orellana a ramassé dans une excavation une chose qui attire l’attention de Raymond. Qu’est-ce que c’est ? C’est une pioche. « Vieillard, que comptes-tu faire avec cette pioche ? – Je compte sauver ma fille, répond Orellana. Tu verras ! Tu verras !… Cette fois, je ne laisserai pas ces brigands l’étouffer comme il y a dix ans. Tu comprends, ils la murent vivante. Eh bien ! nous n’avons qu’à attendre qu’ils soient partis, et nous la délivrerons !… As-tu compris ?… bien compris ! c’est tout à fait simple !… quand j’eus trouvé le Temple de la Mort et que je vis dans la muraille toutes les pierres qui recouvrent les épouses du Soleil, je m’écriai : « Ça n’aurait pas été bien difficile de la délivrer si on avait été là ! », mais, alors, il était trop tard ! d’abord, je ne savais pas où elle était… Était-elle à droite, à gauche ou en face ?… mais la prochaine fois… nous verrons bien ! nous verrons bien !… Viens ! » Raymond, d’avoir écouté la parole d’Orellana, tremblait. Était-il possible que ce fût si simple que cela de la sauver ?… Les fous avec leurs idées fixes ont quelquefois plus raison que tous les autres hommes avec leur raison !… Et il suivait le vieillard, hâtif, et fiévreux, dans le couloir de la nuit illuminé par la torche au poing tremblant d’Orellana. Mais Raymond avait pris la pioche. On n’entendait plus rien que leurs pas sur le roc. La terre dans laquelle ils étaient entrés et dans laquelle ils descendaient avait étouffé les chants comme elle allait peut-être les étouffer tout à l’heure.

    Ce couloir avait été creusé dans le roc et aboutissait à de petites salles carrées où avait dû se trouver la sépulture des prêtres et des hauts dignitaires, comme on voit dans les pyramides et hypogées d’Égypte. Dans la dernière de ces salles, Orellana éteignit sa torche et se mit à genoux. On ne pouvait, en effet, se tenir debout dans l’étroit boyau dans lequel il se glissa, suivi de Raymond. Mais, bientôt, ils purent se relever ; ils étaient dans une niche de pierre moins obscure que ce couloir qu’ils venaient de traverser. Orellana arrêta Raymond et lui dit : « C’est ici ! » Les yeux du jeune homme s’habituaient déjà aux ténèbres moins opaques. D’où venait donc cette légère lueur diffuse grâce à laquelle il entrevoyait des formes, des angles, des colonnes ? Il ne put d’abord s’en rendre compte, mais il put définir assez facilement la position qu’ils occupaient dans un renfoncement de la pierre situé à plusieurs pieds au-dessus du sol d’une vaste salle dont ils ne percevaient pas encore les limites : « Le Temple de la Mort ! murmura Orellana. Écoutez !… Le Temple de la Mort !… »

    En effet, le bruit lointain des chants parvenait maintenant jusqu’à leurs oreilles. On eût dit un grondement rythmique de la terre. Et soudain la lumière se fit, complète, et ils en furent éblouis et, instinctivement, ils se rejetèrent en arrière. Au-dessus d’eux, au sommet et au centre de la prodigieuse salle souterraine, une pierre venait de se déplacer, ouvrant un orifice assez large par lequel la lumière dorée entrait à flots. Il y avait là, creusée dans la voûte[1], une espèce de cône tronqué dont le sommet était à l’extrémité supérieure de telle sorte que la lumière du soleil glissait obliquement le long de ses parois et allait rayonner tout le long des murs, promenant son éclat tour à tour sur chacune des pierres qui formaient l’enceinte intérieure de ce temple mystérieux. Sur les dalles, sur les autels, sur les marches, dans les niches, partout resplendissait l’or dans une magnificence incomparable, des plaques d’or liées les unes aux autres par une sorte de ciment merveilleux dans lequel était entré de l’or liquide[2].

    Ce temple caché était, à la lettre, une mine d’or. Il formait un immense cercle. Sur la partie orientale de la muraille était représentée l’image de la divinité. C’était une figure humaine, centre d’innombrables rayons de lumière qui paraissaient en jaillir de tous côtés. Ainsi chez nous, on personnifie quelquefois le soleil. Cette figure était gravée sur une plaque d’or massif de dimensions énormes, parsemée d’une multitude d’émeraudes et de pierres précieuses[3]. Les rayons du soleil levant venaient la frapper directement, illuminant tout le Temple d’une clarté qui paraissait surnaturelle, et que réfléchissaient de toutes parts les ornements d’or dont le mur et la voûte étaient incrustés. L’or, dans le langage figuré du peuple, était « les larmes versées par le soleil », et toutes les parties de l’intérieur du Temple étincelaient de plaques polies et de têtes de clou du précieux métal.

    Les corniches qui entouraient les murs du sanctuaire étaient de la même matière, et un large cordon ou frise d’or incrusté dans la pierre enveloppait toute la salle.

    De l’endroit où se trouvaient Raymond et Orellana, on apercevait plusieurs chapelles disposées symétriquement autour de la grande pièce centrale. L’une d’elles était consacrée à la lune, divinité qui tenait le second rang dans la vénération publique comme mère des Incas. Son effigie était représentée de la même manière que celle du soleil sur une plaque colossale, mais cette plaque était d’argent comme il convenait à la lueur pâle et argentée de la douce planète. Une autre chapelle était dédiée aux armées du ciel qui sont les étoiles, cour brillante de la sœur du soleil ; une autre était consacrée aux terribles ministres de ses vengeances, le tonnerre et l’éclair ; une autre à l’arc-en-ciel et, dans ces chapelles, tout ce qui n’était pas en argent était en or, en or, en or[4].

    Le Temple de la Mort représentait à peu près toutes les dispositions de l’antique Temple du Soleil du Cuzco et il ne devait certainement d’avoir traversé les siècles avec toute sa magnificence qu’à la montagne et au lac qui le protégeaient, qu’au mystère dont ses prêtres n’ont cessé de l’entourer, car combien en ont entendu parler qui ne l’ont jamais vu, même parmi ces Indiens dont la piété et la prière naviguent encore aujourd’hui entre les cérémonies de la religion nouvelle et les rites des ancêtres[5]. Les couloirs de la nuit en sont bien gardés ; la foule n’y fut jamais admise et en dehors des grands dignitaires et des victimes qui y viennent, elles, pour n’en point sortir, après avoir contemplé la figure de la Mort, il fallait le prodigieux hasard qui avait servi Raymond et Orellana pour pénétrer dans cette enceinte par un étroit boyau oublié depuis des générations.

    Quand ses yeux, peu à peu, se furent accoutumés à cet éclat comme, tout à l’heure, ils s’étaient accoutumés à l’obscurité, Raymond distingua tous les détails du Temple. Son regard fut attiré par l’autel central élevé de plusieurs marches et sur lequel étaient disposées les coupes d’or remplies de graines de maïs, les encensoirs pour les parfums, les aiguières destinées à recevoir le sang du sacrifice et le grand couteau d’or dans le plat d’or.



    [1] L’architecture des Incas ne connaissait pas la voûte, c’est-à-dire l’arc de pierres suspendues. Dans le Temple de la Mort de l’île Titicaca, la voûte était creusée à même le roc.

    [2] Cieza de Léon, dans sa chronique, chapitre XCIV, parle d’un ciment composé en partie avec de l’or liquide, qu’on avait employé dans la décoration intérieure des temples et dans les édifices royaux de Tambo. Cette richesse inouïe de la construction inca explique aujourd’hui bien des ruines et la rage destructive des premiers conquistadors, avides de butin.

    [3] Cieza de Léon, Sarmiento, Prescott.

    [4] Prescott. Si le lecteur ne voit dans ce tableau que les couleurs romanesques de quelque El Dorado fabuleux, il doit se rappeler ce qui a été dit des palais des Incas et considérer que ces maisons du Soleil comme on les nommait, étaient le réservoir commun où se réunissaient tous les ruisseaux de la bienfaisance publique et privée dans toute l’étendue de l’empire. Certaines assertions peuvent avoir été fort exagérées par la crédulité, et d’autres par le désir d’exciter l’admiration. Ce qu’il y a de certain c’est que la peinture brillante que j’ai reproduite est garantie par ceux qui virent ces édifices au moment de la conquête et dans toute leur magnificence. À l’arrivée des étrangers, beaucoup d’objets précieux furent enterrés par les indigènes ou jetés dans les eaux des rivières et des lacs ; et le lac Titicaca doit garder aujourd’hui encore dans son lit profond de fabuleuses richesses.

    [5] Lorsque la science moderne étonnée de l’immobilité de l’Inca, c’est-à-dire de la perpétuité de ses mœurs, de ses croyances et de son souvenir, se demande à quel phénomène est dû un pareil miracle et qui peut, ainsi, chez eux, entretenir de cette façon le feu sacré, elle est obligée d’envisager l’hypothèse de cérémonies mystérieuses qui continuent à être célébrées loin de tout élément européen dans quelque coin perdu des Andes.


    La suite au prochain épisode!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (36e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-sixième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    DANS LE DÉDALE DES COULOIRS DE LA NUIT

    Ils auraient voulu qu’elle fût déjà morte. C’était un sacrilège ! N’appartenait-elle point déjà aux dieux ? Celui-là aussi qui avait crié méritait la mort, et il y eut un grand mouvement, une ruée le long des murs, une escalade des pierres, des ruines des temples, une course furieuse à l’étranger, au faux Indien. Cependant que la litière d’or avec son roi mort et sa reine qui allait mourir était emportée avec rapidité par les veilleurs du sacrifice et les amautas et que les airs retentissaient des mille cris de Muera la Coya ! Muera la Coya ! (à mort la reine !). Marie-Thérèse avait refermé les yeux, emportant dans la mort le baiser de Raymond qui, pour lui avoir envoyé ce baiser-là, allait peut-être, lui aussi, mourir.

     

    Le fou Orellana avait dit à Raymond : « Tu es fou ! » quand il l’avait vu se pencher, quand il l’avait entendu crier, et appeler la Coya et quand la Coya, debout sur son trône, avait levé vers eux son front de lumière, il avait dit : « Tu connais donc ma fille ? »

     

    La colère populaire les enveloppait, montait vers eux, accourait. Il eut toutes les peines du monde à secouer Raymond de l’étrange torpeur qui le tenait là, sur sa pierre comme s’il avait été transformé en statue de pierre depuis qu’il avait échangé ce baiser suprême avec la Coya.

     

    Enfin, il l’entraîna, le rendit au trou dont il l’avait fait sortir, le replongea dans le couloir de la nuit dont il connaissait seul les détours et le fit marcher longtemps, longtemps dans la nuit éclairée çà et là par des rayons carrés ou ronds ou aigus qui descendaient de la terre supérieure, entre les pierres millénaires. De temps à autre, il lui disait : « Ici, au-dessus de nos têtes, il y a tel temple, tel palais ! Tiens ! en ce moment nous sommes sous le Yaca-Huasi que l’on appelle aussi la Maison du Serpent ».

     

    Raymond l’arrêta : « Ils y ont peut-être conduit l’Épouse du Soleil ? ».

     

    – Non ! Non ! Maintenant les étapes sont finies, crois-moi. L’Épouse du Soleil est partie pour le Temple de la Mort.

     

    – Et nous ? Où allons-nous ? Où nous conduis-tu ?

     

    – Au Temple de la Mort !

     

    Alors Raymond le suivit sans plus rien demander. Cependant, il s’étonna quand il sortit du souterrain de se retrouver en pleine campagne.

     

    – Où donc est le Temple de la Mort ? dit-il.

     

    – Le Temple de la Mort, répondit l’autre, est dans l’île Titicaca ! Ne crains rien ! Nous arriverons avant eux. Ten paciencia ! (aie patience !)

     

    Dans un des tambos du bord de la route, ils louèrent des chevaux qui les conduisirent à Sicuani où ils prirent le train et, par l’embranchement de Juliaca, se dirigèrent vers Puno, sur les bords du lac. Tout le long du chemin, Orellana ne cessait de parler à Raymond, lui donnait des détails sur la contrée qu’ils traversaient et sur la cérémonie qu’ils allaient voir, « une cérémonie à laquelle n’a jamais assisté aucun étranger », mais lui, Orellana, ne demandait la permission de personne et puisqu’on allait marier sa fille au Soleil, c’était bien le moins qu’il assistât aux noces. D’autant plus qu’il avait tout préparé pour cela ! Ah ! il avait mis du temps à trouver le Temple de la Mort, car ce temple était bien caché, mais avec de la patience de plusieurs années, on arrive à tout, quand on le veut bien ! Il n’y avait pas une conduite désertée par les eaux, sous la terre, pas une mine d’or abandonnée qu’il ne connût et dans lesquelles il n’eût pu se promener les yeux fermés. Ah ! que de fortunes, que de fortunes sous la terre, une fortune égale à toutes les fortunes du monde ! Évidemment, les Incas avaient dû prendre tout leur or quelque part !… Et il en restait ! Et il en restait à prendre !… Le jour où un ingénieur intelligent s’en mêlerait (sourire amer du jeune ingénieur qui ne pense plus du tout à son fameux siphon)… il n’y aurait qu’à se baisser simplement… mais lui, Orellana, s’était toujours moqué de toute la fortune du monde, et il n’aimait au monde que sa fille, sa Maria-Christina que les Indiens avaient conduite dans le Temple de la Mort et c’est le Temple de la Mort seul qui l’avait occupé pour y reprendre sa fille, la prochaine fois qu’une pareille cérémonie recommencerait. Il avait attendu des années. Maintenant tout était prêt. Entre nous, il serait bien heureux d’embrasser Maria-Christina, pour la première fois, depuis dix ans !… Ainsi divaguait-il et ces divagations, Raymond les trouvait précieuses. Le jeune homme lui demanda :

     

    – Eux, comment vont-ils du Cuzco au Temple de la Mort ?

     

    – Ne t’occupe pas de cela. Par les couloirs de la nuit ! par les couloirs des montagnes de la nuit ! et par les couloirs du lac de la nuit ! À propos, sais-tu pêcher à la ligne ?

     

    Raymond n’eut pas le temps de répondre à cette extraordinaire question, car le chef de train venait les chercher pour les inviter à voir danser la samacuena, dans le fourgon aux bagages. Il fallut bien accepter l’invitation pour ne point se singulariser. Tous les voyageurs s’y rendaient. Ils trouvèrent là, réunis, une société indigène, dansant, chantant et jouant de la guitare, et buvant sec. À chaque arrêt du train, le chef de train en signe de réjouissance pour les victoires de Garcia faisait partir des cohetes dont les échos de la montagne répétaient joyeusement les détonations. Puis les quelques soldats quichuas qui se trouvaient dans le train se donnèrent le plaisir de la chasse. En traversant les hauteurs, ils aperçurent de nombreux troupeaux de vigognes qui paissaient tranquillement. De la plate-forme de leur wagon, les soldats examinaient tous les mouvements des troupeaux errants et de temps en temps, épaulaient, envoyaient une balle à l’animal le plus rapproché. Une vigogne tomba. Aussitôt le mécanicien serra les freins, donna le signal de l’arrêt, et le chef de train courut ramasser lui-même la victime. Raymond, impatient, eût voulu monter sur la locomotive, conduire lui-même le convoi à toute vapeur. Mais Orellana le calma : « Nous arriverons avant eux, tu verras ! On aura encore le temps de pêcher à la ligne. C’est sûr ; toute la nuit et tout un jour, je le crois ! »

     

    Et il l’entraîna, pendant que danseurs et danseuses dépeçaient la vigogne, auprès du poêle qui était installé dans leur wagon.

     

    La température s’était, en effet, considérablement abaissée. Ils étaient parvenus dans la région des neiges. Ils étaient à une altitude de plus de quatorze mille pieds, presque au niveau du sommet du Mont-Blanc. Raymond recommença à subir le mal des montagnes, appelé dans le pays soroche ; le sang lui coula par le nez et par les oreilles et il tomba dans un état voisin du coma où il put oublier toutes ses douleurs morales. Il ne se retrouva aux prises avec son effroyable cauchemar que lorsqu’ils arrivèrent à Punho qui est une cité sur les bords du lac. Là, il réclama d’Orellana le Temple de la Mort avec une énergie farouche.

     

    – Nous y allons ! lui répondit l’étrange vieillard ; mais il le fit passer d’abord sur la grande place où étaient rangées une centaine de jeunes Indiennes fort belles, aux jupes de couleur sombre et au corsage grand ouvert comme l’exige la mode, là-bas. Elles se tenaient accroupies en files symétriques et vendaient des fruits et des légumes desséchés par le froid.

     

    – Ordinairement, elles sont deux cents, fit remarquer Orellana, mais les punchs rouges ont passé par ici et ont choisi les cent plus belles pour la cérémonie. C’est ainsi tous les dix ans.

     

    Et il leur fit quelques achats avec l’argent de Raymond. Il se lesta également d’une gourde de pisco et ils sortirent de la ville. Ils arrivèrent sur le soir dans d’immenses marais d’où partaient à tire d’ailes des nuées d’oiseaux. Ils traversèrent ensuite une bruyère d’où s’enfuirent des lamas et des alpagas et enfin se trouvèrent en un certain endroit assez lugubre des rives du lac. Le lac Titicaca, dans sa cuvette de montagnes, est le plus haut des lacs de la terre. Les eaux, ce soir-là, en étaient sombres, lourdes et mortes.

     

    Mais un orage grondait dans le lointain et bientôt toute la nature commença de s’animer. Les éclairs se succédèrent follement. La bourrasque fut dans son plein. Les vagues battirent furieusement le rivage et toutes les montagnes d’alentour furent illuminées par le feu du ciel. La pluie tomba à flots : « Tout ceci est très bon, car nous aurons beau temps demain, déclara Orellana ; en attendant nous allons souper. » Il avait conduit le jeune homme sous un énorme monolithe taillé en forme de porte. Dans une niche de cette pierre formidable il parvint à allumer du feu avec des taquina, qui sont des fientes desséchées de lama, lesquelles brûlent comme de la tourbe. Autour de ce feu, ils mangèrent un peu et se réchauffèrent à la gourde de pisco. Raymond sentit peu à peu sa tête s’appesantir et il se réveilla à l’aurore. Il trouva le vieillard qui veillait sur lui et qui l’avait paternellement enveloppé dans ses pelliones (couvertures de cheval).

     

    – Cet abri m’a toujours porté bonheur depuis que je recherche ma fille, dit Orellana, mais je ne sais à qui doit aller ma gratitude. Le dieu qui est ici est indéchiffrable. Et il lui montrait les bas-reliefs qui couvraient la pierre. Ils représentaient un être humain dont la tête était ornée de rayons allégoriques et dont chaque main tenait un sceptre différent ; à l’entour étaient rangées symétriquement des figures ayant un visage d’homme, les autres une tête de condor, toutes tenant également un sceptre et faisant face au centre.

     

    – Oui, reprit, entêté et tout pensif, Orellana, ceci ne ressemble en rien à ce que faisaient les Incas. C’est beaucoup plus sculptural, mais c’est aussi beaucoup plus ancien. Il y a eu des mondes sur ces rives avant les Incas qui ne sont que des sauvages qui volent les jeunes filles. Mais, viens dans mon bateau, au-devant du Soleil.

     

    Alors Raymond aperçut dans une petite crique, à demi cachée par les herbes, une pirogue en jonc dans laquelle Orellana eut tôt fait de dresser un mât et de hisser une voile de nattes, que gonfla aussitôt la brise propice.

     

    – Viens pêcher à la ligne, dit le vieillard, c’est le chemin du Temple de la Mort.

     

    Raymond monta dans la nacelle de totora, le bateau de joncs et ils voguèrent sur les îles. Ils arrivèrent en vue de celles-ci vers le soir. Elles étaient à peine visibles. C’étaient les îles saintes ; elles paraissaient flotter comme des ombres menaçantes au-dessus des eaux et elles apparurent à Raymond comme des fantômes, gardiens du Temple de la Mort !…

     

    Ce soir-là, Orellana n’accosta point au rivage. Il immobilisa sa barque en jetant à l’eau une grosse pierre qu’une corde retenait, puis il rangea sa voile et donna à Raymond un bâton pour la pêche. L’autre ne comprenait pas. Le fou qui pensait à tout lui expliqua : « On vient aux îles pour pêcher, car, aux îles, la pêche bénie du dieu est plus fructueuse que partout ailleurs. Ne peux-tu faire comme tout le monde ? »

     

    Et il lui montra autour d’eux des feux qui s’allumaient à la proue des petites barques, et, dans ces barques, les ombres immobiles des Indiens pêcheurs.

     

    – Ce sont les Indiens qui pêchent dans leurs canots de totora, dit le vieillard. Fais comme eux ou dors et laisse-nous tranquilles. Demain, tu auras un beau réveil !

     

    Il le réveilla, en effet, un peu avant l’aurore. À l’approche de l’Astre-Roi, les dernières étoiles s’éteignaient au ciel des tropiques. Sur les eaux profondes du lac, il n’y avait plus aucune lumière et Raymond ne vit plus aucune ombre. Aucun bruit dans la nature ; pas un souffle dans l’air. Soudain, du côté de l’Orient, la cime des monts s’embrasa ; un prodigieux incendie s’alluma derrière le rideau déchiré des Cordillères et les reflets sanglants de l’astre firent sortir de la nuit les ombres teintées de rose des îles saintes.

     

    Quand ils passent devant la principale d’entre ces îles qui est l’île Titicaca, jamais les Indiens qui glissent sur les eaux dans leurs pirogues fragiles n’oublient de se prosterner ni de chanter en « aïmara » l’hymne des Ancêtres au dieu du jour, car c’est de cette île qu’est sortie, il y a des années sans nombre, la souche des Incas dans la personne de Manco-Capac et de Mama Cello, le mari et la femme, en même temps que le frère et la sœur, tous deux enfants du Soleil. Ils sont partis de là pour fonder Cuzco et jeter les bases de leur empire sacré.

     

    Du large, on aperçoit sur la côte du Titicaca des ruines formidables ou amoncellement de pierres énormes superposées d’une façon inexplicable et auxquelles la science n’a jamais pu fixer d’âge : ce sont les bains, les palais et les Temples des Incas[1]. Ce qu’aperçut Raymond du fond de sa pirogue lui arracha un cri de surprise et le remplit d’une stupeur profonde. Rêvait-il ? Était-il sous le coup de quelque hallucination déterminée par les angoisses et les atroces préoccupations de cette semaine maudite ? Ses yeux lui faisaient-ils réellement voir ces choses que d’autres yeux avaient contemplé avec extase il y avait de cela des siècles et des siècles, à l’aurore du monde incaïque ! Mais au fur et à mesure que s’éclaircissaient les ombres de la nuit et que l’île sacrée apparaissait dans tout son dessin terrestre au-dessus des eaux, ce ne furent point seulement des pierres mortes, des temples défunts, des palais abandonnés qui surgirent devant lui dans le premier rayonnement du jour : tous les degrés cyclopéens, toutes ces marches du ciel étaient couvertes d’une foule immobile et silencieuse tournée vers l’orient en flammes.

     

    Et ce qui faisait croire au rêve, c’était bien cette immobilité et ce silence. Ils étaient là des milliers qui semblaient ne pas respirer dans l’attente de quelque événement mystérieux et sacré.

     

    Le disque du soleil est encore caché par les Andes prochaines, mais tout fait prévoir son essor victorieux. Le flanc des monts se pare de mille pierreries éblouissantes ; et les ruisseaux sont en feu. Le lac n’est plus qu’une immense glace rose qui reflète le rêve immobile des palais et des Temples. Des vierges, portant comme au temps jadis les emblèmes religieux et les plus belles fleurs de la saison se pressent sous les portiques. Au sommet des tours allumées par l’aurore les prêtres attendent le visage de leur dieu.

     

    Soudain, Il apparaît… Il monte… Il rayonne sur son empire et une immense acclamation le salue. « Salut, Soleil ! roi des Cieux, père des hommes ! » La terre tremble, les eaux frissonnent, le ciel est si ému de ce grand cri qui monte de l’île sacrée qu’il en laisse tomber les oiseaux étourdis[2]. « Salut, Soleil, père de l’Inca ! » Les bras se tendent vers lui, les mains lourdes d’offrandes s’élèvent au-dessus des têtes et toutes les bouches chantent sa gloire : « Reconnais-tu tes enfants ? Es-tu toujours accompagné de l’âme innombrable des guerriers morts pour la patrie ? » Le cri de joie part de la multitude entière, accompagné de chants de triomphe et du tumulte des instruments barbares. Toutes ces fanfares sauvages éclatent de plus en plus et à mesure que le disque brillant de l’astre se dresse à l’orient et inonde de lumière ses adorateurs. Ô Soleil ! Regarde ton empire ! Après tant de siècles, vois les hommes qui habitent ces champs et ces montagnes, tous les fronts sont tournés vers toi. Toutes les bouches sont ouvertes vers toi. Aujourd’hui comme autrefois, tes enfants s’enivrent de tes rayons !…

     

    Les vierges ont levé leurs bras dorés et ont offert au dieu la libation dans les vases sacrés, remplis de la liqueur fermentée du maïs ou du maguey ; et les prêtres à la tête des théories religieuses ont entonné les hymnes rituels qui, après s’être élevés vers les cieux semblent maintenant s’enfoncer dans la terre. Quel est ce miracle ? Le rêve a disparu ! s’est évanoui comme se dispersent sous les premiers rayons du soleil les buées légères du matin ?…

     

    Raymond se frotte les yeux comme un enfant à son réveil. Où donc est cette foule qui peuplait tout à l’heure ce désert de pierres ? Qui donc a crié vers le Soleil ? Maintenant que l’astre est haut dans les cieux et que les choses apparaissent avec leurs formes coutumières que ne peut plus habiller l’imagination, Raymond ne voit que ce qui est : des palais en ruines et la solitude ! Mais Orellana fait glisser rapidement sa pirogue vers le rivage ; il aborde. Il ordonne au jeune homme de sauter avec lui sur la grève. Et quand ils approchent de la falaise, il lui fait signe d’écouter : la foule pieuse s’est enfoncée dans la terre ; la falaise résonne de chants intérieurs : « Et maintenant, viens, dit le vieillard. Ils sont descendus vers le Temple de la Mort mais nous y serons avant eux. »



    [1] Voir comte d’Ursel à son retour de Bolivie.

    [2] Les acclamations étaient si grandes, dit Sarmiento, qu’elles faisaient quelquefois tomber les oiseaux du haut des airs.

     

    La suite au prochain épisode!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (35e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-cinquième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    Illustration: vues de Cuzco

     

    UN CRI QUI VIENT DU CIEL

    À ces dernières paroles, la procession se remit en marche, et, en vérité, n’étaient les derniers soldats quichuas qui avaient apporté là, avec leur fusil, un fâcheux anachronisme, on eût pu penser que rien n’avait changé dans la plaine de Cuzco, depuis plus de quatre cents ans.

     

    Raymond avait enfin pu se dégager, mais partout il avait trouvé la foule, et il désespérait de se faire jour jusqu’à Marie-Thérèse quand il rencontra le lugubre vieillard qui l’avait conduit à la colline du singe qui danse.

     

    – Que cherches-tu ? un endroit pour voir ? lui demanda Orellana, viens avec moi et je te montrerai ma fille. Je connais le Cuzco mieux que les Incas, viens !… viens !…

     

    Encore une fois, Raymond se laissa conduire par le fou. Jusqu’alors il n’avait eu qu’à se louer de ses services ; il paraissait être un précieux guide et, comme ils avaient tous deux la même idée fixe, celle de se rapprocher de Marie-Thérèse, le jeune homme s’abandonna à Orellana.

     

    Le vieillard le fit entrer dans la ville par les bords du ravin Huatanay que traversent encore les vieux ponts bâtis par les conquistadors. Ils fuirent hâtivement la foule par des chemins détournés. Ainsi durent-ils faire le tour du prodigieux mur. Hatua Rumioc (qui veut dire : fait d’une grande pierre) qui ne craint aucune comparaison au monde pour la masse et la solidité ; ils passèrent près du Calcaurpata que la tradition dit avoir été le palais de Manco Capac lui-même, le premier roi Inca, le fondateur du Cuzco ; puis ils redescendirent vers la plaza principale, la Huacaypata, disaient les Incas jadis, disent encore les quichuas aujourd’hui ! Pour y arriver, Orellana fit traverser à Raymond le palais des vierges du Soleil (Acca-Huasi) où les filles de la maison royale étaient dès l’âgecuzco.jpg de huit ans confiées aux mammaconas, littéralement « mères institutrices ». Là, quinze cents jeunes filles, quoique vierges du Soleil, et vouées à son culte, étaient fiancées à l’Inca roi et lorsqu’elles arrivaient à l’âge nubile, les plus belles étaient transférées au sérail royal. Orellana, d’un geste et d’une parole qui lui étaient coutumiers montrait ces murs, ces chambres, ces cours et donnait des explications. C’était le métier qui le faisait vivre. Raymond le poussait devant lui avec colère, mais le vieillard ne s’émouvait pas pour si peu et disait : « Nous avons le temps. Je te promets que tu verras ma fille de si près que tu pourras lui parler. Arrête-toi et écoute la voix du passé et le chant des joueurs de quénia, la tête du cortège n’a certainement pas atteint encore San Domingo qui a été élevé sur les pierres mêmes du Temple du Soleil. Je n’ai jamais vu un visiteur aussi peu curieux que toi. Sache que ce cloître antique des vierges du Soleil est toujours habité par la vertu et par la prière. Les chrétiens en ont fait un couvent sous les auspices de Santa Catalina ! » Raymond s’enfuit, courut au bruit que faisait le cortège en se rapprochant. Mais l’autre courait derrière lui en lui criant : « Paie-moi, au moins, paie-moi ! donne-moi mon dû !… » Raymond lui jeta une poignée de centavos que le vieillard ramassa. Descendant toujours vers la plaza principale, animé par la fureur d’avoir perdu son temps avec le vieillard évocateur du passé, il se heurta à nouveau aux derniers rangs de la foule indienne et il fut très heureux de retrouver Orellana une fois de plus qui le tirait par un pan de son punch. « Te voilà bien avancé, lui disait le vieillard, tu ferais mieux de rester avec moi. Je connais un petit couloir de la nuit qui nous conduira au Soleil, sur la plus haute pierre de l’ancien temple élevé au page du Soleil, qui est la divine Vénus qu’ils appellent Chasca ou le jeune homme aux cheveux longs et bouclés. » Orellana avait pris la main de Raymond avec autorité et il le fit descendre dans une cave où ils trouvèrent un escalier qu’ils gravirent et au bout duquel ils furent, en effet, en plein soleil et au sommet de la place centrale. Ils étaient certainement les mieux placés pour voir la cérémonie, et le cortège et le peuple qui accourait, car toutes les rues aboutissaient à cette place comme les rayons au moyeu d’un char.

    cusco gravure.gif

    Ils étaient sur l’une des plus hautes pierres de ces temples qui entouraient jadis le Temple du Soleil, ruines consacrées à la lune, aux « armées du ciel » qui sont les étoiles, l’arc-en-ciel, à l’éclair, au tonnerre… murailles toujours debout, mais temples changés en boutiques, en ateliers, en écuries.

     

    Penché à tomber, s’il n’avait été retenu par le fou plus sage que lui, Raymond regardait… mais il ne voyait pas encore les porteurs de litière, le trône d’or où Marie-Thérèse, à côté de la momie du Roi, avait déjà une attitude de momie. Le commencement du cortège fit le tour de la place dans l’ordre qui avait été dit à la sortie du Sacsay-Huaynam. Tous les « serviteurs » avaient fait reculer la foule qui, tout à coup, se prosterna avec de grands cris et d’immenses gémissements. La litière d’or venait d’apparaître et le roi Huayna Capac revoyait pour la première fois, depuis bien des siècles, le centre du monde, l’Ombilic dont il avait été le maître, la place sainte, la Huacaypata où se dressaient les piliers des équinoxes devant le Temple du Soleil. La piété, autour de cette grande ombre souveraine et de ce prodigieux souvenir revivant, fit s’agenouiller tout ce peuple qui en oublia sa haine pour l’étrangère, pour la Coya immobile, avec, dans ses bras, son petit d’étranger.

     

    La litière fut amenée au centre même de la place. Alors, tout le peuple se releva avec une clameur d’allégresse, car, autour de la litière, les caciques et tous les chefs, et tous les nobles et les amputas qui sont les sages, se tinrent par la main et commencèrent à tourner, à danser en rond comme autrefois, quand ils tenaient chacun un anneau de la chaîne d’or et qu’ils dansaient la danse de la chaîne. Mais ils n’avaient plus la chaîne, car chacun sait qu’en apprenant la mort d’Atahualpa, les nobles de Cuzco s’en furent jeter cette chaîne au plus profond du lac Titicaca pour qu’elle ne tombât point aux mains du vainqueur puisqu’elle ne pouvait plus servir à la rançon du vaincu[1].

     

    La danse sacrée de la chaîne d’or déroulait rythmiquement ses anneaux quand un événement inattendu vint en troubler la belle harmonie. Un cri, un appel retentissant sembla descendre du ciel ! Recuerda ! (souviens-toi !). Ce mot espagnol, qui avait été le signal de la tentative d’enlèvement de Marie-Thérèse dans la Maison du Serpent, fit tressaillir la Coya qui, sur son trône, avait paru jusqu’alors aussi morte que son compagnon, le Roi Mort. L’enfant qu’elle tenait dans ses bras releva la tête et tous deux, maintenant, les yeux au ciel cherchaient d’où pouvait bien leur venir cette parole d’espoir.

     

    « Oh ! mon Dieu, murmuraient les lèvres tremblantes de Marie-Thérèse, n’as-tu pas reconnu la voix de Raymond, Christobal ? – Oui ! oui ! dit l’enfant, je l’ai reconnue. C’est Raymond ! Il vient nous sauver ! »…

     

    Où était-il ? Où se cachait-il ? La voix venait d’en haut. Ils regardèrent vers les étages de pierre où s’étaient hissés les groupes mouvants des Indiens. Mais comment le reconnaître parmi cette foule ? Comment le voir ? Comment savoir d’où viendrait le salut ? car, maintenant, puisqu’ils avaient entendu sa voix, ils ne désespéraient plus tout à fait. Et ils firent ainsi, du regard, le tour des pierres et ne le virent point. Alors le mot retentit de nouveau au-dessus de leurs têtes et si fort qu’il fut entendu de toute la place et des rues avoisinantes : Recuerda !

     

    La fête en fut arrêtée, la danse suspendue. Toutes les têtes étaient tournées vers le ciel et un murmure hostile commençait de monter de cette foule qu’un mot espagnol faisait sortir de son rêve de renaissance et de liberté. Pourquoi Recuerda. ! Souviens-toi ! De quoi donc devait se souvenir cette foule ? Qu’elle était esclave ? Et que ces réjouissances qui essayaient de faire revivre un passé aboli ne dureraient que l’espace d’un jour ? Et que le soleil de demain, oubliant le soleil d’aujourd’hui, éclairerait à nouveau sa servitude ? On vit Marie-Thérèse se dresser sur son trône d’or avec le petit d’étranger dans les bras ; elle revivait à ce cri qui apportait le trouble dans les jeux sacrés. Et tous, levant plus haut leurs regards, aperçurent enfin, sur la plus haute pierre de l’azur, une silhouette penchée qui tendait la main vers la Coya et lui criait : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !… » Et la Coya cria à son tour : « Raymond ! » Alors, tous comprirent qu’il y avait là-haut quelqu’un qui n’était point de leur race et qui était venu leur prendre, pour l’emporter avec lui, l’âme de la Coya.

     



    [1] Des historiens prétendent que cette chaîne d’or était si grande qu’elle pouvait faire le tour des murailles du Cuzco.

     

    La suite au prochain épisode!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (34e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-quatrième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.
    Une petite précision: il semblerait que la lecture de la suite des billets consacrés à L'Epouse du Soleil  soit difficile voire impossible avec les anciennes versions d' Internet Explorer. Si vous avez ce genre de difficultés, merci de me le signaler dans les commentaires afin que je puisse tenter de les régler.

    Illustration: Inti Raymi 2009. L'Inti Raymi (fête du soleil)  a lieu chaque année à Cuzco au solstice d'hiver (vers le 24 juin, nous sommes dans l'hémisphère sud)

     

     

     

    LE CORTÈGE DE L’INTERAYMI

    Il lui fit traverser tout Cuzco. Et Raymond ne voyait rien de l’antique Cuzco cyclopéen sur lequel est construit le Cuzco mo­derne ; il passait au milieu de cette ville prodigieuse qui fut élevée, sans doute, par des géants ou par des dieux, car les blocs de granit et de porphyre dont elle est faite, n’ont pas bougé depuis qu’une force inconnue aux hommes de notre temps les a amenés là. Et ils ne bougeront jamais, et ils mourront avec la terre, cependant que le souffle du ciel ou le tremblement des monts aura depuis longtemps fait dispa­raître les petites bâtisses des conqui­stadors. Il passait aveugle au milieu de ces effarants vestiges du passé. Il marchait, suivant la foule, suivant le vieillard qui le conduisait à une nouvelle étape du martyre de Marie-Thérèse.

     

    Ils sortirent de la ville, et Orellana, le prenant par la main, comme il eût fait d’un enfant, lui fit gravir un monticule appelé, en quichua, qqiiisillo Hungu-Ina (l’endroit où danse le singe). Là, ils durent gravir un des blocs granitiques sculptés et transformés par les travailleurs incas en terrasses, en galeries, en marches géantes. D’innombrables Indiens couvraient déjà ces pentes surnaturelles et tous avaient les regards tournés vers le Sacsay-Huaynam, la colline de pierre, le fort cyclopéen, pre­mier témoin de la grandeur des Anciens Ages. Sa longueur dépasse mille pieds et il possède trois murs d’enceinte montant les uns au-dessus des autres et creusés de niches où, ce jour-là, comme autrefois, s’abritaient les sentinelles.

     

    Tous les yeux étaient donc tournés vers le Sacsay-Huaynam, et tous les yeux, sur le Sacsay-Huaynam, regardaient l’Intihuatana, qui est le pilier où l’on attache le Soleil !

     

    Orellana, de sa voix cassée, expliquait comme un guide qui ne saurait perdre l’habitude d’expliquer : « Vous voyez, senior, le pilier qui servait aux Indiens à mesurer le temps. C’est lui, aujourd’hui, qui distribue, comme il convient, les heures de la fête. C’est une pierre religieuse érigée pour fixer l’époque précise des équinoxes. C’est pourquoi on l’appelle Intihuatana « où l’on attache le Soleil ». Ah ! ah ! attention !… tenez !… voilà la procession qui commence !… Il faut que vous sachiez que les couloirs de la nuit s’étendent sous la ville et la campagne entre la Maison du Serpent et le Sacsay-Huaynam[1]. Quand ma fille sortira des couloirs de la nuit, ce sera pour faire le tour du Sacsay-Huaynam et le tour de l’Intihuatana. Alors, le Soleil ayant été détaché par le grand-prêtre, la procession s’en ira vers les portes de la ville. »

     

    inti raymi 2009.jpgEn effet, Raymond voyait maintenant très distinctement tout un cortège qui se formait autour des murailles et il distingua, en tête, Huascar qui donnait des ordres. Alors, il ne s’occupa plus d’Orellana et courut de ce côté et se rapprocha le plus qu’il pût de la procession, sans parvenir toutefois à percer les rangs des premiers Indiens qui remplissaient l’air de leurs cris. Il n’était pas trop loin du pilier à mesurer les solstices. Il put voir que cette colonne solitaire, placée au centre d’un cercle, toute chargée de guirlandes de fleurs et de fruits, était surmontée d’un trône doré. Exclusivement réservé au Soleil[2], ce trône, qui avait disparu depuis des siècles, avait été apporté là avant l’aurore, du fond des couloirs de la nuit. Étourdi par les cris, les chants, les bousculades, Raymond dut attendre là pendant plusieurs heures, luttant avec une astuce silencieuse pour garder sa place. Il ne voyait plus Huascar et il finit par comprendre que les quelques prêtres qui tournaient incessamment autour de l’Intihuatana attendaient l’heure de midi.

     

    Enfin, il revit Huascar qui avait revêtu une chape d’or qui brillait comme le Soleil lui-même. Tourné vers le fauteuil du Soleil, le grand-prêtre attendit quelques secondes. Puis il cria en aïmara cette phrase qui fut répétée de toutes parts en quichua et en espagnol : Le dieu est assis dans toute sa lumière sur la colonne ! Et, après avoir attendu encore quelques secondes, il frappa dans ses mains et donna le signal de la marche de tous. Le dieu était délivré, c’est-à-dire qu’après avoir visité son peuple, il continuait librement son chemin dans les cieux. Le peuple le suivit sur la terre, de l’est à l’ouest.

     

    Ce fut d’abord le cortège sacré qui s’ébranla, Huascar en tête, suivi de quelques centaines de serviteurs du dieu, habillés simplement et employés à débarrasser le chemin de tout obstacle et chantant dans leur marche les chants de triomphe. Puis une centaine de personnages leur succédèrent, vêtus d’une étoffe éclatante, à carreaux rouges et blancs, disposés comme les cases d’un échiquier. À leur aspect, le peuple cria : « les amautas ! les amautas ! » c’est-à-dire : les sages, et il leur fit fête. Puis d’autres vinrent qui étaient tout en blanc, portant des marteaux et des massues en argent et en cuivre : c’étaient les « appariteurs » du palais royal ; puis les gardes ainsi que les gens de la suite immédiate du prince qui se distinguaient par une riche livrée azur et par une profusion d’ornements éclatants, enfin les nobles qui avaient d’énormes pendants d’oreilles. Toute la procession descendait du Sacsay-Huaynam vers la plaine et ce fut le tour de la vaste litière qui portait le double trône d’or, d’apparaître aux yeux éblouis du peuple assemblé. Mille acclamations montèrent vers elle, à l’aspect du Roi défunt et de sa compagne vivante, cris mêlés d’enthousiasme pour le descendant de Manco-Capac et de haine sauvage pour celle qui représentait la race conquérante, la victime qu’on allait offrir en holocauste à l’astre du jour. Sur tous les gradins, une clameur funèbre la salua : « Muera la Coya ! Muera la Coya ! » (à mort la reine ! à mort la reine !) Marie-Thérèse paraissait déjà aussi morte que le roi, son compagnon. Elle se laissait balancer au rythme des pas des nobles Incas, porteurs de la litière. Elle était d’une beauté de statue et aussi blanche que le marbre le plus blanc et elle avait toujours dans les bras le petit Christobal, comme une Vierge Marie, l’Enfant-Jésus.

     

    On leur avait enlevé, à la sortie des couloirs de la nuit, leur robe de chauve-souris pour leur faire revêtir la tunique de laine de vigogne si fine qu’elle avait l’apparence de la soie. Les deux mammaconas qui devaient mourir venaient derrière la litière, la tête entièrement recouverte de leurs voiles noirs. Les autres mammaconas et les trois gardiens du Temple avaient disparu. Enfin, le cortège se terminait par une compagnie très mêlée de soldats quichuas qui avaient le fusil sur l’épaule et qui marchaient au pas, au son des flûtes d’os de mort ; les joueurs de quénia fermaient la marche.

     

    Le contraste était assez savoureux du spectacle de ce cortège antique et de ce bout d’armée moderne, mais seul l’oncle Ozoux eût pu en jouir, et l’oncle Ozoux n’était pas là ! Quant à Raymond, aussitôt qu’il avait aperçu Marie-Thérèse, il était devenu comme fou.

     

    Ne pouvant pénétrer plus avant dans la foule, il s’était rué en arrière pour pouvoir courir vers les portes de la ville où il espérait bien se placer directement sur le passage du cortège. Mais au moment où il atteignait les derniers degrés de la colline du singe qui danse, il fut immobilisé par la foule immobile, tournée vers le sommet du Sacsay-Huaynam où apparaissaient tout en haut de la plus haute tour, la silhouette éclatante rouge dans l’azur d’un prêtre, dont la voix se répandait sur la plaine.

     

    Raymond reconnut le prêcheur de la pierre du sacrifice, le moine rouge de Cajamarca. Et il sut qui il était, car autour de lui on murmurait : « le grand officier des quipucamyas », c’est-à-dire des « gardiens du quipus », c’est-à-dire des gardiens de l’Histoire. Et, la voix descendue du Sacsay-Huaynam, chantait, pendant que le cortège s’était arrêté, la gloire d’autrefois ; puis elle rappela le jour où l’Étranger était entré, pour la première fois, dans cette plaine, avec son armée diabolique, après la mort d’Atahualpa. Le soleil comme aujourd’hui inondait de ses rayons la cité impériale, où tant d’autels étaient consacrés à son culte. Alors, d’innombrables édifices, dont il ne devait faire que des ruines, couvraient de leurs lignes blanches le centre de la vallée et les pentes inférieures des montagnes. La multitude des Incas s’en était allée au-devant de son nouveau maître, dans la terreur où l’avait jetée l’affreux sacrilège, le crime qui avait frappé la divinité sur la terre. Et ils avaient regardé avec épouvante ces soldats dont les exploits avaient retenti dans les parties les plus reculées de l’Empire. Ils avaient contemplé, étonnés, leurs armes brillantes, le teint de leurs visages si blancs, qui semblaient les proclamer les véritables enfants du Soleil : ils avaient écouté avec un sentiment de crainte mystérieuse la trompette qui jetait ses sons prolongés à travers les rues de la capitale et le sol qui résonnait sous les pas pesants des chevaux[3]. Et ils avaient fini par se demander, en ce temps-là, de quel côté était l’imposture, car le chef des Étrangers traînait avec lui Manco, le descendant des rois, et agissait en son nom, et commandait en son nom ! Quand le soleil s’était caché, ce jour-là, derrière les Cordillères, on eût pu croire que l’Empire des Incas avait vécu !

     

    Mais il n’en est rien, reprenait la voix, avec une force nouvelle. Il n’en est rien puisque le soleil brille toujours sur ses enfants, puisque les Andes nourricières dressent encore leurs pics dans les cieux, puisque Cuzco[4], le nombril du monde, tressaille toujours à la voix de ses prêtres, puisque dans la plaine sacrée, le Sacsay-Huaynam et l’Intihuatana sont toujours debout et puisque se déroule aux pieds des murailles saintes, comme jadis, le cortège de l’Interaymi ! »

     



    [1] Ces souterrains, ces couloirs de la nuit, existent en réalité et forment un véritable labyrinthe, non seulement sous la ville, mais sous toute la province. Voir tous les auteurs anciens et modernes qui ont parlé du Pérou.

    [2] L’époque des équinoxes était célébrée par des réjouissances publiques. Le gnomon était surmonté par le trône doré du Soleil ; dans ce temps, ainsi qu’aux solstices, les colonnes étaient ornées de guirlandes et l’on faisait des offrandes de fleurs et de fruits pendant que, dans tout l’empire, on célébrait une grande fête. C’était au moyen de ces périodes que les Péruviens réglaient leurs rites et leurs cérémonies religieuses et prescrivaient la nature des travaux de l’agriculture. L’année même commençait à la date du solstice d’hiver. Les conquérants espagnols abattirent la plupart de ces colonnes comme sentant l’idolâtrie. (Garcilasso, Retangos, Acosta.)

    [3] Cette entrée de Pizarre a Cuzco avait lieu le 15 novembre 1533. Il ne peut y avoir de meilleure relation à ce sujet que le récit de Pedro Sancho et la lettre des magistrats de Xauxa que Prescott a suivi dans le texte. Les Espagnols étaient tout au plus cinq cents contre tout ce peuple.

    [4] Le Cuzco veut dire en quichua l’Ombilic.

     


    La suite au prochain épisode!

     

     

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (33e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-troisième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    Illustration: Monstre à forme de serpent. Paracas. Pérou.

     

    LES PRÉCAUTIONS DU FOU ORELLANA

    Huascar enfin apparaît. D’où vient-il ?… Son calme, son immobilité, au milieu de tout ce tumulte, semblent attester qu’une pareille scène ne l’a point surpris… que rien ne pouvait le surprendre… Il aurait été prévenu de ce qui allait se passer qu’il ne montrerait pas plus de tranquillité. C’est lui qui commande, qui fait charger de chaînes les captifs, le marquis, Natividad et l’oncle François-Gaspard, lequel, devant la brutalité de ses agresseurs, recommence à s’inquiéter et à se laisser gagner à son tour par l’épouvante… c’est Huascar qui ordonne à ses Indiens d’emmener les malheureux.

    Le marquis appelle une dernière fois : « Christobal ! Marie-Thérèse ! », mais, ils ne lui répondent pas, car ils sont déjà comme morts parmi les anneaux du serpent.

    Cependant Huascar est de plus en plus sombre, car c’est en vain que sur son ordre, dans la salle envahie, on cherche Raymond. Raymond s’est enfui. Raymond serait-il le seul à échapper à sa vengeance ?

    Derrière les captifs, les Indiens ont quitté la salle en chantant la gloire, la force, la ruse et l’adresse du serpent dans la Maison du Serpent. Pendant le tumulte, les mammaconas ont jeté leurs voiles de deuil sur la momie assise de Huayna Capac. Les Indiens repartis, elles ont repris leurs voiles, et, à leur tour, sont parties. Puis sont partis tous les autres dignitaires, à l’exception de Huascar et des trois gardiens du temple dont les petits poings hideux caressent les anneaux du serpent. Puis, Huascar est passé derrière le double fauteuil d’or. Alors, comme s’il recevait un ordre, le serpent a cessé de siffler, et il a refermé son ignoble gueule sur le bruit des clochettes… et, peu à peu, il s’est replié… aussi lentement qu’il avait été rapide à se détendre et à encercler la pauvre Marie-Thérèse et le petit Christobal. Enfin, anneau par anneau, le serpent a fini par disparaître tout à fait derrière le fauteuil d’or. Huascar, alors, a touché la pierre du mur à l’endroit du coraquenque, l’oiseau à tête d’homme, et la pierre, de nouveau a tourné, ouvrant le couloir de la nuit. Aussitôt le double trône a glissé dans le couloir de la nuit, emportant le roi mort et Marie-Thérèse et le petit Christobal. Et la muraille, sur eux, s’est refermée, car il y a des mystères que ceux qui ne sont pas encore prêts à mourir ne doivent pas connaître. Aussitôt, les trois gardiens du Temple ont incliné leurs trois têtes de monstres devant Huascar et Huascar est resté seul dans la Maison du Serpent, comme c’est son droit, parce que Huascar est le dernier grand-prêtre des derniers Incas. Il s’est assis, solitaire, sur la plus haute marche de porphyre et, dans la nuit, il s’est pris la tête dans les deux mains. Ainsi il resta jusqu’à l’aurore.

    * * * * * * * *

    Dissimulé dans une niche de pierre creusée par la main des Incas, Raymond attendit Huascar toute la nuit, devant la Maison du Serpent. Mais il ne vit sortir aucun de ceux pour lesquels il était resté là, malgré le danger qu’il courait d’être reconnu par les quichuas, dignitaires de l’Interaymi. Certains, en passant, jetèrent un coup d’œil rapide sur ce pauvre Indien qui semblait dormir, roulé dans son punch, mais nul ne se douta que l’homme était celui qui leur avait échappé, au moment du sacrilège ! Les ombres de la nuit étaient du reste favorables à Raymond. C’étaient elles qui l’avaient sauvé dans cette vaste salle où s’étaient rués les Indiens à l’appel du serpent à clochettes. Dans le tumulte et la confusion générale, il avait eu la présence d’esprit de retourner le punch rouge qui ressemblait maintenant sur ses épaules à tous les autres punchs quichuas. Il était sorti avec la foule, s’était trouvé dans la rue avec elle et était resté dans cette niche, accablé par les événements.

     

    Il n’avait plus aucun espoir ; les quichuas étaient les maîtres du pays. La dernière victoire de Garcia leur avait livré le Cuzco. Tout ce qui n’était pas indigène avait fui. Or, sur les 50.000 habitants de l’antique cité, les sept huitièmes étaient de pure race indienne, qui ne s’étaient pas vus à pareille fête depuis la conquête espagnole. Les quelques troupes que Garcia avait laissées là, auxquelles du reste étaient venus se joindre avec enthousiasme les soldats vaincus de Veintemilla, faisaient chorus avec la population indigène d’où ils étaient tous sortis et dont ils partageaient les mœurs, les croyances, le fétichisme.

    Toute la région était dans un état d’exaltation incaïque que rien ne pouvait calmer depuis que Garcia s’était éloigné, par prudence, du reste. Le général n’avait pas voulu tenter l’aventure de s’opposer personnellement aux manifestations d’un fanatisme qui, selon lui, devait tomber tout naturellement, après les fêtes de l’Interaymi.

    En attendant, le pays était redevenu le domaine sacré des fils du Soleil comme aux plus grands jours des Incas. Les chants, les processions, les danses ne cessaient pas. Quand Raymond et ses compagnons étaient arrivés aux environs du Cuzco où ils avaient caché leur automobile dans un des tambos (auberge de campagne) dont ils avaient « acheté » le propriétaire, il leur avait bien fallu se rendre compte de l’impossibilité où ils étaient de tenter un coup de force. Heureusement, l’or de Garcia était là, suprême espoir. Ils avaient promis à l’aubergiste, qui était un métis fort pauvre ne demandant qu’à devenir riche, une petite fortune s’il parvenait à leur amener un ou deux punchs rouges, susceptibles de s’entendre avec eux pour affaire d’importance, moyennant la forte somme ; et cela en cachette de Huascar.

    Le métis leur en amena quatre qui devaient être le soir même les veilleurs du sacrifice et dont la fonction consisterait à rester les derniers dans la Maison du Serpent, devant la Coya et le Huayna Capac avant le mystère des couloirs de la nuit. Cela, vraiment, « tombait » bien. Cela « tombait » trop bien et ils eussent dû se méfier. Mais Raymond et le marquis étaient trop heureux de pouvoir enfin pénétrer jusqu’à Marie-Thérèse pour s’arrêter à des détails qui auraient éveillé la prudence des moins habiles. François-dessin monstre serpent perou.gifGaspard qui avait assisté à la combinazione avait pu, avec quelque raison, cette fois, hausser les épaules de mépris pour une aussi pauvre politique. Tout avait été réglé avec les punchs qui touchèrent immédiatement moitié de la somme et qui devaient avoir le reste après le succès de l’entreprise. Il était entendu, du reste, qu’ils y collaboreraient en facilitant l’enlèvement et en se faisant les gardiens de l’une des portes par laquelle la petite troupe pourrait s’échapper, le coup fait, avec leur précieux butin. Sur quoi, les quatre voyageurs avaient revêtu le manteau des veilleurs du sacrifice et s’étaient grimés, et avaient coiffé le bonnet à oreillettes. La cérémonie devait avoir lieu vers la fin du jour au milieu d’une populace en liesse : qui donc se mêlerait de reconnaître ces faux-prêtres dont le rôle consistait à toucher de leurs fronts les degrés de pierre ? François-Gaspard avait été naturellement le premier à se prêter à cette mascarade, comme il l’appelait ; il avait accepté son rôle avec une bravoure tranquille qui lui avait fait reconquérir toute l’estime perdue dans l’esprit du marquis et aussi dans celui de son neveu. Natividad pensait lui-même un peu à Jenny l’ouvrière, mais l’affaire paraissait proche du dénouement. Il savait, par métier, qu’on pouvait faire, dans ce pays, beaucoup de choses avec de l’or et il connaissait particulièrement la vénalité des Indiens. Il ne doutait point, lui, du succès final de cette petite tragi-comédie. L’Indien, tant de fois, avait été joué par le Blanc !

    Or, dans la circonstance, c’était le Blanc qui était joué par l’Indien. Ils s’en aperçurent à leurs dépens. Huascar les avait, dans leurs punchs rouges, convenablement « roulés ».

    Où étaient-ils, maintenant, les veilleurs du sacrifice ? ceux qui devaient sauver Marie-Thérèse et Christobal ? Où le marquis ? Où Natividad ? Où l’illustre membre de l’Institut ? Au fond de quel cachot et promis à quel destin ?

    Dans cette rue sombre, devant ce palais fatal, Raymond attendait Huascar pour le tuer. Mais personne ne sortait plus de la Maison du Serpent. À l’aurore, une main se posa sur le bras du faux Indien. Celui-ci releva la tête. Il reconnut le grand vieillard qui suivait Huascar sur la place d’Arequipa. Il avait devant lui le père de Maria-Christina d’Orellana.

    – Pourquoi restes-tu ici ? lui demanda le vieillard. Ce n’est pas de ce côté que la procession apparaîtra. Viens avec moi, tu pourras voir ma fille qui va sortir du couloir de la nuit.

    Ces paroles du pauvre fou frappèrent Raymond, d’autant que de nombreux groupes d’Indiens passaient maintenant dans la rue, suivant tous la même direc­tion. Le vieillard lui dit encore : « Viens avec eux. Tu vois, ils vont tous à la pro­cession de l’Épouse du Soleil ! » Raymond se leva et le suivit. Dans son horrible situation qui n’était comparable à rien de ce qui pût être imaginé de raisonnable dans le monde actuel civilisé, il finissait par trouver tout naturel qu’il se laissât diriger par un fou. Le vieillard, en mar­chant, lui disait : « Je te connais bien. Tu es venu dans le pays pour voir l’Épouse du Soleil. Tu t’es même déguisé en Indien pour cela, mais c’est bien inutile, tu n’as qu’à venir avec moi, tu la verras, l’Épouse du Soleil ! Je suis celui qui connaît le mieux Cuzco et la province, par dessus et par dessous. J’ai vécu dix ans dans les sou­terrains. Quand je ne suis pas dans les souterrains, je fais visiter la ville aux étrangers. Et je les conduis à toutes les étapes que parcourait autrefois l’Épouse du Soleil avant d’être réunie au Soleil dans le temple de la mort, qui est aussi, bien entendu, le temple du Soleil, mais par en dessous. Tu verras, c’est très curieux !… Aujourd’hui, ce sera même plus curieux que la dernière fois, parce que, la dernière fois, ils étaient obligés de se cacher et les processions n’avaient lieu que dans les couloirs de la nuit, mais aujourd’hui, ils sont les maîtres par-dessus comme par-dessous ; Huayna Capac, le roi mort, osera regarder une fois encore le Soleil vivant. Et ils se promèneront dans les rues de la ville. Si tu ne sais pas cela, c’est que tu n’écoutes pas ce qui se dit autour de toi. Où sont tes compagnons ? J’aurais pu leur faire visiter la ville à eux aussi ! et leur faire suivre les étapes, aussi. Et, tu sais, je n’aurais pas demandé plus cher. Quelques centavos me font vivre pendant des semai­nes. Les aubergistes le savent bien qui me confient leurs étrangers pour la visite de la ville et nul ne la connaît mieux que moi. Tu es venu pour les fêtes de l’Interaymi. Je t’ai vu pour la première fois à Mollendo, puis, à côté de la maison du Rio Chili, à Arequipa, puis devant la Mai­son du Serpent. Ce sont toutes les étapes avant les couloirs de la nuit. C’est par là, qu’il y a dix ans, ils ont conduit ma fille Maria-Christina, qui était la plus belle fille de Lima et qu’ils ont jugée digne de leur dieu. Moi, je n’étais pas prévenu. Mais, cette fois, ça ne se passera pas comme ils le croient. Quand j’ai vu revenir les fêtes de l’Interaymi, je me suis dit : « Orellana, il faut prendre tes précautions ! Et je les ai prises, ma parole. Viens, j’entends le bruit des flûtes d’os de mort ! »

     

    La suite au prochain épisode!