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civilisation cachée - Page 3

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (32e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-deuxième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    Illustrations: photographies de Martin Chambi, photographe péruvien qui fut le premier indien à immortaliser son peuple.

    SA CROUPE SE RECOURBE EN REPLIS TORTUEUX

    Marie-Thérèse ferma les yeux pour échapper à l’horreur de se voir côte à côte, sur le même fauteuil, avec le mort qui devait l’emporter dans la terre et aussi pour ne pas les voir, eux, les punchos rouges… pour ne pas les voir… pour ne pas les voir ; car elle se rendait de plus en plus compte que si son regard se croisait avec celui de Raymond, ou avec celui de son père, elle éclaterait en sanglots ou se lèverait comme une femme ivre pour courir à eux, ou leur crierait quelque chose qui les perdrait tous. Cependant, malgré ses paupières closes et malgré qu’elle parût déjà aussi momifiée que son compagnon le Roi, elle était renseignée. Le petit Christobal, par-dessus les bras recourbés de sa sœur, regardait tout ce qui se passait ; et il lui disait tout bas, si bas que Marie-Thérèse sentait à peine son souffle monter le long de sa gorge nue : « Raymond a levé la tête… et puis papa… papa a fait un signe… mais il ne faut pas le dire… » Marie-Thérèse mit sur le souffle de l’enfant sa main qui tremblait et il comprit qu’il devait se taire. « Ainsi, ils étaient là, pensait-elle. Qu’allaient-ils tenter ? qu’allaient-ils pouvoir faire ? » C’était horrible de les savoir là, cachés et impuissants… car s’ils n’avaient pas été impuissants, ils ne se cacheraient pas !… Ils seraient venus avec la police… avec des soldats !… C’était cela qu’elle ne comprenait pas !… Pourquoi se cachait-on pour la sauver ! Les Indiens étaient donc les maîtres du pays, maintenant ?… Elle pensa à la révolution, au général Garcia qui avait demandé sa main. Pourquoi n’était-on pas allé trouver Garcia, il serait accouru avec son armée, près d’elle. Mais, eux, cachés sous leurs punchs rouges, qu’allaient-ils faire au milieu de ce peuple qui voulait sa mort ? que pouvaient-ils pour elle ? Cependant ils devaient avoir leur plan.

    Les mammaconas chantaient : « Des tremblements de terre ébranlèrent le sol, la lune fut entourée d’anneaux de feu de diverses couleurs ; le tonnerre tomba sur l’un des palais royaux et le réduisit en cendres ; on vit un aigle chassé par plusieurs faucons remplir l’air de ses cris, planer au-dessus de la grande place de la cité et, percé par les serres de ses agresseurs, tomber sans vie en présence des plus nobles Incas ! » À ces derniers mots qui rappelaient, selon le rite, la défaite et la mort de leur dernier roi, tous courbèrent la tête, avec des gémissements, et le souffle des joueurs de quénia trembla dans les os des morts. Huascar, lui aussi, s’était incliné ; puis il releva le front, ses yeux rencontrèrent les paupières de Marie-Thérèse qui s’entr’ouvraient. Elle le vit et frissonna. Elle ne doutait plus qu’il l’aimât et que c’était lui qui la faisait mourir. Quand il fit quelques pas vers elle, elle crut sa dernière heure venue, tant son regard était sombre. Elle avait pu supplier la foule anonyme ; celui-là, elle ne le pourrait point. Elle referma les yeux.

    Elle l’entendit alors qui lui disait d’une voix lente et monotone comme celle d’un prêtre à l’église : « Coya, tu appartiens à Huayna Capac, le grand Roi venu des enfers pour te conduire dans la maison du fils du Soleil. Nous te laissons seule avec lui. C’est lui qui te conduira au seuil du mystère qui doit rester inconnu des vivants. Il te fera traverser les couloirs de la nuit et te fera connaître, selon le rite, la gloire du Cuzco, fille du Soleil. Enfin, c’est lui qui, dans le Temple, te fera asseoir au milieu des cent épouses. Tu dois lui obéir et, si tu veux que le charme ne soit rompu, ne te lève que s’il se lève ! Et souviens-toi que le serpent veille dans la Maison du Serpent. »

    Il se retira à reculons avec les trois gardiens du Temple, pendant que la foule des Indiens s’écoulait lentement par les trois portes. Toutes les mammaconas s’en allèrent aussi, en ramassant leurs longs voiles noirs sur leurs têtes comme des femmes en deuil qui sortent du cimetière. Et même les deux qui allaient mourir se retirèrent après avoir baisé les pieds de Marie-Thérèse, qui étaient nus sous la robe de peau de chauve-souris.

    L’idée qu’on allait la laisser toute seule dans cette salle que gagnait la prompte obscurité de la nuit, seule avec son petit Christobal dans les bras, à côté du Mort, l’emplissait d’une horreur plus grande que le spectacle que venaient de lui donner ces sauvages. Pourquoi s’en allaient-ils ?… Sans doute, parce qu’il allait se passer quelque chose de si atroce qu’ils n’avaient pas le courage d’y assister. Huascar l’avait dit : « Il y a des mystères que les vivants ne doivent pas connaître ! » Qu’est-ce qu’on lui avait préparé avec ce mort ? Pourquoi lui avait-on défendu de se lever ? « Ne te lève que s’il se lève ! » Il allait donc se lever ? Ce Mort allait donc marcher devant elle ? la prendre par la main avec sa main hideuse de momie ? l’entraîner chez les morts, par les couloirs de la nuit ?

    Au fur et à mesure que la salle se vidait, on eût dit également que la lumière la quittait.

    photo machu picchu.jpgEt les punchs rouges ?… est-ce qu’ils n’allaient pas enfin venir à son secours ?… est-ce qu’ils n’allaient pas l’arracher aux bras du mort ?… ou bien allaient-ils s’en aller comme les autres ?… Elle les regarde maintenant… tous les quatre… tous les quatre prosternés sur les dalles !… Les mammaconas lui ont dit : « Ce sont les veilleurs du sacrifice !… » Alors, eux, ils vont sans doute rester… parce que le sacrifice est proche… c’est leur devoir de rester !… Huascar a dit que tout le monde allait s’en aller, excepté le Mort… Il ne pensait certainement pas aux veilleurs du sacrifice qui doivent avoir le droit de rester. Cependant, il faudrait savoir… les gardiens du Temple sont partis… Huascar est parti… les quatre punchs rouges vont peut-être le suivre… Non ! ils ne bougent pas !… Ah ! Marie-Thérèse peut les regarder… ils ne la regardent pas ! Ils sont là, écrasés sur la pierre, comme des choses inertes…

    Mais il n’y a plus qu’une vingtaine d’Indiens dans la salle. Qu’attendent les punchs rouges pour bondir vers elle ?… Qu’attend Raymond ?… Qu’attend Raymond !… « Oh ! Marie-Thérèse, nous allons rester seuls avec eux, murmure le petit Christobal… ils nous sauveront ! »… C’est cela ! évidemment, pense-t-elle… c’est bien cela !… Voilà le plan !… Ils ont dû séduire les vrais veilleurs du sacrifice, les séduire ou les tuer, acheter la complicité de quelques caciques (ils aiment tant l’argent !)… et ainsi se sont-ils introduits dans la Maison du Serpent sous les punchs rouges, sachant qu’à la fin de la cérémonie on les laisserait seuls, tout seuls avec Marie-Thérèse, le petit Christobal et le Mort !… Allons, tout allait se passer le plus simplement du monde, car tout pour la fuite avait dû être préparé… et, bien sûr… ce n’est pas le Mort qui résisterait ?

    Maintenant, le Mort faisait moins peur à Marie-Thérèse.

    Elle embrassa le petit Christobal qui lui rendit son baiser et la serra dans ses petits bras… Encore cinq, quatre, trois Indiens… Ils se retournent pour la voir avant de partir… Ah ! elle n’a garde de bouger… non… non… pas un mouvement… c’est défendu !… Elle ne doit se lever que si le Mort se lève !… Alors, elle reste bien sage, avec son petit frère dans ses bras, sur son fauteuil d’or… plus d’Indiens !… plus un !… plus personne que les quatre veilleurs du sacrifice, qui se lèvent à leur tour, et prennent lentement à leur tour le chemin des portes… Oui, ils s’en vont eux aussi… ils s’en vont !…

    Ah ! Marie-Thérèse a un sourd gémissement… Elle n’ose crier, elle ne sait pas si elle doit, si elle peut crier !… Mais de les voir s’en aller comme les autres, sans un regard de son côté… cela lui arrache le cœur… et voilà que le petit Christobal pleure… ne peut plus se retenir de pleurer… « Ils s’en vont ! ils s’en vont ! » dit-il dans ses larmes, mais encore elle le fait taire… Il faut voir… il faut avoir du courage jusqu’au bout… Il y en a trois, trois veilleurs du sacrifice… qui, lentement, les têtes courbées sous le bonnet sacerdotal, s’en sont allés vers les trois portes… mais il y en a un, le quatrième qui s’est arrêté au milieu de la salle, à demi tourné vers Marie-Thérèse… et celui-là lui fait un signe… et celui-là, c’est Raymond !… Ah ! sûrement, ils sont sauvés ! ils sont sauvés ! mais il faut agir bien prudemment, n’est-ce pas ?… bien prudemment… Les trois sont donc allés aux trois portes, et ils regardent avec précaution dans les cours, car chaque porte donne sur une cour comme dans tous les palais incaïques où aucune pièce ne communique avec aucune autre pièce.

    Est-ce que le peuple d’Indiens est parti ? Est-ce qu’il est bien parti ?… évidemment, c’est cela qu’ils regardent, c’est de cela qu’ils s’assurent. Et Raymond trouve, certainement, qu’ils y mettent trop de temps. Il attend le signal ! Il attend le signal ! Et ses mains armées, terriblement armées, se tendent vers Marie-Thérèse, qui déjà, oubliant la recommandation de Huascar, se soulève sur son trône d’or, alors que le Mort, lui, reste, comme il convient aux morts, surtout aux Rois morts qui ont de la dignité et le respect d’eux-mêmes, immobile… Ah ! le signal ! le signal !… c’est le marquis qui le donne !… Recuerda ! (souviens-toi).

    À ce mot d’ordre, qu’il attendait avec une impatience mortelle, Raymond se précipite sur Marie-Thérèse. Le marquis le suit et, tandis que les deux autres continuent de veiller aux portes, tous deux bondissent, gravissent les hauts degrés de porphyre, tendent les bras à Marie-Thérèse… Et Marie-Thérèse, se levant tout à fait cette fois, pousse un cri de joie et de délivrance et est déjà prête à se jeter dans leurs bras tendus avec le petit Christobal… quand, tout à coup, dans la seconde même où elle va quitter le siège fatal, un sifflement sinistre se fait entendre, cependant qu’elle jette une clameur effroyable et qu’elle se débat avec l’enfant dans les replis monstrueux d’une bête énorme qui vient de jaillir autour d’elle, qui l’enserre de ses anneaux, qui la broie, qui la retient, qui l’emprisonne sur le fauteuil de la Mort, avec le Mort ! C’est le serpent de la Maison du Serpent qui garde sa proie !…

    photo musiciens péruviens.jpgRaymond, le marquis, ont jeté un égal cri d’horreur devant ce rempart inattendu qui se dresse en face d’eux et ils se sont rués sur le monstre dont la tête se balance fantastiquement au-dessus d’eux en faisant entendre un singulier bruit de clochettes. Ils veulent lui arracher ses deux victimes !… Ils le frappent ! Ils l’étreignent à leur tour !… Ils voudraient le tuer ! l’étouffer !… Épouvante nouvelle !… Leurs mains insensées ne rencontrent point la chair vivante, mais le froid du métal, des anneaux qui grincent, qui glissent les uns sur les autres, mus par quelque mécanisme infernal[1], écailles de cuivre[2] qui défendent Marie-Thérèse et l’enfant contre les efforts qui tentent de les sauver, mieux que ne le feraient les barreaux d’une prison !…

    C’est en vain que Raymond essaie d’attirer à lui les membres glacés de Marie-Thérèse, en vain que le marquis a tenu dans ses mains les mains du petit Christobal… Ils sont impuissants à les arracher au monstre qui continue de balancer au-dessus d’eux sa tête triangulaire dont la gueule entr’ouverte laisse échapper un sifflement de plus en plus aigu et cet étourdissant bruit de clochettes… auquel on accourt de partout…

    Natividad a crié : « Les voilà ! les voilà !… » et il s’est sauvé… mais où se sauver !… Et le marquis ne veut plus fuir… Et Raymond ne veut plus quitter Marie-Thérèse !… Et la salle tout entière se remplit à nouveau d’Indiens !… de dignitaires !… de caciques… de punchs rouges qui crient au sacrilège… de mammaconas qui agitent désespérément leurs voiles noirs… de soldats quichuas qui font ouvertement cause commune avec la bande d’Oviedo Runtu, lequel seul reste invisible.



    [1] Les prêtres incas, comme les prêtres égyptiens, avaient créé au fond de leurs sanctuaires, pour frapper l’imagination des foules, de curieux mécanismes dont le ressort devait rester secret, sous peine de mort. Voir à ce sujet Pedro Pizaro et Garcilasso. La légende qui s’attache à la Maison du Serpent, lequel ne laissait jamais échapper sa proie, est due certainement à quelque mécanisme de ce genre.

    [2] Les Incas ne connaissaient point le fer.

     

    La suite au prochain épisode!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (31e épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième-et-unième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil. Les notes de bas de page étant particulièrement longues, j'ai laissé pour cette fois la mise en page originale de Ebooks Gratuits site sur lequel vous trouverez plus de 1600 œuvres libres de droits.

    LIVRE V

    La partie de la muraille où étaient sculptés les signes mystérieux et le couple d’oiseaux à têtes d’hommes sembla pivoter sur elle-même et, dans le même moment, Marie-Thérèse poussa un grand cri, car le mort arrivait. Il vint jusqu’à elle, du fond du gouffre obscur qu’avait ouvert le déplacement des pierres cyclopéennes[1]. Quand celles-ci eurent repris leur position première, Marie-Thérèse le vit assis devant elle dans un fauteuil d’or à deux places. L’une de ces deux places à côté de la majesté défunte était encore inoccupée. La foule des Indiens acclama : « Gloire à l’Inca ! » et se prosterna de nouveau. Les joueurs de quena soufflèrent leurs airs les plus funèbres dans leurs os de mort. Les deux mammaconas qui devaient accompagner Marie-Thérèse dans les demeures enchantées du Soleil se placèrent à sa droite et à sa gauche et les dix autres prêtresses formèrent deux théories qui ne cessèrent de se croiser en balançant leurs voiles. Quand elles arrivaient devant le Roi Embaumé, elles s’agenouillaient, relevaient la tête et criaient à l’écho : « Celui-là est Huayna Capac, roi des rois, fils du grand Tapac Inca Yupanqui. Il est venu par les couloirs de la nuit pour chercher la nouvelle Coya que le peuple inca offre à son fils Atahualpa ! », puis elles se redressaient et se recroisaient et recommençaient à balancer leurs voiles. Elles firent ce manège douze fois. Chaque fois elles criaient plus fort et chaque fois les joueurs de flûte dans les os de mort faisaient entendre des airs plus stridents. Marie-Thérèse, toujours serrant dans ses bras le petit Christobal qui avait caché sa tête sur son sein à l’apparition de Huayna Capac, fixait le Mort et le Mort la fixait. Il semblait à tous qu’une épouvante hypnotique immobilisait la jeune fille en face de l’envoyé de l’enfer incaïque qui venait la chercher.

     

    Le Roi avait, lui aussi, revêtu la robe de peau de chauve-souris propre à la traversée des couloirs de la nuit, mais, sous cette parure passagère, il laissait entrevoir le manteau royal et les sandales d’or. Sa noble figure impassible et sévère était découverte. Elle avait conservé cette teinte brune qui lui avait été naturelle. Il ne portait sur ses cheveux, d’un noir de corbeau, que le llantu, la couronne légère à franges et à glands pareille à celle que l’on avait posée sur le front de Marie-Thérèse ; mais celle du roi avait les deux plumes de coraquenque. Les gardiens du Temple de la Mort avaient-ils glissé sous les paupières embaumées le faux éclat des billes de verre, ou le prodigieux secret des embaumeurs avait-il conservé à travers les siècles la lumière des royales pupilles ? Mais il paraissait à Marie-Thérèse que ce monarque funèbre la fixait d’un regard effroyablement vivant ? Il était assis très naturellement, les mains aux genoux. Il sembla même à la jeune fille qu’il respirait, tant ce mort présentait la perfection de la vie réelle[2]. Elle eut un gémissement d’horreur que, seul, le petit Christobal entendit, car c’était la douzième fois que les mammaconas passaient en chantant toujours plus fort et que les joueurs de quena les accompagnaient et ils étaient arrivés tous à un diapason tel qu’on ne percevait plus, dans la Maison du Serpent, que leurs accents déchirants et barbares.

     

    Les Indiens de l’assemblée commençaient, eux aussi, à se trémousser en hululant, de droite et de gauche, en imitant le balancement des trois gardiens du Temple. Marie-Thérèse regardait toujours le mort, non seulement parce qu’elle ne pouvait faire autrement, se trouvant en face de lui et comme hypnotisée par lui, mais encore parce qu’elle ne voulait pas regarder les punchs rouges. Elle sentait que ses yeux, s’ils ne restaient pas sur le mort, iraient fatalement à ceux-là et les trahiraient.

     

    Marie-Thérèse était déjà comme à moitié enfouie dans l’idée de la mort ; il lui semblait que déjà la terre la possédait qui devait l’étouffer, mais que sa tête était encore libre. Et elle n’avait plus qu’une crainte particulière au milieu de la terreur sans fond dans laquelle elle descendait, c’est que sa tête se tournât malgré elle du côté de ceux qui pouvaient encore la sauver, et les désignât à ce peuple fanatique. Ainsi se forçait-elle à « l’hypnotisation », en face du mort. Et le peuple inca, voyant ce miracle s’accomplir, et qu’elle était déjà prise par le mort, rendait des actions de grâce à la divinité.

     

    Mais Huascar leva le bras, fit un signe de deux doigts de la main droite, et il y eut le silence et une immobilité de tous instantanée et absolue. Qu’allait-il se passer ? Le crâne pain-de-sucre, le crâne petite-valise et la casquette-crâne s’approchèrent et désignèrent aux deux mammaconas qui devaient mourir la place restée libre sur le double fauteuil d’or. Celles-ci dirent aussitôt à Marie-Thérèse en indien aïmara : « Allons, Coya, viens ! sois heureuse et douce, le Roi t’appelle. » Et elles la soulevèrent et la portèrent dans cette place restée libre sur le double fauteuil d’or, à côté du roi défunt Huayna Capac, fils du grand Tupac Inca Yupanqui. Et ceci fait, le fauteuil se trouva face à l’assemblée et face aux punchs rouges.



    [1] Ce que l’on peut voir des constructions incaïques au Pérou et particulièrement au Cuzco, étonne et stupéfie le voyageur, arrivât-il d’Égypte, des plaines de Thèbes aux cent portes ou des rives de Philæ. La masse des monuments tient du prodige si l’on songe aux infimes moyens mécaniques dont les Incas disposaient pour le transport de ces pierres dont ils bâtissaient leurs temples. Ceux-ci étaient ordinairement de porphyre ou de granit, en blocs colossaux, aux curieuses figures géométriques s’encastrant les unes dans les autres, ce qui leur donnait une solidité d’ensemble que les tremblements de terre les plus violents n’ont pas même, depuis tant de siècles, ébranlée. Si la conquête n’avait pas passé sur ces édifices avec sa torche enflammée et sa puissance de destruction, ils seraient encore tous debout, tels qu’au premier jour. Les différents blocs étaient ajustés avec tant d’exactitude et si étroitement unis, qu’il était impossible d’introduire entre eux la lame même d’un couteau. Plusieurs de ces pierres, nous dit Acosta qui les a mesurées lui-même, avaient trente-huit pieds pleins de long sur dix-huit de large et six d’épaisseur. Il est certain que les Incas avaient leur secret, comme les Égyptiens ont eu le leur, pour le remuement et le transport de ces poids formidables et il semble bien que ce secret, pour les uns comme pour les autres, a du être hydraulique. Dès lors il ne faut plus s’étonner si l’on voit un pan de muraille cyclopéenne obéir à la poussée du doigt ou tourner sur lui-même. Ainsi peut-on s’expliquer les quelques miracles – toujours les mêmes – qui s’accomplissaient dans les temples, dont parlent les auteurs, et qui étaient destinés à frapper l’esprit des foules. Les Incas n’ont rien ignoré, en effet, du travail des eaux et de la force que l’on peut demander à une goutte d’eau.

    [2] Ondegardo, Rel. Prim. Ms ; Garcilasso, Com. Real, parte I, lib. V, cap. XXIX. Les Péruviens cachèrent les momies de leurs souverains après la conquête, afin qu’elles ne fussent pas profanées par les insultes des Espagnols. Ondegardo, étant corrégidor de Cuzco, en découvrit cinq, trois d’hommes et deux de femmes. Les premières étaient les corps de Viracocha, du grand Tapac Inca Yupanqui et de son fils Huayna Capac. Garcilasso les vit en 1560. Ils étaient revêtus de leurs robes royales, sans autres insignes que le llantu sur leurs têtes. Ils avaient l’attitude de personnes assises, et, pour employer son expression, ils offraient la perfection de la vie réelle, sans qu’il manquât un poil de leurs sourcils. Quand on les transporta par les rues, décemment enveloppés d’un manteau, les Indiens se jetèrent à genoux, en signe de respect, avec des pleurs et des gémissements et furent encore plus touchés quand ils virent quelques Espagnols se découvrir pour rendre hommage à cette royauté évanouie. Les corps furent ensuite portés à Lima d’où ils disparurent plus tard, mystérieusement. Le P. Acosta, qui a pu les voir, atteste leur parfait état de conservation. « On eût dit une assemblée religieuse solennellement recueillie dans sa dévotion, tant les formes et les traits conservaient fidèlement l’expression de la vie. » Les Incas ne réussissaient pas moins bien que les Égyptiens dans l’effort orgueilleux de perpétuer l’existence du corps au-delà des limites que leur assigne la nature. Ils étaient aidés, du reste, par un sel qui, encore maintenant, produit de funèbres merveilles. Riche en salpêtre, le sable de la Costa a la propriété de conserver les corps comme s’ils avaient été précieusement embaumés.

     

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (30ème épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le trentième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    Elle est pleine d’une foule prosternée et silencieuse. Seuls sont debout, sur les marches de porphyre rouge qui descendent jusqu’à ce peuple, d’abord les trois gardiens du temple aux trois crânes incroyables. Ils sont habillés de robes de vigogne. Derrière eux, un degré plus bas, debout aussi, se tient Huascar, les bras croisés sous un punch rouge. Et puis, plus bas encore, à l’autre degré, il y a quatre punchs rouges prosternés. Ce sont les veilleurs du sacrifice. Leurs têtes, recouvertes du bonnet sacré à oreillettes, sont si courbées sur la pierre qu’on ne voit point leurs visages.

    Thérèse n’a point plutôt aperçu cette foule qu’elle ne peut croire qu’il ne se trouvera point là quelqu’un pour la délivrer. Elle se lève avec l’enfant dans les bras, elle crie : « Délivrez-nous ! Délivrez-nous ! », mais un immense cri lui répond : Muera la Coya ! Muera la Coya ! Ils lui donnent son nom de reine en aïmara-quichua, mais ils la vouent à la mort, en espagnol, pour qu’elle comprenne bien qu’elle n’a rien à attendre de leur pitié : « À mort, la Reine ! »

    leroux l'epouse du soleil illustration 7 septembre.JPG

    Les quatre mammaconas qui sont à sa droite, les quatre mammaconas qui sont à sa gauche et les deux autres qui doivent mourir, qui sont devant elle, lui ont fait reprendre sa place sur son siège. Mais elle se débat encore, elle se dresse encore, elle lève au-dessus de sa tête le petit Christobal, elle crie : « Que celui-là au moins soit sauvé ! », mais tous reprennent : « Celui-là est pour Pacahuamac ! Celui-là est pour Pacahuamac !… » Et les douze mammaconas chantent : « Au commencement, avant le dieu Soleil, et sa sœur la lune, son épouse, il y avait Pacahuamac, qui était l’esprit, le pur esprit ! »

    « Il faut du sang pur à Pacahuamac ! » répondent en chantant les assistants et puis l’un d’eux ayant crié encore : Celui-là est pour Pacahuamac ! Huascar se retourna et le fit taire.

    Ils étaient tous debout, maintenant, excepté les quatre punchs rouges toujours prosternés, veilleurs du sacrifice. Les souffleurs de quenas faisaient un bruit terrible avec leurs os de flûtes de morts. Bientôt, on n’entendit plus qu’eux, car leur bruit avait eu raison de tous les bruits. Marie-Thérèse, effondrée, vaincue, ne criait plus, ne résistait plus. Aucune voix, aucun signe n’avait répondu à son appel. Christobal et elle étaient perdus ! Elle demanda, dans un souffle, aux mammaconas qui l’entouraient : « Allumez au moins les parfums ! Nous ne souffrirons pas ! », mais les deux qui devaient mourir avec elle lui dirent : « Nous devons mourir de tout notre esprit et de tout notre cœur pour revivre avec tout notre esprit et tout notre cœur. On n’allumera pas les parfums ! »

    Et voilà que les joueurs de quenas se turent à leur tour et qu’il y eut un silence effrayant. Toute l’assemblée à nouveau se prosterne. Et la voix sonore de Huascar dit : « Silence dans la Maison du Serpent ! Le mort va venir ! Écoutez ! »

    Alors une sorte de tremblement de terre semble ébranler les murs cyclopéens, cependant que le sourd roulement du tonnerre se faisait entendre, mais, au lieu de venir du ciel, il montait des entrailles mêmes de la terre.

    À ce moment, le petit Christobal tressaillit dans les bras de sa sœur et elle crut que c’était de peur. Mais il lui dit à l’oreille : « Regarde, Marie-Thérèse, regarde les quatre punchs rouges. » Alors, elle leva sa tête appesantie et regarda, et elle aussi tressaillit. Pendant que, sous le coup de l’effroi causé par ces étranges phénomènes, toute l’assistance était courbée sur les dalles, quatre têtes apparaissaient, soulevées, tendues vers Marie-Thérèse, et, sous leur bonnet à oreillettes, sous les cheveux qui balayaient leur visage tanné, bruni par les fards indiens, l’Épouse du Soleil venait de reconnaître son fiancé, son père, Natividad, et l’oncle François-Gaspard.

    Une joie immense inonda son cœur. Le petit Christobal et elle se serrèrent éperdument.

    Les quatre bonnets des quatre punchs rouges étaient déjà retombés sur les dalles pendant que toute l’assistance relevait la tête au cri poussé par Huascar, annonciateur du roi défunt Huayna-Capac.

    Tandis qu’un nouvel ébranlement de la terre semblait secouer tout l’édifice, Huascar, les bras tendus vers la muraille qui s’entr’ouvrait, criait à Marie-Thérèse : A qui esta el morto ! (Voici le mort !).


    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (29ème épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-neuvième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.

    « Dans la demeure du Soleil, chantent les mammaconas, pour la centième fois, les arbres produisent des fruits lourds, et, lorsqu’ils sont mûrs, les branches fléchissent pour que l’Indien n’ait pas à se donner la peine de lever le bras pour les cueillir. Ne pleurez pas ! Vous vivrez éternellement, éternellement, éternellement ! La mort vient frapper aux portes du palais terrestre et le génie du mal étend ses ailes maudites sur nos forêts, mais ne pleurez pas, car, là-haut, auprès du soleil et de la lune qui est sa sœur et sa première femme légitime (Note de l’auteur : Les Incas avaient toujours pour première femme légitime leur sœur aînée.) et auprès de Charca ( Note de l’auteur : L’étoile du Berger, Vénus.) qui est son page fidèle, vous vivrez éternellement, éternellement, éternellement ! »

    On mit sur les cheveux parfumés de Marie-Thérèse le borla royal dont les franges lui tombaient jusque sur les yeux et lui donnaient déjà une sorte de beauté hiératique. Elle tressaillit quand on glissa sur ses membres nus la robe en peau de chauve-souris. Il lui sembla qu’elle entrait dans quelque chose de visqueux et de glacé et qu’elle appartenait, dès ce moment, à la nuit éternelle dont la chauve-souris est la Coya.

    Puis on lui prit le poignet et on y glissa un anneau qu’elle regarda… et qu’elle reconnut. C’était le bracelet-soleil d’or ! Alors, elle comprit qu’à partir de cette heure commençait vraiment son agonie et elle se rappela avec une amertume désespérée l’heure heureuse et terrible où ce bracelet lui était apparu pour la première fois, les plaisanteries dont il avait été l’objet, sa tante Agnès effrayée, la duègne Irène se signant, son père sceptique, et Raymond amoureux ! Où étaient-ils tous maintenant ? Que ne venaient-ils les chercher ? Qu’est-ce qu’ils attendaient ? Il était temps ! Il était temps !…

    Elle tendit les bras vers le salut providentiel qui ne vint pas et elle les referma sur le petit Christobal qu’on venait de lui apporter dans sa petite robe sinistre, en peau d’oiseau nocturne.

    Quand elle le vit habillé comme elle, elle se lamenta sur cette innocente victime. Elle voulut parler aux gardiens du temple qui vinrent à elle en balançant, balançant leurs crânes immondes. Ah ! c’étaient bien ceux-là qui étaient sortis, devant elle et devant Raymond, des huacascasquette crâne!… et le crâne pain-de-sucre, et le crâne-petite-valise. S’ils pouvaient seulement arrêter leur balancement de pendule. Elle leur parlerait et ils comprendraient, peut-être. Mais ils ne s’arrêtent pas ! Ils ne s’arrêtent pas ! Alors, elle leur dit, sans les regarder, car ce balancement perpétuel l’étourdit et pourrait l’endormir, elle leur dit qu’elle est bien décidée à mourir correctement, comme doit mourir une épouse du Soleil, mais à une condition, c’est qu’ils ne feront pas de mal au petit enfant ! Et qu’on le reportera tout de suite sain et sauf, à Lima. funèbres, qui avaient surgi de la tombe et qui allaient l’y emporter. Ils n’étaient revenus sur la terre que pour cela ! C’étaient eux qui la guettaient derrière les vitres de son balcon ! Quoi qu’elle en ait dit, la petite Concha, ce n’était pas cette esclave qui avait ramassé sur le sable de la mer le bracelet-soleil d’or !… C’étaient eux ! C’étaient eux à qui elle appartenait déjà, à qui elle était promise, qui avaient reçu dans leurs poings hideux le bracelet-soleil d’or détaché de son bras ! et c’étaient eux qui le lui avaient rattaché, cet anneau plus redoutable que les chaînes dont on charge les condamnés à mort ! Ah ! si elle les reconnaissait ! Voici la

    – Je ne veux pas quitter Marie-Thérèse ! Je ne veux pas quitter Marie-Thérèse !

    – Le petit a parlé! c’est le rite !… dirent les gardiens en se regardant, et, sans plus rien ajouter, ils s’en vont en se balançant, en se balançant. Marie-Thérèse pousse un sanglot de folle. Le petit Christobal, pour calmer sa grande sœur, l’étreint à l’étouffer.

    – Ils vont venir, Marie-Thérèse, ne pleure pas ! Ils vont venir !… Chut ! écoute !…

    On entend, en effet, derrière les murs, une étrange musique et presque aussitôt entre la théorie des joueurs de flûtes. Ce sont de beaux hommes tristes qui s’asseoient en rond autour de Marie-Thérèse et de l’enfant, et qui jouent de la flûte dans des os de morts (Note de l’auteur: La quenia, dit le comte Charles d’Ursel, est une espèce de flûte taillée dans un tibia humain d’où sortent des notes étranges qui semblent exhaler plutôt une plainte qu’une mélodie ; les descendants des Incas aiment à chanter ainsi, au milieu de la nuit, leur grandeur d’autrefois et leur asservissement actuel.) ! Ce sont les musiciens sacrés de la quena. Leur chant est plus triste qu’un de profundis. Rien qu’à l’entendre, une sueur glacée se répand sur les membres de Marie-Thérèse dont le regard éperdu fait le tour de cette vaste salle toute nue qui est certainement l’antichambre de son tombeau.

    Des pierres cyclopéennes, monstrueuses, hexagonales, posées les unes sur les autres, sans ciment, sans autre attache que leur poids énorme, forment les murs de « la Maison du Serpent ». Les mammaconas lui ont dit : « C’est la Maison du Serpent. » Elle en a entendu parler autrefois. Il y a deux Maisons du Serpent, l’une à Cajamarca (Note de l’auteur : Historique), l’autre à Cuzco. Elles sont appelées ainsi du serpent de pierre qui est sculpté au-dessus de la porte d’entrée. Ce serpent est là pour garder les enceintes sacrées. Il ne laisse jamais sortir les victimes destinées au Soleil. La vieille tante Agnès et la duègne Irène savent cela et elles ont appris cela à Marie-Thérèse qui avait bien ri de ce dernier détail. Marie-Thérèse est donc au Cuzco, dans un palais bien connu des voyageurs, des étrangers en visite au Pérou, des historiens, des archéologues, enfin des hommes civilisés… un palais qui se trouve en plein Cuzco… et dans lequel chacun peut entrer, d’où chacun peut sortir… que les maîtres d’auberge font visiter à leurs clients de passage ! Alors !… alors ?… quoi ?… Qu’est-ce qu’elle craint ?… Que signifie cette comédie ?… on va venir !… On va venir !… Pourquoi ne vient-on pas ?

    Par où va-t-on venir ? Ah ! elle a entendu du bruit, des murmures… oui, par delà les chants funèbres des flûtes d’os de morts on entend comme une foule qui vient… là, derrière le vaste rideau, le large rideau, le large rideau jaune d’or qui est tiré d’un bout à l’autre de la salle dans sa grande largeur et qui l’empêche de voir ce qui se passe. Pourquoi ces rumeurs, ces chuchotements, cet innombrable remuement de pieds ?

    Elle questionne les deux mammaconas qui doivent mourir avec elle et qui sont étendues à ses pieds, dans leurs longs voiles noirs. Celles-ci lui répondent avec respect et amitié que l’on se prépare à adorer le roi Huayna-Capac qui doit venir la chercher pour la conduire à Atahualpa. Marie-Thérèse ne comprend pas. Ce roi est mort depuis très longtemps. Comment veut-on qu’il vienne ? On ne sait même pas où il est. Elles lui répondent qu’on sait parfaitement où il est. Il est au fond de la nuit et il va venir du fond de la nuit et il les emportera toutes les trois. Et elles traverseront la nuit, elles, avec leurs robes de deuil, Marie-Thérèse avec sa robe de peau d’oiseau de nuit, et elles arriveront dans les demeures enchantées du Soleil. Alors elles seront habillées tout en or, avec des robes d’or et des bijoux d’or, pour éternellement.

    – Et le petit garçon ? demanda Marie-Thérèse. Que va-t-on faire du petit garçon ?…

    Horreur ! elles détournent la tête et ne répondent point. Marie-Thérèse serre encore davantage le petit garçon et le couvre de baisers, comme si elle voulait l’étouffer elle-même, comme si elle voulait le faire mourir elle-même sous ses baisers. Et l’enfant Christobal lui dit encore : « Ne pleure pas, ma grande petite sœur, ce n’est pas ce vilain Roi qui va venir, mais papa et Raymond, ne pleure pas ! » et il lui rend ses baisers.

    Sur l’une des grandes pierres, il y a des signes mystérieux que les mammaconas regardent à chaque instant et que les joueurs de flûtes d’os de morts se montrent en soufflant plus fort leur de profundis. Ce sont des sculptures étranges qui représentent des oiseaux à tête d’hommes et à corps de coraquenque . Le coraquenque est un oiseau incaïque dont Marie-Thérèse a déjà vu l’image dans les musées de Lima. Elle sait que, de tout temps et sur toute la terre, il n’a existé à la fois qu’un seul couple de ces oiseaux qui apparaissent dans la montagne au moment de l’investiture d’un nouveau roi auquel ils donnent deux de leurs plumes pour orner sa chevelure (Note de l’auteur : Cieza de Léon et Garcillasso.). Ceux-là sont en pierre et font partie de la pierre. Pourquoi les regarde-t-on ainsi ?

    Mais le bruit, derrière le rideau, a cessé et les joueurs de flûtes d’os de morts font entendre un modulement tout à coup si strident que les oreilles en sont comme percées. Le petit a peur et s’appuie davantage au sein de Marie-Thérèse. Et tout à coup le rideau glisse. Et l’on voit toute la salle.

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (28ème épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-huitième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.

    Dans la maison du serpent

    Marie-Thérèse ouvrit les yeux. De quel rêve sortait-elle ? Dans quel rêve entrait-elle ? La voix plaintive du petit Christobal la rappela d’une façon précise et aiguë à l’horrible réalité. Elle tendit les bras pour qu’il s’y vînt jeter, mais elle ne sentit ni ses baisers, ni ses larmes. Ses paupières se soulevèrent avec effort pour rejeter le poids du sommeil magique qui l’étouffait encore. Son front pâle roulait sous ses cheveux dénoués et flottants ; elle desserra les dents pour respirer ; et elle semblait une noyée point tout à fait morte qui revient à la surface des eaux pour chercher l’air et la vie. Ainsi remontait-elle du fond des ténèbres et des songes où la plongeait presque instantanément le sachet sacré toujours prêt au poing hideux des trois momies vivantes. Les mammaconas, elles aussi, avaient des parfums redoutables qu’elles allumaient autour d’elle, pour la rendre immobile. Et l’Épouse du Soleil devenait statue quand elles brûlaient dans des vases précieux la résine de Sandia, plus odorante que l’encens, plus endormante que la jusquiame et plus hallucinante que l’opium. Alors elles pouvaient chanter sans crainte d’être dérangées. Marie-Thérèse était partie pour ailleurs et ne les entendait pas et ne voyait rien de ce qui se passait autour d’elle. Chose singulière, « dans cet état de transposition » elle était portée par l’esprit dans son bureau des magasins de Callao, à l’instant précis où Raymond, à la fenêtre, avait appelé Marie-Thérèse et où elle avait laissé tomber le gros registre vert. Puis elle était tourmentée par l’idée qu’elle avait laissé inachevée une lettre qu’elle écrivait au correspondant de la maison d’Anvers pour lui rappeler qu’au prix qu’il voulait y mettre, il ne pourrait avoir que du « guano phosphaté » qui n’aurait que 4 % d’azote, et encore!… Elle avait laissé cette lettre inachevée parce que l’on avait frappé à la fenêtre qu’elle était allée ouvrir et où elle croyait voir apparaître Raymond… et c’étaient les trois crânes monstrueux des trois momies vivantes qui s’avançaient maintenant vers elle, dans la nuit, avec leur mouvement de pendule et qui se jetaient tout à coup sur elle et qui posaient brutalement sur sa bouche leurs mains parcheminées par la nuit éternelle des catacombes. Quand elle sortait de sa lourde léthargie, elle croyait avoir fait un rêve, mais, les yeux ouverts sur la réalité, elle ne savait plus si, au contraire, elle ne faisait qu’entrer dans le songe.

    Quand Marie-Thérèse, cette fois, ouvrit les yeux, elle était dans la Maison du Serpent.

    Elle savait que le jour où elle se réveillerait dans cette maison-là, elle serait bien près de la mort, car on ne devait l’y faire entrer que pour la donner à Huayna Capac, l’avant-dernier roi des Incas, qui viendrait la chercher pour la conduire et l’offrir à Atahualpa, dans les demeures enchantées du Soleil. Les mammaconas l’avaient instruite de ce détail, comme c’était leur devoir. Car, au cours du voyage, on lui avait laissé des moments lucides où on la nourrissait du nectar nécessaire à la conserver vivante jusqu’à la cérémonie et aussi des principes d’une Religion dont elle était la proie sacrée. On lui avait appris ses devoirs d’Épouse du Soleil.

    Elle avait cru d’abord qu’elle serait assez heureuse pour perdre la raison. Une fièvre si terrible l’avait prise dans les bras de ses gardiennes qu’elle avait pu espérer que son âme s’envolerait avant qu’elles eussent martyrisé son corps. Mais elles connaissaient les secrets qui guérissent cette fièvre-là, ayant été élevées dans la Montana. À l’étape, elles lui avaient fait boire une eau rougeâtre, pendant qu’elles chantaient : « La fièvre a étendu sur toi sa robe empoisonnée. La haine que nous avons jurée à ta race nous a poussées à faire serment de ne jamais révéler le secret qui la guérit ; mais le mal t’a frappée et notre amour pour l’Épouse du Soleil est plus fort que notre haine contre les tiens. Bois au nom d’Atahualpa qui t’attend !… » ( Note de l’auteur : C’est dans ce pays même qu’à été découvert le secret de l’écorce du quinquina )

    Ainsi elle était revenue à la vie pour mourir, mais après chaque étape, au moment du départ, les petites momies vivantes revenaient avec leur sachet sacré et il suffisait ainsi que les mammaconas allumassent en chantant la Sandia au fond des vases précieux pour qu’elle ne fût plus à nouveau qu’une statue inerte entre leurs mains agiles. Ainsi lui avait-on fait traverser tout le Pérou ; ainsi était-elle arrivée à Arequipa, dans la petite maison en adobes qui devait être la dernière étape avant la Maison du Serpent. Là, elle avait vu apparaître pour la première fois Huascar qui portait dans ses bras un léger fardeau recouvert d’un voile. Elle avait eu la force de se lever à son approche. Elle lui avait crié : « Tu viens pour me sauver ! » Elle avait dit cela sans se préoccuper de toutes les oreilles qui étaient là. L’autre lui avait répondu : « Tu appartiens au Soleil, mais, avant qu’il te prenne, je t’apporte une grande joie. Tu vas pouvoir embrasser ton petit frère. » Il avait alors soulevé le voile et lui avait présenté l’enfant endormi. Elle poussa un cri et voulut se jeter en avant, mais Huascar recula, car il était défendu de toucher à l’Épouse du Soleil. Les trois gardiens du temple étaient là, balançant leurs crânes hideux. Ils donnèrent l’ordre à l’une des mammaconas de porter l’enfant endormi à Marie-Thérèse. Alors celle-ci l’avait pris dans ses bras avec désespoir, et l’avait embrassé en pleurant. C’était la première fois qu’elle pleurait depuis qu’elle était prisonnière. Ses larmes tombèrent sur les paupières de l’enfant qui ouvrit les yeux.

    Elle dit : « Comment l’avez-vous ici ? Vous n’allez point lui faire de mal ? » Huascar, pendant que l’enfant, pendu au cou de sa grande sœur, sanglotait dans son sein « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! » avait répondu :

    – Nous ferons ce qu’il voudra. Moi, je ne demande pas mieux que de le rendre à ses parents. C’est lui qui est venu nous chercher. C’est lui qui décidera de son sort, qu’il prenne garde à ses paroles ! c’est tout ce que je puis dire, tout ce que je puis faire pour vous. J’en appelle aux trois gardiens du temple.

    Ceux-ci balançaient leurs crânes hideux, pour approuver tout ce que disait Huascar.

    Marie-Thérèse, qui couvrait l’enfant de baisers, releva son beau visage où était peinte une épouvante nouvelle :

    – Que voulez-vous dire ? Que voulez-vous dire avec : qu’il prenne garde à ses paroles ? Est-ce qu’un petit enfant peut prendre garde à ses paroles ?

    Huascar, alors, s’était adressé au petit Christobal :

    - Enfant ! veux-tu venir avec moi ? Je te rendrai à ton père !

    – Je veux rester avec Marie-Thérèse, avait répondu Christobal.

    – L’enfant a parlé, avait dit Huascar, il ne te quittera plus ! C’est le rite, n’est-ce pas, vous autres ?

    Les trois gardiens du temple balançaient leurs crânes.

    Alors, Huascar, avant de partir, avait prononcé les mots du psaume aïmara : « Heureux sont ceux qui parviendront purs dans le royaume du Soleil, purs comme le cœur des petits enfants, à l’aurore du monde ! »

    – Huascar ! Huascar ! souviens-toi de ma mère ! Aie pitié de nous !…

    Mais Huascar avait salué les gardiens du temple et était parti. Marie-Thérèse avait étreint le petit Christobal, l’avait serré sur sa poitrine comme une folle : Malheureux enfant, pourquoi es-tu venu ?

    – Pour te dire, Marie-Thérèse, de ne pas avoir peur. Papa et Raymond vont venir… Ils te cherchent, ils sont derrière nous. Ils nous sauveront… mais si tu meurs, je veux mourir avec toi !

    Alors ils avaient pleuré, pleuré tous les deux, et ils n’avaient pas cessé de s’embrasser, et leurs deux visages étaient ruisselants de leurs larmes mêlées.

    Puis étaient revenues les mammaconas qui avaient disposé leurs trépieds, leurs vases sacrés, et on avait allumé la Sandia. Et ils s’étaient endormis tous les deux, dans les bras l’un de l’autre.

    Et, maintenant, elle se réveillait dans la Maison du Serpent et elle ne sentait plus contre elle les baisers et les larmes de Christobal. Cependant, il criait, il l’appelait… Elle parvint à se dresser dans le fauteuil où on l’avait étendue. Et alors elle vit, en face d’elle, l’enfant tout nu entre les mains des mammaconas. Effrayée, Marie-Thérèse voulut courir au secours de Christobal, mais six mammaconas l’entourèrent et la calmèrent momentanément en lui affirmant qu’on ne ferait aucun mal à l’enfant et qu’on procédait simplement à sa toilette, comme il allait être fait pour elle, car ils devaient revêtir tous deux la robe en peau de chauve-souris ! ( Note de l’auteur : La robe en « peau de chauve-souris » était vêtement royal. Voyez Prescott, d’après Pedro Pizarro, Tome II, page 96 : « Il (l’Inca) était entouré de ses femmes et des jeunes filles de son harem, qui, comme à l’ordinaire, le servaient à table, et remplissaient les autres charges domestiques autour de sa personne. Un corps de seigneurs indiens se tenaient dans l’antichambre ; mais ils ne se présentaient jamais devant lui sans être appelés, et lorsqu’ils entraient ils se soumettaient au cérémonial humiliant, imposé aux plus puissants de ses sujets. Sa table était servie en vaisselle d’or et d’argent. Son costume qu’il changeait souvent se composait de manteaux de laine de vigogne, si fine qu’elle avait l’apparence de la soie. Il le remplaçait dans les grandes circonstances par une robe en peau de chauve-souris aussi douce et aussi lisse que du velours. »). En lui parlant, elles lui donnaient un titre qu’elle n’avait pas encore entendu dans leurs bouches. Elles lui disaient : « Coya » qui, en inca, signifie : « Reine ».

    Elles la prirent dans leurs bras puissants, comme une poupée, lui enlevèrent la robe couleur de soufre dont on l’avait revêtue dès la première étape, dans l’hacienda d’Ondegardo, et elles recommencèrent comme elles avaient fait alors, à la frotter d’huile et d’onguents odoriférants, en chantant une lente mélopée qui berçait singulièrement l’esprit. C’étaient de grandes et fortes femmes de la province de Puno, nées aux rives du lac Titicaca. Elles étaient vigoureuses et belles ; leur démarche était un peu dansante, presque toujours rythmée, mais souple et harmonieuse. Leurs bras dorés et fermes sortaient nus des voiles noirs. Elles avaient des yeux magnifiques, la seule chose qu’elles laissaient voir de leur visage.

    Marie-Thérèse et le petit Christobal avaient peur d’elles, mais elles n’étaient point méchantes. Deux d’entre elles devaient mourir avec Marie-Thérèse, pour lui préparer la chambre nuptiale dans le palais du Soleil, et c’étaient celles qui se montraient les plus alertes, les plus chantantes, les plus « encourageantes ». Elles étaient pleinement heureuses et regrettaient que la jeune fille ne montrât pas la même joie. Elles faisaient cependant ce qu’il fallait pour cela, lui décrivant les plaisirs qui l’attendaient là-haut et lui vantant avec prosélytisme le bonheur qu’elle avait d’être choisie entre toutes pour devenir la Coya. Elles portaient de lourds bracelets d’or aux pieds qui sonnaient, quand se heurtaient leurs chevilles, et de larges anneaux aux oreilles.

    On n’entendait plus l’enfant. Il était sage. On lui avait promis, s’il se tenait tranquille, de le reporter dans les bras de Marie-Thérèse. Celle-ci, également, se laissait aller aux mains des mammaconas avec docilité. La litanie dont elles endormaient ses oreilles endormait aussi son esprit, lourd encore du sommeil magique dont il sortait.

    Une pensée était en elle qui la soutenait aussi. C’est que l’on savait où elle était, ce qu’elle était devenue, qui l’avait enlevée et pourquoi. Elle était sûre qu’une pareille horreur ne serait pas commise. On les sauverait tous deux. Le petit Christobal avait pu la rejoindre ; que ne pouvaient faire son père et Raymond ! S’ils n’étaient pas intervenus plus tôt, c’est évidemment qu’ils voulaient agir à coup sûr. Elle s’attendait d’un moment à l’autre à voir apparaître leurs sauveurs avec la police et des soldats. Et tous ces sauvages s’enfuiraient dans leur montagne, et on ne les verrait plus. Et cet affreux rêve serait oublié. En attendant, elle ne résistait pas. Elle se sentait faible comme une enfant, devant le destin. Seuls, les pleurs du petit Christobal parvenaient à l’émouvoir.

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (27ème épisode)

    Après deux jours d'interruption pour cause d'activités non bloguesques intenses, le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-septième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.

    Où l'on retrouve l'oncle Gaspard

    Une actrice de Paris, « de la Comédie-Française », vint réciter des strophes espagnoles où Garcia était traité de « Sauveur de la Patrie ». Un rideau de fond s’écarta et laissa voir sur un socle un buste de général qui avait servi déjà plusieurs fois à d’autres généraux et qui, cette fois, représentait le général Garcia. Ce monument était entouré par toute la troupe qui entonna un chœur. Après quoi chaque artiste défila avec un petit compliment à la statue et des palmes et des couronnes dont ils la recouvrirent.

     

    Au moment où le buste allait disparaître sous ce faix glorieux, une demoiselle habillée en Indienne quichua, avec la petite veste de laine échancrée sur la poitrine et une douzaine de jupes de différentes couleurs mises les unes sur les autres, et la mante de laine aux épaules, retenue sous le menton par une grosse épingle d’argent en forme de cuiller, se présenta.

     

    Elle fut immédiatement acclamée par tout l’élément indien de la salle. Et, elle aussi, pour prouver que rien ne manquait au succès de Garcia, chanta quelque chose, mais en indien, quelque chose dans quoi le peuple indien mettait également tout son espoir dans le sauveur de la patrie. Le dernier couplet envolé, elle cria, comme il convenait : « Vive le général Garcia ! », mais des voix lui répondirent aussitôt par « Vive Huayna-Capac-Runtu ! »

     

    Ce fut un beau tapage. Tous les Indiens de la salle étaient debout et aussi de nombreux métis qui se rappelaient leur origine et qui étaient las d’être méprisés par les blancs et hurlaient : « Vive Huayna-Capac-Runtu ! » tandis que la classe purement péruvienne, dans les loges, s’abstenait de toute manifestation.

     

    Cependant, dans la loge présidentielle, le général Garcia attirait sur son cœur constellé le plastron éclatant de blancheur du commis de la banque franco-belge et donnait l’accolade, devant tous, à l’illustre descendant des rois Incas.

     

    Ce fut du délire. La représentation était terminée. Raymond fut poussé dehors comme on l’avait poussé dedans. Il en avait assez vu pour comprendre l’inutilité de la démarche du marquis auprès du dictateur. Celui-ci ne pouvait rien contre les Indiens et le véritable maître était Oviedo. Raymond n’avait plus d’espoir qu’en Huascar. Il était onze heures. Il courut à l’auberge.

     

    Il trouva le marquis et Natividad inquiets de son absence et de tout ce qu’il avait pu faire pendant ce temps. Pour ce qui était de François-Gaspard, personne ne l’avait revu depuis l’arrivée à Arequipa, et personne ne s’en préoccupait.

     

    Raymond leur apprit qu’il avait rencontré Huascar et que celui-ci avait renouvelé les promesses faites au marquis, et de telle façon qu’il croyait maintenant à sa bonne foi. Enfin, le rendez-vous était toujours pour minuit. Il devait lui amener le petit Christobal.

     

    Ils ne dirent plus rien jusqu’à minuit, regardant derrière les fenêtres, s’ils n’apercevaient point sur la place quelque chose qui pût confirmer leur espoir. Natividad était aussi anxieux que ses deux compagnons. Natividad avait bon cœur et il s’était jeté si avant dans l’aventure qu’il lui eût été maintenant difficile de reculer sans qu’il perdît quelque chose de sa propre estime. Enfin il était si fort compromis au point de vue administratif, que, toutes réflexions faites, il valait encore mieux pour lui suivre jusqu’au bout le marquis, lequel, quoi qu’il arrivât, ne le laisserait pas mourir sur la paille.

     

    Ainsi l’heure de minuit arriva et les douze coups sonnèrent à l’église.

     

    Le théâtre s’était vidé depuis longtemps. La place maintenant était à peu près déserte. Les lampions s’étaient éteints. Mais la nuit était claire et l’on pouvait très bien distinguer les ombres qui, le long des arcades, regagnaient leur domicile. Aucune d’elles ne se dirigeait vers l’auberge du Jockey-Club. Minuit et quart. Aucun des trois hommes qui étaient là n’osait prononcer une parole.

     

    À minuit et demi, rien encore ! Le marquis poussa un effrayant soupir. À une heure moins un quart, Raymond s’approcha de la petite lampe fumeuse qui brûlait sur une table. Il examina minutieusement son revolver, en constata le bon fonctionnement, l’arma et dit, d’une voix sourde : « Huascar nous a trahis, il nous a joués comme des enfants. Il est venu ici, sans se cacher, en plein jour, ne craignant pas d’avoir à répondre d’une pareille démarche auprès des siens. Il était d’accord avec eux. Il a réussi à nous tenir ici enfermés pendant des heures dont nous connaîtrons le prix ! Je n’ai plus aucun espoir. Marie-Thérèse est perdue, mais je pénétrerai jusqu’à elle ou je mourrai avant elle. »

     

    Et il sortit.

     

    Le marquis ne dit rien, mais il s’arma lui aussi et suivit Raymond.

     

    Natividad suivit le marquis.

     

    Ils traversèrent la place. Quand ils furent dans la petite ruelle qui conduisait à la maison en adobes, Natividad demanda au marquis ce qu’il comptait faire contre une cinquantaine d’hommes armés.

     

    – Le premier punch rouge que je rencontre, je lui offre mille soles pour causer, reprit-il. S’il ne les prend pas, ou s’il ne me comprend pas, je lui brûle la cervelle. Après on verra !

     

    Quand ils arrivèrent à l’endroit où ils avaient été arrêtés dans la journée par un hussard quichua de la troupe de Garcia, ils s’étonnèrent de ne plus avoir à parlementer avec cette sentinelle. La voie était libre et ils en conçurent un nouvel espoir. Mais quand ils eurent fait encore une centaine de pas et qu’ils aperçurent la petite maison en adobes sans gardes et la porte ouverte, un horrible pressentiment leur serra le cœur. Ils se précipitèrent, ils s’engouffrèrent dans la masure. Les pièces en étaient désertes. Dans l’une d’elles, régnait cette odeur particulière, ce parfum violent de résine odorante qui avait déjà frappé le marquis et Natividad quand ils avaient pénétré dans la première salle de l’hacienda d’Ondegardo, sur la route de Chorillos ! « Oh ! le parfum magique ! » soupira Natividad. « Marie-Thérèse !… Marie-Thérèse !… ma fille !… Christobal ! mon enfant chéri ! gémissait le marquis ! Où êtes-vous ? C’est là que vous nous avez attendus ! C’est là que nous aurions dû vous sauver !… » Son désespoir et ses vaines paroles furent interrompus par le bruit d’une lutte sur le seuil. Ils coururent. Raymond venait de maîtriser un métis qui tremblait de terreur entre ses mains. C’était le maître de la masure qui revenait d’on ne sait où et qui était ivre. La menace de mort lui rendit toute lucidité et il dut dire tout ce qu’il savait.

     

    Une voiture fermée était entrée dans la cour vers les onze heures du soir ; il ne savait pas qui on avait fait monter dans cette voiture, mais un certain nombre de femmes et tous les punchs rouges l’avaient accompagnée à pied jusqu’à la gare. Il pouvait l’affirmer, puisqu’il avait suivi le cortège par simple curiosité, car il avait été payé. À la gare, l’Indien que l’on appelait Huascar l’avait aperçu et lui avait donné de l’argent pour qu’il s’éloignât en lui faisant promettre qu’il ne retournerait pas chez lui avant le lendemain matin.

     

    – Le misérable ! gronda Raymond, il se doutait bien que nous viendrions ici. À la gare, vite !…

     

    Quand ils y arrivèrent, ils eurent toutes les peines du monde à trouver un employé endormi sur une banquette qui ne fit aucune difficulté pour leur apprendre qu’une troupe d’Indiens s’était embarquée vers onze heures et quart dans un train spécial, commandé dans l’après-midi par les soins d’Oviedo Runtu « pour ses serviteurs ». Cet employé, après avoir assuré le marquis qu’il ne pourrait avoir aucun train spécial dans la nuit, à quelque prix que ce fût, et lui avoir conseillé, dans le cas où il voudrait se rendre à Sicuani, d’attendre le convoi du matin, se rendormit paisiblement.

     

    Ce fut une nuit sans nom pour les trois voyageurs. Ils essayèrent en vain de pénétrer encore jusqu’à Garcia et errèrent jusqu’au matin dans les rues. Christobal commençait à divaguer et à montrer les marques avant-coureuses de la folie. Raymond retourna à la maison en adobes et se jeta à genoux dans la pièce la plus reculée qui était encore tout imprégnée du parfum magique. Il la remplit de ses sanglots. Au départ du train, ce furent trois spectres qui montèrent dans un même compartiment. Natividad était presque aussi malade que les deux autres. Cette fabuleuse course à la mort avait fini par les jeter hors de l’humanité. Les voyageurs qui les aperçurent s’enfuirent littéralement comme s’ils avaient vu des fauves. Raymond et le marquis avaient des mouvements de mâchoires de bêtes enragées.

     

    Le train n’allait que jusqu’à Sicuani, mais ils n’y arrivèrent pas le même jour ; ils durent descendre passer la nuit à Juliaca, à quatre mille mètres d’altitude, et là encore trouvèrent la trace du passage récent de la troupe indienne. Le froid était âpre et cinglant et le mal des montagnes les entreprit, les étourdit, les assomma sur des banquettes et ne les quitta que le lendemain à Sicuani, gros village quichua qui était entièrement désert. Heureusement pour eux, de Sicuani au Cuzco, il y avait un service automobile qui fonctionnait toujours malgré les troubles politiques et militaires. Le marquis, qui voulait ne se fier à personne, acheta, pour un prix fou, une auto, dans l’arrière-pensée qu’elle pourrait servir à autre chose qu’à faire honnêtement le voyage. En sortant de la cour de la gare, avec leur auto, ils trouvèrent l’oncle François-Gaspard qui venait à eux, tranquille, dispos et frais comme l’œil.

     

    – Eh bien ! qu’est-ce que vous êtes devenus ? leur demanda le bon savant. Je vous ai perdus à Arequipa, mais je me suis dit : « On se retrouvera toujours autour des punchs rouges. » Alors, comme j’en ai rencontré un, je ne l’ai pas quitté. Je l’ai suivi jusqu’à une petite maison qui était au bord d’une rivière et qui était gardée par des soldats. Je me suis dit : « C’est là qu’est notre pauvre Marie-Thérèse et notre petit Christobal. » Et je vous ai attendus. Vous n’êtes pas venus, je me suis dit : « Ils sont partis en avant des punchs rouges, car on sait où ils vont, n’est-ce pas, pour ces cérémonies-là ? » Ainsi, la nuit, quand ils ont pris le train, je suis parti avec eux. À la gare on me disait : « Impossible, c’est un train spécial », mais j’ai donné deux soles à l’employé et je suis monté dans le fourgon. À l’arrivée, je ne vous ai pas vus, à Cuzco, pas davantage, je me suis dit : « Ils vont arriver par le train du lendemain matin », et me voilà !

     

    François-Gaspard ne se doutait pas qu’il courait, dans la minute, le risque d’être assassiné par le marquis, par Raymond qui l’eussent très simplement tué, supprimé pour ne plus entendre son odieuse voix calme, ni voir davantage sa bonne mine.

     

    – Où ont-ils conduit Marie-Thérèse ? demanda Raymond brutalement, alors qu’ils auraient dû le remercier, car enfin il avait été le plus habile.

     

    – Eh ! vous le savez bien ! à la Maison du Serpent !

     

    La Maison du Serpent ! s’écria le jeune homme, et il saisit de sa main crispée la manche de Natividad. Vous m’avez parlé de cette maison-là ! Qu’est-ce que c’est que cette maison-là ?

     

    – Cette maison-là, répondit Natividad, dans un souffle, c’est l’antichambre de la mort !

     

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (26ème épisode)

    Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-sixième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.


    LE SERMENT D’HUASCAR, UN PACTE SOLENNEL

    Le marquis n’était pas plus tôt arrivé dans la chambre que Huascar faisait son entrée, suivi de Raymond et Natividad comme un prisonnier de ses deux gardiens. L’Indien enleva son chapeau, souhaita le bonjour en aïmara au marquis : Dios anik tiourata ! ce qui, pour un Quichua, était une marque de grande vénération, car cette langue était celle adoptée par les prêtres incas au moment de l’Interaymi et lorsqu’ils parlaient aux foules réunies dans le culte du Soleil. Puis, comme le marquis le dévisageait sévèrement sans répondre à cette politesse, il prit la parole en espagnol :

    Señor ! fit-il d’une voix rude, mais calme, je vous apporte des nouvelles de la señorita et de votre fils. Si le Dieu des chrétiens, que ma bienfaitrice et les pares m’ont appris à invoquer, seconde le bras de Huascar, ils vous seront bientôt, tous deux, rendus en bonne santé.

    Christobal, en dépit des sentiments tumultueux qui l’agitaient et de son impatience à connaître le but et le plan de Huascar, s’attachait à se montrer aussi froid, aussi maître de lui que l’Indien. Il croisa les bras et demanda :

    – Pourquoi toi et les tiens ont-ils commis le crime de les enlever ?

    Huascar répliqua :

    – Pourquoi toi et les tiens ont-ils commis celui de les laisser prendre ? N’avais-tu pas été averti ? As-tu pu douter que ce pût être par un autre que par Huascar ? Huascar, pour toi, a trahi ses frères, son dieu et sa patrie ! mais il s’est souvenu que la madre de la señorita a ramassé un jour à Callao un enfant tout nu ! et il a juré de sauver la señorita du terrible honneur d’entrer dans les demeures enchantées du Soleil.

    L’homme se tut. Le marquis lui tendit la main. Il ne la prit pas.

    Gracias, señor, remercia la voix rauque de l’Indien.

    Et un triste sourire erra sur ses lèvres pâles.

    – Et mon fils, Huascar, me le rendras-tu aussi ?

    – Votre fils ne court aucun danger, señor ! Huascar veille sur lui !

    – Oui ! oui ! tu veilles sur mon fils ! tu veilles sur ma fille, et demain peut-être je n’aurai plus d’enfants !

    – Tu n’auras plus d’enfants ! répliqua Huascar de plus en plus sombre, si tu ne fais pas tout ce que te dira Huascar. Mais si tu fais tout ce que dira Huascar, je te jure, sur les mânes d’Atahualpa qui attend ta fille et que je trahis, pour ma damnation éternelle, que la señorita sera sauvée !

    – Et que faut-il faire ?

    – Rien ! Voilà pourquoi Huascar est venu te trouver. C’était pour te dire : Ne fais rien, reste ici ! toi et tes amis ! N’approchez plus de la petite maison en adobes du Rio Chili. Ne poursuivez plus les punchs rouges ! N’excitez pas leur surveillance ! Cessez de les mettre en garde ! et laissez-moi agir ! Je réponds de tout si tu me donnes ta parole que ni toi ni les tiens, on ne vous verra plus rôder autour de nous. Ils vous connaissent. Votre apparition, si mystérieuse soit-elle, est immédiatement signalée et les mammaconas font la chaîne noire autour de la fiancée du Soleil, prêtes à la tuer à l’apparition des premiers visages étrangers et à l’offrir morte à Atahualpa s’ils ne peuvent la lui donner vivante ! Ne quittez point cette auberge, ou tout au moins ne sortez pas des limites de cette place. Si tu me jures cela, je puis déjà te promettre une chose, c’est que cette nuit, environ à minuit, je t’amènerai ici ton fils, ton bien-aimé Christobal ! que ta fille suivra bientôt dans tes bras !

    Le marquis alla détacher un petit crucifix attaché à la muraille au-dessus du lit et il revint à Huascar.

    – La marquise t’a fait élever dans notre sainte religion, dit-il ; jure-moi que tu feras bien ce que tu viens de dire, jure-le-moi sur le Christ !

    Huascar étendit la main et jura.

    – Moi, fit-il au marquis après avoir juré, moi, je n’ai besoin que de votre parole !

    – Tu l’as ! déclara Christobal. Et nous t’attendons ici à minuit !…

    – À minuit ! répéta Huascar qui remit son chapeau et gagna la porte.

    – Messieurs, demanda le marquis en se retournant vers Raymond et Natividad quand on entendit les pas de l’Indien dans l’escalier, j’ai donné ma parole, nous la tiendrons. Je crois fermement que Huascar nous sauvera de cette terrible aventure. Nous n’avons aucune raison de douter de lui après la preuve qu’il nous a donnée par deux fois de son dévouement, en nous avertissant à Cajamarca et à Lima !

    – C’est mon avis ! dit Natividad.

    Mais Raymond se taisait.

    Plusieurs fois il avait fixé le regard de l’Indien et il lui semblait bien n’y avoir point trouvé cette franchise héroïque qu’il étalait dans ses discours.

    – Qu’en dites-vous, vous, Raymond ? Quel effet vous a-t-il produit ?

    – Un mauvais effet ! répliqua le jeune homme. Maintenant, je me trompe peut-être, je sens que Huascar me déteste et, moi, je ne l’aime pas. Nous sommes dans un mauvais état d’esprit pour nous juger l’un l’autre. En attendant, nous sommes ses prisonniers ! termina-t-il.

    Mais la triste réflexion de Raymond se perdit dans le bruit que Natividad faisait en ouvrant la fenêtre. En même temps, il s’écriait :

    – Mais je vous assure que j’ai vu cette figure-là quelque part !

    – Moi aussi ! elle ne m’est certainement pas inconnue !… dit Christobal qui était venu se placer à côté de Natividad.

    Raymond les rejoignit. Il aperçut sur la place le grand squelette de vieillard qu’il avait vu sous la voûte.

    Toujours appuyé sur son bâton, s’arrêtant encore et se dissimulant d’une façon enfantine, ici derrière une charrette, là derrière un auvent, il suivait Huascar ! L’Indien s’était retourné deux ou trois fois du côté de l’homme et puis avait poursuivi son chemin sans autrement s’en préoccuper. Tout à coup, le marquis qui était resté pensif, à la fenêtre, se recula très pâle :

    – Oh ! fit-il, je reconnais cet homme ! C’est le père de Maria-Christina d’Orellana !

    Natividad, dans le même moment, fit entendre une sourde exclamation :

    – Oui ! oui ! C’est lui ! Nous l’avons tous connu à Lima avant son malheur !…

    Ils restèrent sous le coup de l’apparition de ce fantôme qui avait surgi devant eux comme pour leur rappeler que, lui aussi, avait eu une fille, belle et aimée, une fille qui avait disparu dix ans auparavant, pendant les fêtes de l’Interaymi… une fille qu’il ne reverrait jamais plus ! De ce malheur, le marquis ne doutait point maintenant. Il se laissa tomber, atterré sur une chaise et, quand on lui servit son repas, il ne toucha à aucun plat, malgré les encouragements de Natividad qui lui rappelait les promesses de Huascar. Quant à Raymond, après avoir entendu l’exclamation du marquis, il était descendu sur la place, et, au coin de cette place où se trouve une rue qui conduisait à la petite maison en adobes du Rio Chili, il rejoignit le grand squelette de vieillard et lui mit la main sur l’épaule. L’autre se retourna et, un instant, fixa Raymond :

    – Que me voulez-vous ? lui demanda-t-il d’une voix sans force et sans accent.

    – Je voudrais savoir pourquoi vous suivez cet homme. Et il lui montra Huascar qui tournait le coin de la calle.

    – Comment ! vous ne le savez pas ? fit le vieillard étonné. Vous ignorez donc que nous serons bientôt au grand jour de l’Interaymi ? J’ai suivi cet homme qui commande l’escorte de l’Épouse du Soleil. C’est lui le chef de ces punchs rouges qui mènent ma fille au Cuzco en l’honneur du grand Atahualpa. Mais, cette fois-ci, je ne la laisserai pas mourir comme la dernière fois. Je la sauverai et nous reviendrons bien tranquillement à Lima où son fiancé l’attend. Gracias, señor!…

    Et il s’éloigna de toute la longueur de ses jambes, en s’appuyant sur son bâton.

    – Le malheureux est fou ! dit tout haut Raymond qui se prit la tête entre les mains comme s’il craignait que sa raison ne vînt a lui échapper, à lui aussi. Plus encore que pendant leur ardente poursuite sur la costa, plus même qu’à l’heure atroce où il avait découvert le rapt, il souffrait. Cette situation extraordinaire d’immobilité, à deux pas de Marie-Thérèse vouée au supplice et enfermée dans une maison, en pleine cité civilisée lui emplissait le cœur d’une douleur furieuse. Ne pouvoir rien faire, rien qu’attendre tout du bon plaisir, de la reconnaissance et peut-être de la traîtrise de Huascar ! Mais enfin, les heures s’écoulaient ! pensait-il en fermant ses poings impuissants… Il faudrait faire quelque chose, ne pas se laisser arrêter par les gardes, les soldats de Garcia qui veillaient inconsciemment sur cette proie sacrée. Il rêvait de se ruer jusqu’à la petite maison en adobes, d’essuyer le feu des miliciens et des punchs rouges, de forcer le seuil de cette prison, d’y pénétrer sanglant et râlant et d’arriver pour expirer aux pieds de Marie-Thérèse !

    Et puis après ? Était-ce cela qui la sauverait ?… Le marquis avait raison, il fallait se contenir, réfléchir, agir par la ruse, essayer de soudoyer ces misérables !… entrer en rapport avec eux !… On verrait bien ce qui resterait à faire à minuit quand Huascar reviendrait… Minuit, comme cela lui paraissait loin !… Il avait fait dix fois le tour de la place, se demandant s’il n’était pas possible de soulever cette ville, en lui criant la vérité ?… N’y avait-il pas dans ces maisons, derrière ces galeries, ces drapeaux, ces guirlandes, toute une population qui se révolterait à l’idée que ces abominables Indiens allaient sacrifier une chrétienne… Il fut sur le point de s’arrêter au milieu de la place et de hurler : « Au secours !… Au secours !… », mais un grand tumulte de musique et de chants le fit se détourner. Là-bas, du fond d’une calle lointaine accouraient des rumeurs de fête et il la vit, cette population qu’il voulait soulever contre Garcia et qui n’obéissait qu’à Garcia, et celui-ci avait dit, comme Pilate devant Jésus, « qu’il s’en lavait les mains ». Elle approchait au bruit des tambours et des trompettes et à la lueur des torches et des lampions, car le soir était tombé. Ce qui arriva sur la place était une cavalcade et aussi une procession. Il y avait des torches et aussi il y avait des cierges. Il y avait des drapeaux, des croix, et de mystérieux emblèmes qui dataient peut-être de deux mille ans. Les pares, qui constituent là-bas tout le clergé de l’intérieur des terres, n’ont pu avoir quelque influence sur les Indiens qu’en ne heurtant pas les antiques superstitions… et, dans une manifestation à la fois civile, patriotique et religieuse comme celle-là, on voyait s’amalgamer de la façon la plus bizarre et aussi la plus sauvage le christianisme et le paganisme particulier aux Indiens. Évidemment la haute société du Pérou ni même celle d’Atahualpa n’étaient là représentées, mais il y avait sur cette place, flamboyante maintenant comme si on y avait allumé un incendie, la masse de la population délirante, chantant des cantiques, riant et fumant et buvant et dansant, cependant que les éternels cohetes (pétards) éclataient dans les jambes de tout le monde… Quelques-uns entrèrent à l’église en continuant de danser et les autres au théâtre où ils observèrent tout de suite le plus religieux silence. On y attendait le dictateur pour commencer la représentation. Raymond, de plus en plus furieux, s’était croisé les bras, regardant passer les « débordements populaires » : « Rien à faire avec ces brutes ! » Et il résolut d’aller à la petite maison en adobes, en dépit de ce qu’avait dit Huascar ; et, violant sans remords la parole du marquis, il quitta la place, serrant nerveusement, dans la poche de son veston, son revolver. Quelle folie allait-il commettre ? Que voulait-il faire ? C’est justement ce que lui demanda Huascar lui-même qui venait de se dresser devant lui :

    Señor! où allez-vous ?…

    Il lui avait posé sa main sur le bras, l’arrêtant.

    – Vous savez bien où je vais, répondit rudement Raymond.

    Et il voulut passer. Huascar s’y opposa.

    – Rentrez chez vous, señor, lui dit l’Indien d’une voix calme, et j’y serai dans deux heures avec le petit marquis. Mais je ne réponds plus de votre fiancée si vous faites un pas de plus.

    La voix de Huascar avait tremblé sur ces mots : Votre fiancée. Raymond regarda Huascar, il ne vit que de la haine dans les yeux de l’Indien. « Marie-Thérèse est perdue ! » se dit-il dans un âpre désespoir. Soudain, une lueur sublime éclaira l’abîme où il se sentait rouler avec Marie-Thérèse.

    – Huascar, fit-il, sur un ton solennel, si vous sauvez la fille du marquis de la Torre…

    Il s’arrêta un instant, car son cœur battait son thorax de coups si durs qu’il put croire qu’il allait étouffer. Les quelques secondes de silence qui précédèrent ce qui lui restait à dire à Huascar, ce qui devait être dit, lui parurent éternelles et il devait à jamais conserver dans sa mémoire le cliché barbare de ce coin de rue sombre et désert, de cette arcade obscure sous laquelle l’Indien et lui s’étaient réfugiés et où leur arrivaient par intermittence les clameurs de la plaza major et le bruit tout proche des cohetes que les petits garçons faisaient éclater dans les calles voisines, sous les pieds des passants. Sur la droite, il y avait, à une fenêtre d’un premier étage, le clignotement de veilleuse d’une demi-douzaine de verres de couleurs dans lesquels la famille d’arequipenos qui habitait là avait allumé les petits disques de cire en l’honneur de Garcia, avant de se rendre aux joies de la retraite aux flambeaux ou au triomphe du grand théâtre municipal. Il attendit qu’un Indien qui marchait courbé sous le poids d’un stock de pelliones (couvertures de selles) se fût éloigné du côté du Rio Chili et ce ne fut que lorsqu’il n’entendit plus sur les pavés le glissement du polio dont les quichuas chaussent leurs pieds nus qu’il parla. Peut-être, inconsciemment, attendait-il que quelque événement l’eût empêché de dire cette chose que l’autre écouta sans plus remuer qu’une statue : Si tu la sauves, je te jure sur mon Dieu que Marie-Thérèse ne sera pas ma femme. Huascar ne répondit pas tout de suite. Un tel marché devait l’avoir pris au dépourvu. Enfin, il dit :

    – Je la sauverai ! Et maintenant va-t’en ! Rentre à l’auberge ! J’y serai à minuit.

    Et il prit le chemin du Rio Chili sans plus s’occuper de Raymond. Celui-ci retourna à la plaza mayor, étourdi, les oreilles bourdonnantes, persuadé qu’il avait délivré Marie-Thérèse. Il vivait à ce point dans son rêve intérieur et jouissait si âprement de son sacrifice et de sa victoire qu’il ne vit rien de ce qui se passait autour de lui et qu’il faillit se faire écraser par une escorte de hussards qui bousculait la foule sur son passage. Il fallut bien alors qu’il levât la tête. Au centre de cet escadron galopant, il aperçut une calèche traînée par quatre chevaux harnachés comme pour le mardi gras. Dans la calèche, deux hommes : le général Garcia, avec tous ses galons, toutes ses décorations, toutes ses plumes… et, à côté de lui, en correct habit noir encadrant l’irréprochable cuirasse du plastron blanc, la figure calme et mystérieuse d’Oviedo Runtu. Dès qu’il eut reconnu ce dernier, Raymond fonça sur la foule, les poings prêts pour l’étranglement. Mais il fut roulé par le flot populaire et se trouva dans une salle de théâtre, sans pouvoir se rendre exactement compte de la façon dont il était entré là. Il voulut ressortir immédiatement, mais n’y réussit point. Garcia, penché au-dessus de la loge présidentielle, entouré de son resplendissant état-major, dont les broderies scintillaient aux feux de la rampe, saluait la multitude qui l’acclamait. Raymond était placé de telle sorte qu’il ne pouvait voir Oviedo Runtu, lequel se dissimulait modestement derrière une colonne de la loge, laissant le général aux prises avec la gloire. Le public criait et battait des mains avec transport.

    La suite au prochain épisode!