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civilisation cachée - Page 4

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (25ème épisode)

    Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-cinquième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.


    LA TOUTE PUISSANTE D’OVIEDO RUNTU

    – Je ne puis rien, moi, contre les punchs rouges ni contre les mammaconas. Vous avez entendu mon ministre de la guerre tout à l’heure ! L’endroit où ces prêtres, où ces prêtresses passent, la maison qu’ils habitent sont sacrés. Ils traînent avec eux des reliques et les stigmates de leur Atahualpa. Vous venez me dire qu’ils ont également avec eux vos deux enfants prisonniers ! Rien ne me le prouve ! et rien ne peut me le prouver, attendu que cette preuve il m’est impossible, il m’est défendu d’aller la chercher. Eh bien ! cependant, j’admets avec vous que ce soit l’horrible vérité. Raisonnez avec moi ! Qui est-ce qui garde vos enfants ? Vous me répondez : vos soldats ! C’est faux ! moi, je ne suis pour rien dans tout cela ! Qui les a mis là ? C’est Oviedo Runtu, ce sont les soldats d’Oviedo Runtu. Qui est-ce qu’Oviedo Runtu ? Vous l’avez sans doute rencontré à Lima, vous avez peut-être eu affaire à lui ? Vous vous dites : C’est un commis de la banque franco-belge ! Moi, je réponds : oui, oui et non… c’est un commis de banque, mais c’est aussi celui auquel obéissent actuellement tous les Indiens quichuas, civils et militaires. C’est extraordinaire, mais c’est ainsi. Cet Indien qui se fait habiller chez un tailleur à la mode de Lima, ce quichua a appris à lire, à écrire, à compter, il s’est contraint à gagner sa vie comme un humble employé, mais, en somme, à faire un métier de civilisé. Pendant ce temps il a vécu chez nous, avec nous, s’est mêlé à nos affaires, à nos mœurs, nous a étudiés, s’est rendu compte du mécanisme de nos institutions financières, base de tout bon gouvernement et sa force. Il gagne deux cents soles par mois derrière un comptoir et il est peut-être roi ; je n’en sais rien ! Mais c’est bien possible !… En tout cas, il a rêvé la régénération de sa race et le bouleversement du Pérou, à son profit ; tous les chefs quichuas et aïmaras sont ses serviteurs. Huascar, que vous avez eu chez vous, est son bras droit ! Au moment où, moi, je soulevais la province d’Arequipa pour mon compte, Huascar est venu me trouver de la part d’Oviedo Runtu et m’a offert son alliance. Et je n’ai pas pu la refuser !… Et je marche la main dans la main avec Oviedo Runtu parce que je ne puis pas faire autrement !… M’avez-vous compris, maintenant, Monsieur le marquis ?… Ce n’est pas moi qui vous gêne dans cette affaire ! C’est Oviedo Runtu !… Vous le trouvez devant vous comme je l’ai trouvé devant moi !… Et je le regrette pour vous, croyez-le bien, autant que pour moi !

    – C’est lui, en effet, qui a tout conduit, qui a préparé le rapt de ma fille et qui l’a exécuté avec les punchs rouges !

    – Vous voyez bien !… ne faites donc pas retomber le poids d’une affaire aussi abominable sur la tête d’un homme qui a rêvé de mettre le Pérou à la tête des nations civilisées de l’Amérique du Sud !… Momentanément, j’ai les mains liées par cet homme !… mais on s’expliquera, et je vous prie de croire que j’aurai le dernier mot, car, au fond, malgré son complet veston de chez Zaratte, c’est un sauvage… sauvage, il commande à des sauvages et avec des moyens naturellement destinés à frapper leur imagination. L’Interaymi, dont nous entendons ordinairement si peu parler, dans nos milieux, a été préparée cette année d’une façon exceptionnelle. Oviedo a pu promettre à ses congénères une belle proie, une belle victime !… Avec les mœurs de nos quichuas, de nos Incas (car il ne faut pas nous le dissimuler, nous avons toujours affaire aux Incas) tout est possible ! Ce qui est possible aussi, c’est qu’il aime votre fille et qu’il s’en soit emparé de force pour lui tout seul ! Écoutez-moi, je vous prie, j’examine toutes les hypothèses et je conclus en vous répétant : « Quelle que soit l’hypothèse, je ne puis rien pour vous, rien que de vous donner un conseil. Ces punchs rouges, nous ne pouvons pas les combattre, mais vous, vous pouvez les séduire. Ce sont des quichuas. On les a tous avec de l’argent. Achetez-les, et voilà pourquoi je vous ai demandé : « Avez-vous de l’argent ? »

    – Non ! je n’en ai pas ! répondit le marquis qui avait écouté ardemment la parole rapide du dictateur. Je suis parti à la hâte ; je n’ai plus d’argent !

    – Eh bien, moi, Monsieur, j’en ai !…

    Et il siffla d’une certaine manière. Aussitôt la porte s’ouvrit et le ministre des finances se présenta.

    – Où est le trésor de guerre ? demanda Garcia.

    – Sous le lit ! répondit l’autre.

    Et il se jeta à genoux pour tirer à lui une valise de bois cerclée de fer qu’il traîna devant la table où Garcia était assis.

    – Eh bien ! va-t-en ! qu’est-ce que tu attends ?

    Quand ils furent seuls, le général sortit une petite clef de son portefeuille, ouvrit la valise et en tira une liasse de billets de banque qu’il jeta sur la table. Puis, il traîna lui-même, cette fois, le trésor de guerre jusque sous le lit, et, l’ayant repoussé d’un dernier coup de pied, il prit la liasse sur la table, la donna au marquis et lui dit :

    – Prenez ! vous les compterez et vous me les rendrez quand je serai président, à Lima. Il y a là de quoi blanchir tous les punchs rouges, croyez-moi ! Ce sont des petites images dont ces messieurs connaissent la valeur. Et c’est peut-être bien Oviedo Runtu lui-même qui la leur a apprise. Adieu, Monsieur, et bonne chance !

    – Excellence ! s’écria le marquis en redonnant son titre à cet homme qu’il venait de traiter d’assassin… je ne vous remercie pas ! mais si je réussis…

    – Oui, oui… je sais… vos biens, votre vie m’appartiennent !…

    – Excellence, encore un mot, je vais essayer également de séduire vos soldats qui gardent la maison avec les punchs rouges !

    – Séduisez ! Séduisez !

    – Et si je ne réussis pas, Excellence, je vous avertis que, si faibles soyons-nous, et si sûrs que nous puissions être d’avance de notre défaite et de notre mort, nous allons attaquer, mes amis et moi, les prêtres du Soleil et leur escorte. Je puis compter sur votre neutralité ?

    – Mais comment donc ! s’exclama Garcia, bon enfant. Et si par hasard vous faites un peu bobo à l’Oviedo, au descendant du Huayna Capac, vous savez ! je ne vous ferai pas passer devant un conseil de guerre !

    Ils se serrèrent les mains et le marquis se sauva. Il n’avait pas passé le seuil que Garcia haussa les épaules.

    – Sa fille est perdue ! dit-il, mais je l’ai acheté, lui ! L’imbécile ! Tout cela ne serait pas arrivé s’il me l’avait donnée en mariage !

    Le marquis avait retrouvé Natividad qui l’attendait, très anxieux, au pied de l’escalier d’honneur qu’il avait descendu un peu vite sous la poussée de l’extraordinaire Garcia.

    Dans la rue, ils rencontrèrent Raymond qui venait les chercher. Pour que Raymond eût abandonné son poste d’observation, il fallait que quelque chose de très grave se fût passé. Le jeune homme était pâle, très agité.

    – Qu’y a-t-il ? lui cria le marquis.

    Raymond lui dit :

    – Venez vite ! nous retournons à l’auberge ! Il est temps de prendre un parti sérieux, un parti désespéré, mais il faut faire quelque chose ! Je meurs ! Qu’a dit Garcia ?

    – Qu’il ne pouvait rien pour nous, mais il m’a donné un conseil et de l’argent et peut-être tout n’est-il pas perdu ? Mais pourquoi avez-vous quitté votre poste d’observation, vous ? Qu’est-il arrivé ? Ils sont toujours là !

    – Oui !… un seul être est sorti de la maison gardée par les punchs : Huascar !… je l’ai suivi, j’étais décidé à profiter du premier endroit un peu solitaire pour avoir avec lui une explication définitive. Je voulais lui demander de nous rendre Marie-Thérèse ou le tuer comme un chien ! Mais il a pris tout de suite par la grand’calle, est arrivé sur la place, et à ma stupéfaction a pénétré dans notre auberge. Il ne m’avait pas vu, j’ai pu me dissimuler sous la voûte pendant qu’il se tenait dans le cabaret et j’ai entendu qu’il demandait au patron à parler au marquis de la Torre. Celui-ci lui répondit que vous étiez absent pour le moment et que vous deviez être allé chez le général dictateur, car en sortant vous aviez demandé l’adresse du palais du gouvernement ! Sur quoi, Huascar a demandé si vous deviez revenir. L’aubergiste a répondu que vous reviendriez certainement. Alors, Huascar a dit : j’attendrai et je viens vous prévenir qu’il attend !

    – Ils sont sauvés ! s’écria le marquis dont la mine s’éclairait, au fur et à mesure que parlait Raymond. Ils sont certainement sauvés ! Car, que me voudrait Huascar, pourquoi viendrait-il me parler s’il n’avait pas l’intention de sauver mes enfants !

    – C’est ce que je me suis dit tout d’abord, répliqua Raymond, mais je l’ai examiné à la dérobée, et cet homme m’a l’air bien sombre. Il me fait peur depuis que je le connais, du reste ! il me fait peur ! N’oublions pas que nous avons affaire à un fanatique et qu’il a à se venger de Marie-Thérèse !

    – La marquise, qui était la bonté même, l’a sauvé de la plus affreuse misère ! Je ne peux pas croire qu’il l’ait oublié ! dit précipitamment Christobal qui avait hâté le pas. J’ai été bien étonné de le voir dans cette affaire, mais mon intime pensée a toujours été qu’il s’y trouvait mêlé malgré lui et que peut-être il n’y prenait part que dans le but de sauver Marie-Thérèse. C’est certainement lui qui m’a envoyé ou fait envoyer l’avertissement que j’ai trouvé trop tard, hélas ! à mon cercle !

    – Puissiez-vous dire vrai ! Monsieur ! répliqua Raymond qui était loin de partager la confiance du marquis ; mais puisqu’il est venu à nous, ne le quittons pas que nous n’ayons percé son dessein ! et je vous jure que je suis prêt à l’égorger comme un mouton s’il ne répond pas comme il convient à nos questions.

    – N’oublions pas, Raymond, qu’ils ont des otages !

    – Des otages qu’ils massacreront même si nous épargnons Huascar ! Ah ! Monsieur, j’ai hâte de me battre, j’ai hâte de tuer ! Je voudrais mourir !

    – Et moi, je voudrais bien sauver mes enfants, Monsieur !

    Cela fut dit d’un ton si glacé que Raymond en eut froid au cœur. Il ne prononça plus une parole jusqu’à l’auberge.

    Comme ils y arrivaient, Natividad aperçut sous la voûte, collé contre le mur, se dissimulant, ou plutôt croyant qu’il se dissimulait derrière une charrette et regardant avec une étrange fixité ce qui se passait dans le cabaret où se trouvait toujours Huascar, une bien singulière figure.

    C’était un grand vieillard sec, décharné, dont la carcasse tremblante s’appuyait sur un bâton de berger. Un manteau en loques flottait sur ses épaules. Des mèches de cheveux blancs descendaient le long d’un visage effroyablement pâle, aux yeux décolorés. Natividad s’était arrêté et considérait ce spectre en se demandant :

    – Mais où ai-je donc vu cette figure-là ?… Cette figure ne m’est pas inconnue ?

    Le marquis avait passé rapidement en disant à Raymond : « Allez trouver Huascar, dites-lui que je l’attends dans notre chambre, et amenez-le moi ! » L’escalier qu’il fallait prendre pour monter au premier étage avait sa première marche sous la voûte. Le marquis en y posant le pied vit Natividad arrêté et regardant l’homme dont nous venons de faire la description. Alors il fixa l’homme à son tour, fut frappé de cette physionomie fantomatique et, tout en continuant de gravir les marches, se demanda lui aussi : « Mais où ai-je vu ce spectre ? Ce n’est pas la première fois que je le rencontre ! »

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (24ème épisode)

    Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-quatrième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.


    RENDEZ-MOI MES ENFANTS !

     

    Le général ouvrit la porte et courut se pencher au-dessus de l’escalier d’honneur. Là, il vit et entendit sa garde qui ronflait « comme un seul homme ». Il eut tôt fait de la réveiller d’une voix de tonnerre qui fit sortir les pauvres hussards de leurs rêves. Ils crurent leur dernier moment venu. Garcia, pâle de rage, appela l’officier et lui ordonna de réunir tous ses hommes sur le palier. La porte de la chambre était restée ouverte.

     

    – Mes soldats ne dorment jamais ! cria Garcia au consul d’Angleterre. Regardez-moi ces hommes-là, Monsieur le consul, et dites-moi s’ils ont envie de dormir ! Un peu de gymnastique, mes garçons, hein ?… Allons, une, deux !… une, deux !… pas gymnastique ! Et sautez tous par la fenêtre !

     

    Son bras terrible leur montrait la fenêtre de sa chambre qui était à cinq ou six mètres au-dessus du pavé pointu de la rue. Il était effrayant à voir. Les soldats n’hésitèrent pas. Ils sautèrent tous, il ne restait plus que l’officier.

     

    – Eh bien ! commandant, il faut rejoindre vos hommes ! Et comme le commandant hésitait, il le prit sous les épaules et le jeta dans la rue ! Le consul d’Angleterre, les ministres et Garcia qui riait maintenant avec allégresse, tous se penchèrent à la fenêtre. En bas, les soldats qui avaient sauté sans se faire trop de mal ramassaient trois de leurs camarades qui s’étaient cassé les jambes ; quant à l’officier, on l’emportait. Il avait le crâne fendu (Note de l’auteur : Le président usurpateur Melgagero faisait ainsi sauter ses soldats par la fenêtre à la Paz, devant les étrangers stupéfaits, puis il ordonnait à son aide de camp de faire, au commandement, le « beau » ou le « mort » tout comme un caniche.).

     

    Cet exercice était à peine terminé que le ministre de la guerre arrivait, toujours suivi du marquis et de Natividad.

     

    – Eh bien ? demanda Garcia, en refermant la fenêtre.

     

    – Eh bien ! répondit le ministre en clignant de l’œil du côté de son illustre maître, il s’agit des punchs rouges ! c’est Oviedo Runtu qui leur a donné cette maison à garder et qui a placé là quelques soldats pour leur prêter main forte. Les punchs rouges quittent, du reste, Arequipa demain soir, se rendant au Cuzco.

     

    – Et alors ? fit Garcia qui tortillait nerveusement la pointe de son énorme moustache…

     

    – Et alors ! ils ne comprennent rien à l’histoire de la jeune fille enlevée et du petit garçon.

     

    – Excellence ! il faut fouiller cette maison, s’écria le marquis qui avait perdu tout sang-froid. Il faut la visiter de fond en comble, les misérables y cachent mes enfants !… il n’y a pas un instant à perdre !… Vous ne laisserez pas ces fanatiques emmener mes enfants au Cuzco !… Vous savez ce dont ils sont capables !… Ils ne les ont pas enlevés pour rien !… Ce qui se prépare est atroce… Dans quelques jours, les fêtes de l’Interaymi seront achevées et le sacrifice abominable sera consommé !… C’est un père… c’est un ami qui vous supplie !… Le général Garcia ne laissera pas souiller sa gloire d’un crime aussi horrible ! qui le mettrait au ban de la civilisation !… Jamais la noble population péruvienne ne lui pardonnerait de s’être fait, même inconsciemment, le complice d’une semblable horreur ; en tout cas, de n’avoir point tout fait pour l’empêcher !… Enfin, Excellence, il s’agit de la vie ou de la mort de mon petit Christobal, le dernier héritier d’une illustre famille qui a toujours combattu pour la civilisation, à côté de la vôtre !… Et de ma fille que vous avez aimée !…

     

    Cette dernière considération n’eût point fait peut-être une profonde impression sur l’esprit du général qui, comme tous les grands hommes, se vantait de ne point mêler les affaires de cœur à sa politique, mais elle avait été précédée d’une phrase qui le bouleversa de fond en comble : « le dernier héritier d’une illustre famille qui a toujours combattu pour la civilisation à côté de la vôtre ! » Ceci emportait tout. Garcia se retourna brusquement vers son « ministre de la guerre » :

     

    – Enfin ! tu as dû voir quelque chose, toi !… Tu as pénétré dans cette maison !

     

    – Mais non ! Excellence. Impossible !… C’est un lieu défendu ! Les punchs rouges et les mammaconas ont avec eux les empreintes sacrées qu’ils sont allés chercher à Cajamarca et qu’ils emportent au Cuzco pour les dernières solennités de l’Interaymi ! Si je violais cette demeure, tous nos soldats quichuas, avertis par ceux qui la gardent sur l’ordre d’Oviedo Runtu, se révolteraient !

     

    – Laissez-nous ! gronda Garcia en jetant tous ses ministres à la porte (il suffit pour qu’ils disparussent d’un froncement de ses sourcils). Et il resta seul avec Natividad et le marquis qui tremblait d’énervement, de douleur et d’impuissance, et qui ne parvenait point à retenir ses larmes brûlantes.

     

    – Monsieur le marquis, s’il est vrai que vos enfants sont aux mains de ces misérables, c’est épouvantable, car je ne peux rien pour vous !

     

    Le marquis reçut le coup, et l’on put croire qu’il allait s’évanouir. Il s’appuya à la muraille et râla.

     

    – Écoutez, Garcia, parvint-il à prononcer, si cette chose a lieu, je vous en rends, personnellement, moi, responsable devant le monde civilisé. Le sang répandu retombera sur votre tête. Jamais le Pérou ne vous le pardonnera !

     

    Puis il tomba à genoux et pleura : « Rendez-moi mes enfants ! »

     

    Garcia se précipita sur lui et l’enleva dans ses bras puissants comme il eût fait d’un tout petit. Mais l’autre s’était déjà ressaisi, lui glissait des mains comme une anguille, se redressait sur ses courtes jambes et lui criait :

     

    – Laissez-moi !… laissez-moi !… Vous n’êtes qu’un général d’assassins.

     

    Garcia pâlit. Natividad épouvanté crut qu’il allait littéralement dévorer le marquis, car on étendit un bruit de grincement de mâchoires. Christobal s’était déjà dirigé vers la porte, n’ayant plus rien à ajouter à une pareille invective, et s’attendant, du reste, à être frappé, assassiné par derrière. Soudain la parole zézayante et douce du dictateur le surprit et l’arrêta :

     

    – Ne vous en allez pas encore, Monsieur le marquis, je ne puis rien pour vous, mais je peux au moins vous donner un bon conseil.

     

    Christobal se retourna ; l’autre de la main lui faisait signe de s’asseoir. Mais le marquis attendait. Il avait déjà perdu trop de minutes précieuses avec cet homme : « Parlez, Monsieur ! lui dit-il, le temps passe ! »

     

    – Avez-vous de l’argent ? demanda brusquement Garcia.

     

    – De l’argent ? pourquoi faire !… pour… Il allait dire : « pour vous payer »… mais il n’acheva pas sa phrase sur un coup d’œil suppliant de Natividad qui lui faisait des signes d’apaisement derrière le dictateur. Celui-ci s’aperçut que l’on jouait la pantomime derrière lui et se retourna, aperçut Natividad, le prit par le bras et le fit sortir sans autre explication. La porte refermée, il alla s’asseoir à une petite table recouverte de paperasses, posa les coudes sur cette table, laissa retomber sa lourde tête dans la coupe de ses deux mains énormes et prononça ces mots, d’affilée, à mi-voix, sans regarder le marquis qui était resté debout, méfiant :

     

    La suite au prochain numéro!
    (que dira le marquis?)

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (23ème épisode)

    Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingt-troisième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.


    JE VIENS TROUVER LE MAITRE DU PEROU

     

    Dans un coin de la grande place d’Arequipa, à l’une des fenêtres de l’hôtel du Jockey-Club qui était une espèce d’auberge pour muletiers, le marquis de la Torre et Natividad assistaient avec impatience au triomphe du dictateur. Ils eussent bien voulu que la cérémonie fût au plus tôt terminée, car ils n’avaient plus d’espoir qu’en Garcia.

     

    À Pisco, ils avaient acquis la certitude que l’escorte de l’Épouse du Soleil s’était embarquée sur le remorqueur même qui appartenait au marquis et qui servait à l’ordinaire à conduire les chalands chargés de guano des îles Chincha à Callao, ce qui prouvait une fois de plus que l’entreprise avait été longuement préparée et soignée dans tous ses détails et qu’on y avait employé les Indiens chassés par Marie-Thérèse, Indiens au courant de tous les services de magasinage et de navigation.

     

    La « pointe » que les punchs rouges avaient poussée dans la sierra n’avait eu d’autre but que de donner le change, mais tout le voyage avait été réglé par la costa pour aboutir, après voyage en mer, de Pisco à Mollendo, à Arequipa, d’où l’on devait gagner le Cuzco. Embarqués à leur tour, le marquis, Raymond, François-Gaspard, toujours tranquille, et Natividad qui commençait à désespérer de tout, s’étaient fait conduire à prix d’or à Mollendo, avaient pris le chemin de fer et étaient arrivés à Arequipa quelques heures après les punchs rouges.

     

    Ils étaient tombés dans une ville sens dessus dessous où les gens ne se donnaient même pas la peine de répondre à leurs questions. Et c’est par le plus grand des hasards qu’ayant reconnu de loin Huascar qui se promenait paisiblement dans cette cité en ébullition, ils l’avaient suivi et avaient découvert la maison où l’on tenait Marie-Thérèse et son frère prisonniers. C’était une petite bâtisse en adobes (briques cuites au soleil) qui s’élevait à l’extrémité d’une rue, à l’entrée de la campina, sur le bord du Rio Chili. Une dizaine de punchs rouges armés montaient la garde ostensiblement autour de la masure. Le marquis et Raymond ne purent même point en approcher. Ils virent se dresser devant eux, à une cinquantaine de mètres de la maison, des gardes civiques qui les invitèrent à rétrograder.

     

    Ainsi les soldats de Garcia veillaient eux-mêmes sur l’Épouse du Soleil !

     

    Une pareille chose dépassait toute imagination. « Garcia ne sait certainement pas ce qui se passe, dit le marquis, sans quoi il aurait vite fait d’enlever ma fille à ces sauvages ! Je le connais ! Il a ses défauts, mais c’est un homme civilisé. Il m’a demandé ma fille en mariage. Allons le trouver ! »

     

    Mais Raymond ne voulut pas quitter de vue les murs de la maison où était Marie-Thérèse ! Si on l’avait écouté, on n’aurait pas attendu l’entremise de Garcia et on se serait fait fusiller comme des lapins !… C’est ce que finit par lui faire entendre Natividad. En ce temps de révolution, c’était vite fait ! Pan ! Pan !… deux, trois cadavres de plus dans le Rio Chili, ça n’était pas pour le faire déborder ! et ça n’était pas non plus cela qui aurait sauvé Marie-Thérèse et son frère !… Il promit de ne point faire le fou et se glissa dans une embarcation dont il ne bougea plus, les yeux sur la porte devant laquelle punchs rouges et soldats passaient et repassaient l’arme en bataille. Le marquis et Natividad regagnèrent la seule auberge qui avait pu leur fournir une chambre, et se firent servir quelque nourriture en attendant impatiemment l’arrivée de Garcia. Plus il réfléchissait, plus Christobal reprenait confiance. Au fond, il était très bien avec Garcia. Et puis, il lui promettrait son appui et celui de ses amis. Il serait son agent à Lima. Enfin, un homme civilisé ne pouvait laisser s’accomplir une chose pareille !

     

    Natividad était naturellement de cet avis. L’idée qu’il allait être présenté au vainqueur du Cuzco ne lui était point déplaisante. Certes, il ne prononcerait point des paroles qui pussent le compromettre, mais enfin il est bon de connaître ceux qui peuvent devenir les maîtres du jour.

     

    Quant à François-Gaspard, on l’avait perdu, ou plutôt on l’avait laissé en contemplation devant la hautaine apparition du Misti et on ne l’avait plus revu. Sans doute devait-il être maintenant quelque part à prendre des notes sur l’entrée en triomphe du nouveau dictateur.

     

    Garcia, dans toute sa gloire, déplut profondément au marquis qui aimait les choses brillantes, mais qui n’en restait pas moins un délicat.

     

    – Je ne l’aurais pas cru si panachard, dit-il à Natividad ; à Lima, il était plus simple, mais j’ai toujours pensé qu’il avait du sang de métis dans les veines.

     

    – Le succès l’a grisé, observa Natividad. Il ne sait pas garder la mesure.

     

    – Tout de même, il me rendra mes enfants ! affirma le marquis.

     

    Quand Garcia quitta la place, ils le suivirent derrière son état-major, après avoir dit un mot à l’aubergiste. À l’entrée de la rue où se trouvait le palais du dictateur, ils furent arrêtés, mais le marquis marqua tant de hauteur, d’insolence et d’impatience, parla si fort de « son ami Garcia » qu’on finit par le laisser passer, lui, et Natividad qu’il traînait par la main.

     

    Au corps de garde, le marquis donna sa carte. Le sous-officier revint aussitôt en priant les caballeros de le suivre. Ils ne se le firent pas dire deux fois. Il y avait des soldats partout, mais beaucoup étaient fatigués, et le marquis et Natividad durent enjamber plusieurs militaires qui dormaient déjà sur les degrés de l’escalier d’honneur, le fusil entre les jambes.

     

    Enfin le sous-officier poussa une porte et ils se trouvèrent sans encombre dans la chambre à coucher de Son Excellence qui y présidait un conseil de ministres qu’il avait nommé la veille. Quelques-uns de ces hauts fonctionnaires étaient assis sur le lit, d’autres sur la table ou même sur un paquet de linge sale. C’est ainsi que se débattaient les grandes affaires du pays.

     

    Ils furent reçus plus que courtoisement. Garcia, qui avait la tête dans une cuvette et qui, en bras de chemise, les manches retroussées, était en train de se faire la barbe, courut aussitôt au-devant du marquis en faisant s’envoler autour de lui tout un nuage de mousse de savon. Il s’excusa : « Excusez-moi, señor ! La simplicité antique !… La simplicité antique !… Je vous reçois dans ma chambre comme un ami !… car j’espère bien, Monsieur le marquis, que vous venez en ami, en ami du nouveau gouvernement ! Permettez-moi de vous le présenter. »

     

    Il commença par le ministre de la guerre qui était à cheval sur le traversin et finit par le ministre des postes et télégraphes, un horrible métis qui mâchait des feuilles de coca sur le paquet de linge sale.

     

    – Vous voyez, nous ne faisons pas de manières. Je suis un type, moi, dans le genre de Caton. L’antiquité, il n’y a que cela pour forger des hommes ! Les bons padres nous l’ont appris et j’ai reçu une excellente éducation !

     

    Bon enfant, il éclata de rire, les pria de s’asseoir où ils pouvaient et continua : « Vous comprenez ! tout le flafla, toute l’étiquette, tout cela c’est pour le dehors ! pour la foule ! Il faut étonner la foule ! Si on n’étonne pas la foule, on est fichu, Monsieur le marquis ! »

     

    Il zézayait un peu et roulait des prunelles noires énormes. C’était un épouvantail pour enfants. Mais son extérieur funambulesque n’empêchait point qu’il fût magnanime comme Hector et malin comme un singe.

     

    – Avez-vous vu ma revue ? Hein ! quels soldats ! Quelle armée ! Et si vous les voyiez au feu ! Pan ! pan ! gais comme s’ils faisaient partir des cohetes ! (pétards). Et la pluie ! Hein ! Avez-vous vu comme elle s’est arrêtée, la pluie !… Que dit-on de moi, Monsieur le marquis, à Lima ?…

     

    Tout ce verbiage était une tactique. Pendant ce temps, il examinait son homme, il dévisageait aussi, sans qu’il y parût, Natividad… Il essayait de les deviner, se demandant s’ils n’étaient point envoyés par Veintemilla en ambassade et cherchait déjà la réponse qu’il devait faire à une demande d’amnistie ou à un traité de paix avec l’offre rémunératrice de quelque gros gouvernement. Et il se décidait à tout repousser, voulant jouer sur sa carte jusqu’à son dernier sole (il était très riche) et sa vie, par-dessus le marché !

     

    Le marquis put enfin parler :

     

    – Je suis venu trouver le maître du Pérou !…

     

    À ces mots, Garcia qui avait fini de se débarbouiller releva la tête et regarda le marquis, au-dessus de la serviette dont il se tamponnait le visage qu’il avait en effet un peu trop hâlé pour un pur-sang… « Le Maître du Pérou »… Garcia savait que le marquis de la Torre était un ami de Veintemilla. Qu’est-ce qu’une pareille démarche et une pareille phrase voulaient dire ?… Dès lors, il se tint plus que jamais sur ses gardes. Quant à Natividad, en entendant le marquis, il avait baissé la tête, rouge comme une cerise. « Je suis définitivement compromis », se disait-il, et il regrettait d’être venu. Le marquis répéta : « Je suis venu trouver le maître du Pérou pour lui demander, à lui qui peut tout, à lui dont la devise est « liberté pour tout, excepté pour le mal ! » qu’il me fasse rendre ma fille et mon petit garçon que l’on m’a volés !

     

    – Que dites-vous ! s’écria Garcia. Que dites-vous ! On vous a volé vos enfants ! mais c’est un crime abominable qui sera châtié de la mort des coupables ! Je vous le jure ! J’en atteste mon ancêtre, Pedro de la Vega qui a donné sa vie pour la noble cause de la Religion contre les infidèles, en l’an de grâce 1537, ayant reçu dix-sept blessures à la bataille de Xauxa, aux côtés de votre parent, Monsieur le marquis, l’illustre Christobal de la Torre !

     

    Le marquis avait toujours prétendu à son cercle que Garcia ne descendait en aucune sorte de ce Pedro de la Vega, et Garcia savait quelle était l’opinion du marquis, mais celui-ci n’eut garde de la faire voir.

     

    – C’est justement ces infidèles, Excellence, qui m’ont pris ma fille !…

     

    – L’adorable señorita ! que me dites-vous ? Les infidèles ! Quels infidèles ?

     

    – Excellence ! Vous connaissez ma fille, Marie-Thérèse. Des Indiens quichuas s’en sont emparés dans mes magasins de Callao…

     

    – Les misérables ! les bandits !

     

    –… au début des fêtes de l’Interaymi pour la sacrifier dans leur temple comme ils sacrifiaient autrefois les Vierges du Soleil !…

     

    Hein !… quoi ? qu’est-ce ?… que dites-vous ? sacrifier la señorita ! Qui vous a dit cela ?… Une histoire ! Ça n’est pas possible !…

     

    – Enfin, Excellence, je suis sûr qu’on me l’a enlevée… Permettez-moi de vous présenter M. Natividad, el inspector superior de la police à Callao, un homme qui, comme moi, vous sera tout dévoué et qui a assisté à tout. Parlez, Natividad !…

     

    Écrasé par la présentation du marquis, Natividad confirma les dires du marquis, en paroles vagues et timides. Il paraissait avoir perdu la tête. Il se disait : « Cette fois, ça y est, si Garcia ne met pas Veintemilla dans sa poche, je n’ai plus qu’à passer en Bolivie ! »

     

    – Mais enfin ! pourquoi venez-vous me dire cela à moi ? On vous a volé votre fille à Callao ! Je n’en suis pas responsable ! C’est encore Veintemilla qui est le maître de Callao ! C’est à Veintemilla qu’il faut vous plaindre ! Moi je ne puis malheureusement rien pour vous ! soupira très hypocritement Garcia qui ne tenait nullement à se mêler d’une affaire pareille dans laquelle il entrevoyait des démêlés avec les quichuas, ses partisans et ses alliés.

     

    – Excellence ! ma fille et mon petit garçon, – car le petit Christobal est également entre leurs mains – sont ici ! chez vous ! dans votre ville ! dans votre capitale ! et la maison que l’on a transformée pour eux en prison est gardée par vos soldats !

     

    – Ça, c’est impossible, je le saurais ! et si par un mystère qui reste à éclaircir, il en était ainsi je n’ai pas besoin de vous dire que vous avez eu raison de venir me trouver, Monsieur le marquis !

     

    – Je connais votre grande âme ! Excellence ! je savais bien que ce ne serait pas en vain que je m’adresserais à vous ! Mes enfants sont sauvés ! je ne l’oublierai de ma vie et vous pouvez compter sur moi et sur mes amis, à Lima, Excellence ! et vous savez si j’en ai des amis ! Et Monsieur aussi en a ! (Il montrait Natividad.) Toute la police de Callao est pour vous ! Elle attend impatiemment votre arrivée ! Excellence, pardonnez-moi ! Il n’y a pas un instant à perdre… Accompagnez-nous jusqu’aux portes de la ville, jusqu’au Rio Chili, et mes biens ! et ma vie sont à vous !

     

    – Il m’est impossible de me déranger dans le moment, répliqua le dictateur avec un soupir attristé ; j’attends le consul d’Angleterre qui m’a demandé une entrevue, mais je mets à votre disposition mon ministre de la guerre qui vous accompagnera et qui vous sera tout aussi utile que moi, mon cher marquis !

     

    Sur quoi il « siffla » son ministre de la guerre qui se leva avec assez peu d’empressement. « Va donc voir ce qui se passe du côté du Rio Chili, lui ordonna Garcia, et reviens bien vite me faire ton rapport. Entre nous, Messieurs, je crois que l’on vous a abusés, mais croyez bien que tout ce que je puis faire pour vous, dans une aussi étrange aventure, sera fait ! »

     

    Et il ouvrit lui-même la porte pour bien leur faire entendre que l’audience était terminée.

     

    Le marquis, à défaut de Garcia, entraîna au plus vite le ministre de la guerre, dont les énormes éperons remplissaient de leur bruit de ferrailles l’écho sonore de l’escalier d’honneur. Natividad suivait. Garcia referma la porte. « Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire-là ? se demanda-t-il tout haut, visiblement très ennuyé. Je parie qu’Oviedo Runtu est encore dans l’affaire. S’il est vrai qu’il se soit attaqué à la señorita de la Torre, ce n’est pas ce qui avancera nos affaires à Lima ! »

     

    La porte s’ouvrit et un officier annonça le consul d’Angleterre. Celui-ci se présenta avec mille compliments à l’adresse du vainqueur. C’était un gros négociant de l’endroit qui avait fourni des vivres à l’expédition et qui avait obtenu des commandes de Garcia en lui promettant l’appui de l’Angleterre. Garcia lui vanta encore ses troupes et le consul trouva l’occasion de déclarer que des soldats ne sont rien sans un bon général. Garcia s’inclina, mais l’autre eut le tort, voulant outrer son compliment, d’ajouter : « Car entre nous, Excellence, nous les connaissons, ces troupes quichuas, elles ne valent pas grand’chose et si vous n’aviez pas été là !…

     

    – Mes troupes ne valent pas grand’chose ! hurla Garcia. Savez-vous, Monsieur le consul, les étapes qu’elles ont fournies dans la sierra, après un combat terrible !… Y paraissait-il ce matin ?… Avez-vous vu un seul de mes soldats traîner la patte…

     

    – Non ! mais ils dorment tous dans l’escalier ! répliqua le consul.

     

    – Mes soldats dorment dans l’escalier !…

     

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (22ème épisode)

    Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingtième-deuxième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.

    LIVRE V
    LE DICTATEUR

    À Arequipa, c’était jour de fête. La population de la ville et de la campina (banlieue) se pressait sur la grande place publique et dans les calles environnantes pour assister au retour triomphal du vainqueur de Cuzco, le brave général Garcia que l’on avait déjà surnommé « le bon dictateur » et qui avait promis à ses partisans de balayer, dans les quinze jours, le président Veintemilla, les Chambres et tout le système parlementaire qui, affirmait-il, avait ruiné le Pérou.

     

    Les Arequipenos étaient préparés à entendre ce langage. La politique avait toujours dominé dans ce pays ; c’est de là qu’étaient parties toutes les révolutions. Terriblement turbulents, les habitants d’Arequipa trouvaient qu’il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient vu un « sauveur » à cheval ! Aussi, puisque ce jour-là il devait leur apparaître dans le plus bel équipage, avaient-ils mis leurs plus beaux habits. Les femmes se montraient particulièrement coquettes. Des roses dans les cheveux, elles avaient encore les bras pleins de fleurs, celles-ci à destination du héros. Les Indiens, après avoir vendu leurs poules au marché, s’étaient mêlés en grande quantité au mouvement qui poussait tout ce monde sur les pas du vainqueur.

     

    La place principale semblait, pour la circonstance, avoir relevé les ruines de ses arcades un peu trop secouées par le dernier tremblement de terre, ou tout au moins elle les avait cachées sous les tapis éclatants, et les drapeaux et les oriflammes et les guirlandes. Les vieilles tours des églises lézardées, les fenêtres historiées, les portes massives, les balcons de bois, les galeries fleuries étaient noirs de monde. Au-dessus de la ville, le Misti, l’un des plus hauts volcans du monde, dressait un bonnet tout neuf, tout éclatant des neiges de la nuit. Et voilà que les cloches sonnèrent et que la poudre à canon déchira l’air. Puis il y eut un grand silence.

     

    Puis il y eut un bruit de trompettes. Et mille acclamations montèrent vers le ciel. C’était le défilé des troupes qui commençait… Contrairement à ce qui se passe en Europe où les impedimenta de l’armée suivent celle-ci, ils ouvraient la marche à Arequipa. Aussi jamais déroute n’a donné idée de ce que pouvait être le défilé des bandes singulières qui précédaient l’armée : des Indiens traînant des animaux chargés de bagages, de fusils cassés, d’ustensiles de cuisine, de victuailles ; puis tout un régiment de femmes pliant sous le poids de bissacs gonflés d’armes, d’enfants au maillot, ou de provisions.

     

    On acclamait tout, jusqu’aux lamas porteurs de glorieux trophées, jusqu’aux femmes, aux rabonas comme on les appelle là-bas. Elles venaient de Bolivie, car c’était la Bolivie qui avait sournoisement prêté ces précieuses auxiliaires à Garcia. Les rabonas sont une admirable institution qui tirerait d’embarras plus d’une intendance européenne (Note de l’auteur : Voir le comte d’Ursel) . L’équipement du soldat en campagne comprend, là-bas, non seulement le fourniment militaire, mais encore une femme qui l’accompagne partout, fait ses provisions, prépare son repas, porte ses bagages et veille entièrement à sa subsistance.

     

    Les dernières rabonas passées, ce fut le tour des troupes à la tête desquelles s’était placé, naturellement, Garcia. Monté sur un magnifique cheval, vêtu d’un uniforme étincelant, il avait l’éclat d’une étoile de première grandeur au milieu de la constellation d’un brillant état-major. Très grand, il dépassait de la tête et de toute la hauteur de ses plumes les généraux et les colonels qui cavalcadaient autour de lui. Son grand panache multicolore flottait glorieusement au vent. Un bruit assourdissant de trompettes guerrières l’accompagnait. Il était beau, il était radieux, il était superbe. Il était content. Il frisait sa moustache noire et montrait ses dents blanches. Il avait des bottes qui brillaient comme des miroirs.

     

    Il souriait aux dames quand il passait sous les balcons. Celles-ci l’appelaient par son petit nom : Pedro ! lui jetaient les fleurs qu’elles détachaient de leur sein ou le saupoudraient entièrement de feuilles de roses. Ainsi fit-il, lentement, le tour de la place, deux fois. Puis il s’arrêta, au milieu, entre deux canons, son état-major derrière lui, deux Indiens devant lui tenant leur étendard, composé de petits carrés d’étoffe de différentes nuances : ces Indiens portaient un chapeau tout couvert de plumes aux couleurs voyantes, et avaient, sur les épaules, une sorte de surplis. À chaque instant, ils agitaient leur singulier drapeau, signe de ralliement et de soumission de toutes les tribus indiennes au nouveau gouvernement.

     

    Pendant ce temps, autour de la place, se rangeaient cinq cents fantassins et deux cents cavaliers. Des jeunes filles, habillées de tuniques flottantes et portant les couleurs de Garcia s’avancèrent alors vers le général, les mains lourdes des couronnes qu’elles allaient offrir au triomphateur.

     

    Elles lui débitèrent un petit compliment qu’il accueillit en continuant de friser sa moustache et en montrant ses dents blanches. Il avait aussi de petits hochements de tête protecteurs. Quand elles eurent fini, il se pencha galamment, leur prit leurs couronnes et se les passa toutes au bras comme ferait un garçon boulanger de sa marchandise en forme de cercle. Et, ce bras glorieux, il le leva pour demander le silence.

     

    Tout se tut, sur la terre et dans les cieux.

     

    Alors le dictateur s’écria : « Vive la Liberté ! » ce qui lui valut une ovation monstre. Il leva encore le bras aux couronnes. On écouta. Il commença l’exposé de son programme : « Liberté pour tout, excepté pour le mal ! Avec un pareil programme, est-ce que nous avons besoin de parlement ? » – Non ! Non ! Non ! rugit la foule en délire. Vive Garcia ! Et, naturellement, on voua Veintemilla aux gémonies : « Muera, Muera Veintemilla ! Muera ! Muera el lagron de salitre ! » (À mort, à mort Veintemilla ! À mort ! À mort ! le voleur de salpêtre !), car on accusait fortement Veintemilla d’avoir tripoté dans les dernières concessions de phosphates.

     

    Garcia était un orateur. Il voulut le prouver une fois de plus et raconta en quelques mots historiques son admirable campagne et comment il venait de combattre les troupes des « voleurs de salpêtre » dans la plaine de Cuzco, avec l’aide de ses braves soldats.

     

    Pour être entendu et vu de tous, il se dressa debout sur ses étriers, mais – événement incroyable, indigne de la divinité qui eût dû veiller à ce que rien ne vînt troubler un si beau jour de fête – une averse terrible se mit à tomber. Il y eut un commencement de sauve-qui-peut. Ceux qui se trouvaient sous les galeries ne bronchèrent pas, mais les autres se mirent à la recherche d’un abri. Les fantassins eux-mêmes se débandèrent. Quant aux cavaliers, qui étaient des sortes de hussards, ils mirent hâtivement pied à terre, enlevèrent leur selle et la chargèrent sur leur tête en guise de parapluie. Ces dames militaires, les rabonas, relevèrent leurs jupons en forme de cloche sur leur chignon. Garcia était furieux d’un pareil désarroi au plus beau de son triomphe.

     

    L’averse ne l’avait pas fait reculer d’un pas et il menaça de la peine de mort immédiate ceux de ses généraux et de ses colonels qui feraient mine de l’abandonner. Ils se le tinrent pour dit et restèrent sous la douche. Garcia n’était pas même retombé sur sa selle. Toujours droit, toujours debout sur ses étriers, il fixait le ciel d’un regard terrible. Et il lui montra le poing, celui où s’accrochaient les couronnes. Alors le chef d’état-major s’approcha de lui, fit trois fois le salut militaire et lui dit :

     

    – Excellence ! ce n’est point au ciel qu’il faut s’en prendre. Le ciel n’aurait jamais osé ! C’est vous seul, Excellence, qui avez commandé aux nuages avec vos canons. Ce sont les canons de Son Excellence qui ont démonté le ciel.

     

    – Vous avez raison ! s’écria Garcia. Et puisque les canons ont fait le mal, je leur ordonne de le réparer !

     

    Aussitôt, sur son commandement, la batterie fut mise en position, et commença un feu continu sous les nuages jusqu’à ce que les éléments se fussent apaisés, ce qui ne fut pas long. Alors il dit de sa voix retentissante : « J’ai eu le dernier mot avec le ciel » et il fit rompre les rangs. ( Note de l’auteur : Le général Dara, à la Paz, agissait ainsi en dictateur vis-à-vis des éléments.)

     

     

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (21ème épisode)

    Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingtième-et-unième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux. Cet épisode clôt le Livre III du roman. Demain commencera la publication du livre IV


    LE SCEPTICISME DE FRANCOIS-GASPARD

     

    Plus il réfléchissait, plus il lui apparaissait que tous ceux qui l’entouraient ou qui le précédaient s’étaient concertés pour l’intriguer et le « faire marcher » et même courir ! L’affaire avait été savamment montée entre Raymond, le marquis, Marie-Thérèse et Natividad. François-Gaspard se rappelait très bien, maintenant, que le premier soir où était survenu cet accident du coolie chinois, Marie-Thérèse avait rassuré son père en lui disant que son ami Natividad se chargeait de tout ! Eh bien ! son ami Natividad s’était chargé de tout une fois de plus ! « Elle était bien bonne !… » Et il s’attacha à ne rien laisser perdre du paysage. Ils étaient arrivés dans un petit village bâti au pied de la montagne ; comme par enchantement le vilain tourbillon, la poussière s’étaient dissipés. Ils se trouvaient dans des jardins verdoyants auxquels un ruisseau né dans la Cordillère donnait une fécondité bienfaisante. François-Gaspard eût passé avec joie quelques heures douces dans cette oasis. Mais Raymond, le marquis et même Natividad étaient comme des enragés. Ils accéléraient leur course autant qu’ils le pouvaient, maintenant qu’ils étaient en pays plat. L’oncle prit bien garde de ne point élever la moindre protestation. Il était bien décidé à leur faire croire jusqu’au bout qu’il était leur dupe. On ne s’arrêtait que pour s’enquérir du passage de la bande et l’enquête était assez difficile. Les visages rencontrés étaient rares. Les fêtes de l’Interaymi avaient à peu près dépeuplé ce pays. Et les quelques Indiens qui se laissaient voir montraient, dès les premières questions, une méfiance très marquée, et même de l’hostilité.

     

    Il fallait s’armer de patience et de douceur et accompagner le tout d’un trago, gorgée d’eau-de-vie dont les soldats avaient toujours provision dans leur gourde. Même l’argent ne leur déliait pas souvent la langue. On se heurtait, en leur demandant les choses les plus banales, au sacramentel manatiancho (je n’en ai pas) ou au no hay señor (il n’y a rien). Heureusement quelques Péruviens de sang mêlé se montrèrent plus accommodants et fournirent des détails sur la fuite de Huascar et de ses compagnons. Toute la troupe traversait à bride abattue toute la costa. Les Indiens, cependant, avaient dissimulé leurs habits de cérémonie qu’ils avaient dû arborer rituellement pour la réception de l’Épouse de l’Inca. Ils passaient si rapidement que nul ne pouvait dire s’il avait aperçu un enfant ou une femme captive. Du reste, à ces questions dernières, chacun faisait l’étonné et comme s’il ne comprenait rien à une pareille enquête et ne disait plus mot, tournant la tête, s’éloignant sans qu’il fût possible de l’arrêter. Huascar pouvait avoir maintenant deux heures d’avance, au plus, mais à chaque étape il « gagnait » malgré toute la diligence des poursuivants. Ainsi arriva-t-on à Canête. Le commissaire ne comprenait rien à cette tactique qui conduisait les Indiens vers la mer, dans une ville où ils allaient avoir affaire aux autorités. C’est le soir que Raymond, toujours en tête, puis le marquis, puis le commissaire, puis François-Gaspard, puis les soldats firent leur entrée dans Canête. Ils tombaient sur une fête de nuit, accompagnée du tumulte assourdissant des pétards et d’une retraite aux flambeaux. La moitié de la population indigène était en état d’ivresse. Canête est une petite cité où le mélange de l’ancien et du moderne apparaît plus que partout ailleurs. Les cheminées des usines alternent avec la voûte des aqueducs construits du temps des Incas, aqueducs qui distribuent encore aujourd’hui les eaux du Rio Canête dans les plantations environnantes. On voit encore en amont de Canête les vestiges d’une grande forteresse indienne que le vice-roi de la Manelova a fait démolir, il y a deux cents ans, pour en employer les matériaux à la construction du fort de Callao. C’est assez dire que là, malgré toute l’autorité du gobierno supremo, le sentiment indien, dans la basse classe surtout, est encore assez puissant pour se montrer en temps de troubles publics. Et Natividad n’eut aucune peine à découvrir que l’on était « en temps de troubles publics ». Sa première visite fut pour le corregidor qui lui apprit que toute cette manifestation se faisait en l’honneur de Garcia dont les succès militaires avaient déchaîné l’enthousiasme de la basse classe. Il se confirmait, en effet, qu’il avait pris Cuzco et fait reculer les troupes républicaines. De son côté, le commissaire mit le corregidor au courant de la terrible situation dans laquelle se trouvaient les enfants du marquis de la Torre. Le corregidor fit la sourde oreille. Il laissa à entendre qu’il ne croyait pas à une histoire de revenants et que, si la troupe d’Indiens dont il parlait avait un crime semblable sur la conscience, jamais ceux-ci n’auraient eu l’audace de passer par chez lui.

     

    – Ils ne peuvent rester dans la sierra, fit Natividad, il faut bien qu’ils aillent quelque part. Peut-être veulent-ils s’embarquer ? atteindre par mer la province d’Arequipa et remonter par là jusqu’à Cuzco !

     

    – C’est fort possible ! approuva aussitôt le corregidor pour se débarrasser du commissaire. Ils sont, en effet, passés aujourd’hui dans notre faubourg, se sont ravitaillés au plus vite et ont continué leur chemin vers Pisco. Là, ils ont pu s’embarquer ! Et puis, qu’est-ce que vous voulez que je fasse pour vous ? Je ne dispose plus d’un soldat, plus d’un agent ! Toute la police a été réquisitionnée militairement pour combattre le Garcia !

     

    À ce moment, passait sous les fenêtres du corregidor une cavalcade extraordinaire, une procession dansante, chantante, en tête de laquelle Natividad reconnut ses quatre troupiers ! Il ouvrit la fenêtre et leur cria des ordres, mais ces menaces, au nom du gobierno supremo, n’eurent aucun effet, et il quitta le corregidor dans un état d’esprit des plus tristes. Au moment où il croyait tenir les Indiens, est-ce que ceux-ci allaient lui échapper ? Sans donner aucune explication aux malheureux qui l’attendaient, il leur cria seulement : « En route sur Pisco ! » Tous repartirent. Il ne voulut répondre à aucune question. François-Gaspard lui-même, qui demandait si cette fête de l’Interaymi ne répondait pas un peu chez le peuple de la basse classe à la fête du 14 juillet chez les Français, ne reçut aucune réponse. Le marquis, en apprenant que les Indiens avaient pris le chemin de Pisco, pensa que cette affreuse situation allait avoir une fin ! À Pisco, il n’y serait pas un inconnu, bien qu’il ne fût allé là que deux ou trois fois, mais sa fille y était bien connue pour y être allée très souvent surveiller leurs dépôts de guano, les magasins du port et le travail des coolies aux îles Chincha qui se trouvent en face. Là, il avait des employés, des amis ; le marquis de la Torre y était un personnage par les affaires qu’y faisait sa fille. Il saurait parler, lui, au corregidor.

     

    Ils arrivèrent à Pisco harassés, les bêtes crevées. À côté de l’agitation maladive de ses trois compagnons, François-Gaspard affichait un calme magnifique, avec un petit air entendu qui l’eût fait passer pour un fou si l’on avait eu le temps de l’observer. À Pisco, plus encore qu’à Canête, la population était en délire. Là, la nouvelle certaine de la prise de Cuzco venait d’être apportée.

     

    Le marquis avait pris la direction de la petite troupe et la conduisait vers les magasins de son dépôt où il pensait bien trouver quelque employé qui le renseignerait sur l’arrivée et le départ des Indiens, mais ses magasins étaient déserts et il n’y trouva âme qui vive.

     

    – Chez le corregidor ! commanda-t-il.

     

    Les quatre voyageurs venaient d’entrer dans la grande et unique rue qui conduit à l’aréna, l’immense place centrale où l’on enfonce dans le sable jusqu’à la cheville, quand ils furent arrêtés par un grand feu de joie. Les Indiens brûlaient la feuille sacrée du maïs, toujours en l’honneur de Garcia, risquant de mettre le feu aux petites maisons basses toutes badigeonnées de blanc et de bleu, habitées par les métis riches de la province qui s’étaient enfuis pour n’avoir pas à se compromettre.

     

    La folie de l’alcool et la folie des pétards avaient entrepris tout ce qui était visible de la population. On avait mis au pillage une fabrique de pisco, eau-de-vie très renommée qui a pris le nom de la ville et que l’on tire d’une sorte de raisin de malaga. Excités par la boisson, les indigènes allaient chercher au feu de joie des feuilles de maïs enflammées dont ils se frappaient les uns et les autres en s’écriant en langue aïmara : « Que le mal s’en aille ! que le mal s’en aille ! » et quelques-uns se brûlaient atrocement, ce dont ils ne paraissaient pas s’apercevoir dans leur exaltation.

     

    Natividad aperçut un métis qui, dans le coin d’une porte, se tenait tranquille et triste, car il avait sans doute quelque chose à perdre dans cette petite fête : sa maison dont il craignait l’incendie, sa cave dont il redoutait le pillage. Il lui demanda où il pourrait voir le corregidor.

     

    Le métis lui répondit simplement : « Suivez-moi ! » Et tous suivirent. Et il les conduisit le long d’un trottoir en bois qui commençait à brûler, jusqu’à l’aréna, en face de l’église.

     

    Cette place s’adorait de quatre palmiers rachitiques. Autour de l’un d’eux il y avait une grande populace dansante… et au pied de ce palmier un feu commençait d’allonger ses flammes pâles dans le jour cendré. À une branche de palmier quelque chose pendait. Le métis montra cette chose à l’inspecteur supérieur.

     

    – Voici le corregidor, dit-il.

     

    Natividad, le marquis, Raymond s’arrêtèrent, muets d’horreur. Alors le métis se pencha à l’oreille de Natividad et celui-ci s’enfuit épouvanté.

     

    – Sauvons-nous, sauvons-nous, criait-il à ses compagnons.

     

    – Qu’y a-t-il donc ? questionna flegmatiquement François-Gaspard en allongeant le ciseau de ses longues jambes.

     

    – Il y a… il y a qu’ils vont le manger !

     

    – Pas possible ! répliqua François-Gaspard qui prit le temps de se moucher pour cacher son plus fin sourire. Mais le commissaire n’eut point l’occasion d’admirer tant de tranquillité désinvolte. Natividad se sauvait réellement, ne tenant pas à être témoin du renouvellement d’une scène terrible dont on frémissait encore à Lima. Il se rappelait la fin tragique des frères Guttierg, usurpateurs de la présidence. Portés au pouvoir par la foule, ils avaient été massacrés dans la rue par cette même foule, puis pendus à la cathédrale, et des lambeaux de leur chair avaient été ensuite mangés par la populace, qui, sur la place publique, avait allumé des bûchers et rôtissait ses présidents ! (note de l’auteur : Voyage au Pérou. Charles d’Ursel, secrétaire de légation, page 279.).

     

    Le marquis et Raymond avaient peine à le suivre ; François-Gaspard fermait la marche et se parlait à lui-même : « Ils ne me feront pas peur, disait-il, avec leur mannequin !… »

     

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (20ème épisode)

    Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le vingtième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.


    L’ENLEVEMENT DU PETIT CHRISTOBAL

     

    Ah ! comme il s’expliquait avec entrain dans la gaie nuit tropicale, à cheval sur son dada, le bon Natividad, sur son dada incaïque, et sur la mule qui le conduisait vers le temple du Soleil, sauver l’Épouse du Soleil !… Il avait tout à fait oublié Jenny l’ouvrière.

     

    – Nous les rattraperons, n’est-ce pas, questionna François-Gaspard qui, depuis quelques instants, considérait M. l’inspecteur supérieur, avec l’inquiétude qu’il ne se moquât de l’Institut dans sa personne, car enfin, ce commissaire lui paraissait bien désinvolte… presque gai, dans une aussi horrible conjoncture…

     

    – Mais si, señor, tranquillisez-vous… J’en fais mon affaire !… Dios mio ! zosé contente ! s’exclama Natividad Es una gram satisfaccion !… Où voulez-vous qu’ils aillent ? du moment qu’ils nous ont sur leurs talons !… Dans la montagne, ils trouveront tous les soldats de Veintemilla !… Sur la costa, tous les corregidors (maires) sont à la disposition de l’inspector superior !… Voulez-vous votre manteau, señor ?… Cette nuit, il y a un peu de garna (rosée)… mais nous allons quitter la costa… et déjà, tenez… voici les lomas, les petites collines qui précèdent la montagne… Voyez-vous ! pour pénétrer dans la Cordillère, ils n’ont pu passer que par ici !… Au petit jour, nous retrouverons leur trace visible… pourvu que ces messieurs, ces jeunes gens qui sont partis en avant ne fassent pas de bêtises !… Ce gamin à cheval sur son lama est bien courageux !… Mais nous allons les retrouver vite… on n’escalade pas la Cordillère, comme un torero saute une barrière à la plaza !…

     

    François-Gaspard ricana alors si singulièrement que Natividad s’arrêta tout net dans son discours et qu’il demanda au vieillard « ce qu’il avait ». L’autre se contenta de répondre : « Je comprends ! je comprends ! » sans en dire plus long. Mais, Natividad, lui, ne comprenait pas.

     

    Ils entrèrent avant le jour dans les premiers contreforts des Andes. Les bêtes ne paraissaient pas fatiguées, et, après un repos de deux heures dans une petite guebrada où on leur trouva du fourrage et où elles furent honnêtement soignées, ils reprirent l’ascension de la chaîne gigantesque, aux rayons de l’aurore qui leur arrivaient comme projetés d’une monstrueuse fournaise par la coupure des Andes dans laquelle ils allaient s’engager.

     

    Interrogés sur ce qu’ils avaient pu voir ou entendre pendant la nuit, les métis de la guebrada n’avaient pu ou voulu fournir aucun renseignement. En tout cas, on pouvait être certain que l’escorte de l’Épouse du Soleil ne s’était pas arrêtée là, car il ne serait rien resté dans les coffres ni dans les écuries. L’oncle et Natividad, – lequel avait exhibé sa qualité d’inspector superior – trouvèrent le moyen de troquer là, momentanément, deux chevaux des soldats contre deux mules, toujours au nom du supremo gobierno !…

     

    Dès leur première étape, sur le roc de la montagne qu’ils foulaient, ils trouvèrent maints chardons piétinés et les grandes fleurs jaunes de l’amancaès, dont les débris encore tout frais jonchant le sol, avaient été visiblement hachés par le passage d’une troupe nombreuse.

     

    – Nous voici donc sur la piste de guerre, illustre maître ! faisait entendre Natividad, et cela dans le plus pur français, pour prouver à son éminent interlocuteur qu’un commissaire de police, au Pérou, peut parler le quichua, l’aïmara et ne point ignorer « la belle langue française ! »

     

    – Oui ! oui ! fit François-Gaspard ! allez toujours, mon brave !

     

    Et il toussota d’un air malin qui remplit de consternation son compagnon, lequel commença à s’inquiéter relativement à la santé intellectuelle de l’illustre Ozoux.

     

    Une autre inquiétude ne tarda pas à travailler également ce brave Natividad. On n’apercevait encore aucun des voyageurs qui avaient précédé la petite troupe dans la poursuite des Indiens. Chose singulière ! ce détail ne paraissait point tracasser François-Gaspard qui n’était occupé qu’à jouir des beautés de la nature. Ils montaient ! Ils montaient toujours !… On ne voit plus que des pics et le ciel ! et la route se fait de plus en plus menaçante… ils la gravissent en zigzags. Les mules, le cheval, inquiets, prennent des positions invraisemblables ; quelques bêtes sauvages fuient devant eux… des chèvres, plus loin, semblent accrochées, haut dans le ciel, les quatre pieds réunis sur une même pointe de pierre… Le froid commence à se faire sentir. Il faut dire, du reste, que l’escorte militaire a recommencé à grogner de la façon la plus nauséabonde. Déjà el inspector superior a été obligé de rappeler à ces guerriers quichuas qu’ils marchaient par ordre du supremo gobernio, mais ils ont fait entendre, en crachant vilainement par terre, qu’ils s’en fichaient un peu du supremo gobernio.

     

    – Êtes-vous sûr de ces hommes-là ? a interrogé l’illustre membre de l’Institut.

     

    – Sûr, comme de moi-même, a répondu Natividad qui est toujours sûr de tout.

     

    – Mais de quelle race sont-ils ?

     

    – De la race quichua, pardi !… Où voulez-vous que nous prenions des soldats, si nous ne les prenons pas chez les Indiens ?

     

    – Ceux-ci ne m’ont pas l’air d’avoir la vocation ! fait observer François-Gaspard !

     

    – C’est une erreur, señor, une grave erreur ! Ils sont heureux comme tout d’être soldats, qu’est-ce qu’ils seraient s’ils n’étaient pas soldats !

     

    – Ils ont demandé à le devenir ? continue l’académicien qui, pour la plus grande stupéfaction de Natividad, a ressorti son carnet de notes…

     

    – Que non point, illustre señor !… Voici comme les choses se passent chez nous !… C’est bien simple… Un détachement de troupes parcourt les villages de l’intérieur et arrête de force les Indiens qui ne se sont pas dissimulés à temps. Ces recrues sont naturellement désignées sous le nom d’engagés volontaires !…

     

    – Ah ! ah ! délicieux ! Et vous ne craignez pas qu’ils vous fusillent quand vous les avez armés, vos volontaires ?

     

    – Oh ! señor ! une fois passés les premiers jours, ils se trouvent tellement bien du régime qu’ils ne veulent plus retourner dans leurs familles, et ce sont ces mêmes Indiens qui deviennent des recruteurs impitoyables. Ils font de très bons soldats. Ceux-là sont de méchante humeur à cause de la montagne, mais ils se feraient tuer pour Veintemilla !

     

    – Allons ! tant mieux ! conclut Ozoux avec une grande philosophie.

     

    Et il ajouta même, ce qui eut pour effet de porter à son comble la stupéfaction du commissaire :

     

    – Vous savez, ils peuvent s’en aller, nous retrouverons bien les Indiens tout seuls !

     

    Natividad eut un haut-le-corps : « Quel homme est-ce donc là ? » se demanda-t-il. Mais son attention fut attirée sur la route.

     

    – Qu’est-ce que ceci ? Ah ! ah ! on a campé ici !

     

    En effet, sur le roc du sentier qui, brusquement, s’était élargi en une sorte de cirque, on pouvait apercevoir encore toutes les traces du séjour d’une troupe assez importante. Dans ce coin, on avait fait du feu ; dans cet autre, on avait mangé. Des débris de boîtes de conserves, des restes de victuailles jonchaient le sol. Là, avait été certainement la première étape de l’escorte de l’Épouse du Soleil. Natividad accéléra la marche.

     

    – Ce qu’il y a de plus en plus extraordinaire, c’est que l’on n’aperçoit encore ni le marquis, ni le petit Christobal, ni votre neveu !

     

    – Bah ! Bah ! Monsieur l’inspecteur supérieur ! ne vous faites pas tant de bile, répondit flegmatiquement l’oncle, on les retrouvera toujours bien, allez !… un jour ou l’autre !

     

    – Hein ?

     

    – Je dis que… Aïe… voilà ma mule qui refuse d’avancer ! Hue donc ! Sale bête !

     

    Décidément, François-Gaspard devenait bien brave ! Comme il avait changé depuis le premier voyage dans la Cordillère, depuis Cajamarca ! Là-bas, il avait été ridicule. Ici, il montrait un calme héroïque, tenait la tête de la caravane et répondait en plaisantant aux inquiétudes de ses compagnons de route. Mais sa mule n’avançait toujours pas, malgré les coups de talon du caballero. Le commissaire se pencha.

     

    – Le corps d’un lama !

     

    Ils s’arrêtèrent devant ce cadavre de bête qui barrait le chemin. Natividad descendit, tâta l’animal, lui souleva la tête, lui inspecta les naseaux et trouva la blessure d’où son sang s’était échappé, car il y avait du sang sur les cailloux, puis il poussa son cadavre dans l’abîme et remonta sur sa mule.

     

    – Pas de doute, fit-il, c’est le lama sur lequel était monté le petit Christobal. L’enfant aura été jusqu’au bout du souffle de sa monture. Pour l’exciter à la course, il l’a même piqué de son couteau et lui a fait à l’épaule une assez large blessure, car le lama est ordinairement assez lent et paresseux.

     

    – Pauvre bête ! fit François-Gaspard qui écrivait sur son carnet.

     

    – Pauvre enfant ! fit Natividad, qu’est-il devenu ?

     

    – Mais, rassurez-vous, Monsieur l’inspecteur. Il n’était pas seul ! Raymond ne l’aura pas abandonné… et, en admettant que mon neveu l’eût laissé derrière lui, le marquis l’a certainement recueilli.

     

    – C’est assez plausible, avoua Natividad en hochant la tête.

     

    – On monte à lama, chez vous ?

     

    – Non ! Non ! si l’on excepte les enfants, qui quelquefois s’amusent quand le lama le veut bien. Oui, on en donne pour ce jeu aux enfants de riches. Le petit Christobal doit avoir le sien !

     

    – Jamais je n’aurais cru qu’un lama était capable d’une pareille course et d’une pareille vitesse !

     

    – Oh ! celui-là ne me paraît pas avoir fait partie de ces troupeaux conduits par les arrieros qui les ont habitués à n’être plus que des bêtes de somme. Ce devait être un animal de luxe qui n’avait pas perdu son caractère et sa souplesse de chèvre folle, à moins que ce ne soit un lama dressé déjà à porter des enfants !… Et puis le petit Christobal ne doit pas peser bien lourd !… Mais où donc a-t-il trouvé cette bête et où donc, monsieur votre neveu a-t-il trouvé son cheval ? Dans les écuries de l’hacienda sans doute ! Dans tous les cas, je le regrette bien ! Ils seraient avec nous à cette heure s’ils n’avaient rien trouvé du tout ! Et le marquis lui-même nous aurait attendu ! Pourvu qu’il ne leur soit pas arrivé un malheur !

     

    Comme ils venaient de contourner le rocher qu’ils avaient devant eux, ils se trouvèrent tout à coup en face du marquis à cheval, et de Raymond à pied. Et pas de petit Christobal. Raymond était pâle, mais le marquis était livide ! Tels ils apparurent à Natividad, car pour François-Gaspard, qui n’avait pas ses lunettes, le teint de ces messieurs ne lui parut pas autrement inquiétant. Natividad demanda tout de suite des nouvelles du petit Christobal.

     

    – Les misérables m’ont pris mes deux enfants ! répondit lugubrement le marquis.

     

    Voici ce qui était arrivé :

     

    Le marquis avait un mauvais cheval et c’est avec la plus grande peine qu’il avait fourni cette énorme étape. Plus d’une fois, pendant cette ascension, il avait été sur le point d’abandonner sa bête, mais l’idée qu’elle pouvait lui être utile plus tard le fit patienter. Parfois il avait été obligé de descendre et de tirer l’animal derrière lui. Enfin, à l’aurore, il avait trouvé l’animal moins rétif et avait traversé le cirque où les Indiens avaient campé. Là, il chercha en vain une trace, un avertissement qui lui vînt de sa fille. Rien ! Rien ! pas un indice !… Ah ! l’Épouse du Soleil devait être bien gardée !… Enfin il atteignit l’endroit où gisait le cadavre du lama qui avait porté son fils. Il ne douta point que Raymond n’eût le petit Christobal avec lui, mais tout de même ce fut avec un cœur plus anxieux qu’il continua cette abominable marche ! Un peu plus tard, il poussait une exclamation de surprise en apercevant Raymond, Raymond seul, Raymond sans le petit Christobal !… Le fiancé de Marie-Thérèse expliqua au père désespéré l’événement inouï auquel il venait d’assister. D’abord, le petit Christobal, dès que l’on eut laissé derrière soi les lamas et que l’on fut entré dans la montagne, l’avait tout de suite dépassé et si bien dépassé que Raymond n’avait pas tardé à le perdre de vue. Deux heures plus tard, Raymond, lui, n’avait plus de cheval, sa bête ayant fait un faux-pas et ayant roulé dans le torrent où elle s’était tuée. Il n’avait eu que le temps de se rejeter de l’autre côté et de s’accrocher à la paroi de la montagne, où, un instant, il était resté suspendu, puis, il avait repris son chemin à pied, un chemin de chèvre et avait, enfin, découvert l’endroit du campement où les Indiens avaient dû passer la dernière heure de la nuit, ce qui lui fit espérer qu’ils ne pouvaient être bien loin !… Il avait continué sa route et, tout à coup, il avait aperçu le petit Christobal qui s’effondrait sur le roc avec son lama. Raymond l’avait appelé, et l’enfant l’avait entendu puisqu’il avait, aussitôt relevé, tourné la tête, mais aussitôt il avait repris sa course en avant, en criant : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! »… Et c’est alors que l’ingénieur, levant les yeux plus haut, sur le chemin en zigzag qui serpentait au flanc des monts, avait aperçu la troupe des Indiens et des mammaconas. L’enfant était tout proche, et les autres semblaient l’attendre. En effet, aussitôt que le petit fut arrivé à portée du premier Indien qui marchait en arrière-garde, celui-ci se pencha, le saisit et l’emporta sur sa selle, pendant que le jeune captif continuait de crier : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !… » Raymond s’était précipité, mais il était beaucoup trop loin et, aussitôt qu’ils se furent emparés de l’enfant, les Indiens étaient repartis à très vive allure. L’ingénieur s’était arrêté, épuisé, et avait été rejoint par le marquis quelques instants plus tard.

     

    – Ces nouvelles ne sont point mauvaises, déclara Natividad quand on l’eut mis rapidement au courant des événements. Les Indiens sont devant nous. Nous ne pouvons plus perdre leur piste. Ils sont obligés de passer par Huancavelica. Là, ils trouveront à qui parler ! Rassurez-vous, Monsieur le Marquis.

     

    Le commissaire fit descendre un soldat et celui-ci dut donner sa monture à Raymond. Quand le soldat vit ce qu’on voulait de lui, il protesta dans un charabia indigné. Mais on ne lui demanda pas son avis et il continua de grogner en trottant à pied derrière les autres. Ainsi arriva-t-on à un endroit où le chemin se partageait en deux. L’un des sentiers continuait de monter, l’autre descendait pour aller rejoindre, beaucoup plus loin, un second torrent qui, naturellement, se dirigeait vers la costa. Raymond et le marquis et toute la troupe avaient déjà pris le sentier qui continuait de monter quand le soldat, resté à pied, déclara qu’il abandonnait l’expédition et qu’il redescendait vers la costa ; enfin qu’il se plaindrait au supremo gobierno de ce qu’un civil comme l’inspector superior s’était permis de lui prendre son cheval. Le commissaire lui souhaita bon voyage. Celui-ci prit donc le chemin de descente, mais il réapparut presque aussitôt, agitant un petit chapeau de feutre mou qu’il venait de trouver sur le roc.

     

    – Le chapeau de Christobal ! s’écria le marquis.

     

    Et tous rebroussèrent chemin. Il ne faisait plus de doute qu’il y avait là la plus précieuse indication. L’enfant avait ainsi indiqué le chemin à suivre, mais cette indication eût été tout de même perdue si on n’avait pas enlevé au soldat sa monture. Le marquis lui glissa une pièce d’or et il se déclara prêt à mourir pour el caballero !

     

    Cependant Natividad restait perplexe, il craignait qu’il n’y eût là quelque stratagème des Indiens destiné à les dépister. On ne prit le chemin de descente que fort précautionneusement et ce ne fut qu’après avoir trouvé la preuve réelle du passage des mules et des chevaux sur le sable du torrent dont on avait rejoint la berge, que le commissaire retrouva sa sérénité.

     

    – Les voilà donc repartis vers la costa ! expliqua-t-il. On a dû les renseigner sur l’impossibilité de passer dans la sierra et d’atteindre Cuzco de ce côté sans rencontrer les troupes de Veintemilla… Mais sur la costa, ils sont bien plus à nous ! Où sont-ils allés ?… À Canête ? Et puis après ?… En attendant, ils ont, par ce détour, évité Chorillos. Mais il faudra bien qu’ils s’arrêtent ! La partie est perdue pour eux !…

     

    Et l’on reprit la course de plus belle après un repos d’une heure donné aux bêtes. L’un des soldats avait pris son camarade en croupe.

     

    – La partie est perdue pour eux ! Aviez-vous réellement cru que nous ne pourrions pas la gagner ? demanda tout bas François-Gaspard à Natividad d’un air assez énigmatique.

     

    – Ma foi, j’ai pu le redouter, illustre seigneur ! Et il n’est que temps, entre nous, que nous la gagnions ! car je ne verrais pas arriver sans angoisse le dernier jour des fêtes de l’Interaymi, alors que ces brigands auraient encore entre leurs mains la fille et le fils du marquis de la Torre !

     

    – En vérité, vous pensez qu’ils martyriseraient même l’enfant !

     

    – Plus bas, señor, plus bas !… Rien n’est trop beau, ni trop frais, ni trop jeune, ni trop innocent pour le Soleil ! Comprenez-vous ?

     

    – À peu près, repartit l’oncle, à peu près…

     

    – Si vous saviez les horreurs dont ils sont capables… dès qu’il s’agit de répandre le sang sur les dalles saintes… Vous voyez bien qu’ils ont encore les prêtres d’autrefois… je ne vous parle pas des punchs rouges qui sont de nobles quichuas dont la fonction est renouvelée tous les dix ans, mais des trois gnomes, des trois monstres qui se sont emparés de la señorita !… Ceux-là, je vous l’ai dit, ce sont eux qui sont chargés de fournir les victimes et l’épouse du sacrifice… si vous avez visité nos panthéons on a dû vous montrer de ces momies effrayantes. Ainsi, dans les huacas, on trouve toujours les trois monstres de compagnie, avec leurs têtes énormes et déformées par les éclisses et les cordes des mammaconas !… Dès leur plus jeune âge, les trois enfants destinés à l’horrible fonction étaient entrepris par les mammaconas et les sorcières sacrées leur travaillaient le crâne pour leur donner les vertus nécessaires, le courage, la ruse, le goût du sang !… Nés le même jour, ils devaient mourir le même jour. Dès que l’un d’eux succombait, les deux autres devaient se sacrifier dans la tombe. Enfin, à la mort du roi, ils se tuaient généralement au début de la cérémonie funèbre, pour donner l’exemple aux principaux serviteurs, aux épouses et aux compagnes. Sur le cadavre d’Atahualpa, les Espagnols virent plus de mille Indiens et Indiennes se sacrifier ainsi (note de l’auteur : Historique.). Les trois monstres gardiens du temple étaient toujours les maîtres de ces tueries. Nous avons la preuve aujourd’hui (nous l’avons devant nous), nous courons derrière elle, qu’on ne retrouve plus seulement ces effrayants dignitaires au fond des cimetières !… Il en existe toujours !… Il y a quelque part, au fond des Andes, nous ne savons où, un endroit sacré où les mammaconas préparent encore les trois crânes pour gardiens du temple !… Et il y en a toujours en fonctions !… Je vous ai parlé de l’enlèvement de Maria d’Orellana, je vous ai parlé aussi de certain crime rituel que j’ai voulu « châtier » et qu’il m’a fallu « étouffer » sur l’ordre de la haute administration. Eh bien ! je puis vous dire, señor, qu’il s’agissait de deux morceaux du corps d’un enfant, d’un enfant de cinq ans que j’avais trouvé sur une dalle, dans la cave d’un rancho d’où les Indiens venaient de s’enfuir en hâte parce qu’on leur avait signalé mon arrivée !… Ils l’avaient découpé en deux, par la taille ! d’un seul coup de couteau, comme on coupe en deux une guêpe !… Et ils ont bu son sang !… Eh bien ! mon cher illustre seigneur, qui est-ce qui a failli perdre sa place pour avoir eu la preuve de ça ? c’est le pauvre Natividad !… Tout de même j’avais raison !… On le verra bien ! Et on ne me traitera plus d’imbécile !… Tenez, vous qui êtes un savant, vous avez entendu parler du Temple de la Mort ?… Oui, eh bien ! vous savez combien on a trouvé de victimes autour de la momie de Huayna Capac, dans le temple de la mort ? Quatre mille ! quatre mille êtres humains dont les uns se sont sacrifiés volontairement, dont les autres ont été découpés, étranglés, étouffés pour honorer le mort (note de l’auteur : Quatre mille victimes, selon Sarmiento, honorèrent les funérailles de Huayna Capac, dernier Inca mort avant l’arrivée des Espagnols. Relacion. M. S. cap. LXV.). Voilà ce qui s’est passé dans le temple de la mort !… Eh bien ! et dans la Maison du Serpent ? Mais j’aime mieux ne pas vous dire ce qui se passait dans la Maison du Serpent !…

     

    Vous me le direz un autre jour, répondit François-Gaspard, mais permettez-moi dès aujourd’hui de vous adresser toutes mes félicitations. Tout ce que vous me dites est fort intéressant. Le gobierno supremo a su me faire accompagner par le plus intéressant et le plus érudit des commissaires ! soyez persuadé, señor inspector superior, que je lui en suis fort reconnaissant et que je lui en exprimerai toute ma satisfaction.

     

    – Que voulez-vous dire ? demanda Natividad, complètement abruti, cette fois.

     

    – Rien ! Rien ! je plaisante !…

     

    Natividad, outré, poussa sa mule, tandis que François-Gaspard, derrière, avait un petit ricanement sec.

     

    Dans cette lamentable et tragique expédition, il faisait véritablement honneur à l’Académie française… C’était lui le moins fatigué de tous. Habitué à vivre dans les bibliothèques, il ne pouvait imaginer qu’il pourrait assister vraiment à toute cette horreur vécue. Cela lui produisait l’effet d’une sorte d’expédition instructive, montée pour lui, François-Gaspard, de l’Institut, par les soins du Gouvernement et de la Société de Géographie et destinée à lui fournir de la copie. Il admettait ces mœurs dans le passé, mais le présent n’arrivait pas à l’épouvanter. Après de sérieuses réflexions, il restait persuadé que tout cela se terminerait très bien. N’était-ce pas, du reste, l’avis de Natividad dont les propos monstrueux lui paraissaient l’évocation d’un professeur d’histoire un peu emballé sur son sujet ?

     

    Et cette Histoire se dressait maintenant à chaque instant devant eux… Ils étaient revenus dans la région de la costa ; des débris prodigieux d’aqueducs qui auraient étonné les Romains, les restes de la route incaïque qui traversait de bout en bout le monde du Sud-Amérique, du Chili à l’Équateur, se dressaient devant eux, dans le tourbillon d’une poussière suffocante, nobles épaves d’un passé qui paraissait bien mort. Morts les Incas ! Et l’on voulait lui faire croire que des Incas de ce temps-là leur avaient volé, pour les offrir à leur dieu, une jeune fille et un petit garçon d’aujourd’hui… Allons donc ! on avait décidé de le faire voyager dans le rêve !… avec la chimère ! Tout de même il jugea qu’on se moquait un peu de lui !… Cette idée ne le fâcha pas, il sourit : « Ah ! on se moque de moi ! Eh bien ! Ils ne m’auront pas !… Et rira bien qui rira le dernier ! »

     

    La suite au prochain numéro!

  • Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (19ème épisode)

    Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le dix-neuvième épisode du grand roman L’Epouse du Soleil de Gaston Leroux.

    LA « SEÑORITA » AUX MAINS DES « MAMMACONAS »

    – Tu l’as vue passer ! s’écria le marquis qui, penché sur Libertad, semblait respirer son dernier souffle en recueillant ses dernières paroles.

     

    – Oui, je l’ai vue, elle… señor !… Elle !… Celle que j’ai vendue pour deux cents soles d’argent !… Et qui me pardonnera quand vous l’aurez arrachée à ces monstres, car elle est bonne… elle était… bonne… ma maîtresse… et je l’ai vendue… pour deux cents soles d’argent !…

     

    – Comment est-elle passée ? comment l’as-tu vue ?… questionnait fiévreusement le commissaire. Elle n’était donc plus endormie ?…

     

    – Elle est sortie de la salle, soutenue par d’autres femmes aux voiles et aux haïks noirs… et les trois affreux gnomes dansaient autour… Elle, elle semblait n’avoir plus aucune force, vous comprenez… on lui avait certainement fait boire quelque chose de trouble… ou respirer quelque monstrueux parfum… comme ils en ont !… comme ils en ont !… oui… j’ai vu… une dernière fois… la señorita… elle était enveloppée du voile d’or… et elle avait le haïk d’or sur la figure… on ne voyait de son visage que ses yeux… ses grands yeux fixes… qui ne m’ont pas vu… qui semblaient ne voir personne… des yeux de morte vivante qui me firent tomber à genoux, moi aussi… elle marchait soutenue par les femmes noires, comme dans un rêve… et les mammaconas étaient autour d’elle… et les gnomes dansaient… en silence !… Elle sortit de la casa avec toutes les femmes et tous les hommes rouges dont certains portaient des torches éteintes… Et tout ce monde, sur la route, monta à cheval, et les femmes montèrent à mules… des mules magnifiques que l’on avait amenées de la sierra… ah !… comme je n’en ai jamais vu… des mules de mammaconas !… Ah ! je vais mourir… mais, avant, il faut que je vous dise que je suis allé à la fenêtre… que j’ai tout vu à la fenêtre… j’avais bien entendu parler, au fond des ranchos, en buvant le pisco avec les quichuas… parler d’histoires où il y avait des mammaconas… Eh bien, c’est terrible !… elles sont terribles à voir… Elles marchent comme des fantômes noirs… Tout avait été préparé ici… dans cette hacienda abandonnée… dont ils ont peut-être tué les propriétaires… et les gardiens… Une mammacona a pris la señorita avec elle, sur sa mule… Et toutes les mammaconas suivaient pour porter la señorita, bien certainement à tour de rôle… La señorita paraissait dans les bras noirs, dans les voiles noirs, comme un paquet jaune… et elle ne remuait pas plus que si elle était morte… devant, il y avait les trois gnomes à cheval, précédés d’Oviedo Runtu qui donna le signal du départ… je m’étais traîné derrière la fenêtre pour voir… je ne pensais pas qu’ils ne m’avaient pas payé… Ils partirent au grand trot, tous ! les punchs rouges fermaient la marche… et ils disparurent là-bas, dans le chemin creux, dans le petit torrent à sec qui monte vers la sierra… Ils emportaient vers… le temple du Soleil… l’Épouse du Soleil !… car c’est… la fête… de l’… Inter… ay mi… inter… a y mi !… Mais vous aurez le temps de la rejoindre… dans la sierra… Et Dieu me pardonnera !

     

    Sur ces mots, il ferma les yeux et l’on put croire qu’il était mort… cependant, il respira à nouveau et à nouveau remua les paupières…

     

    – Et toi, qui est-ce qui t’a frappé ? demanda Natividad… c’est en voulant sauver ta maîtresse, peut-être, que tu as été arrangé de la sorte ?

     

    L’agonisant eut un sourire amer, car il comprenait encore que l’inspector superior raillait sa trahison et sa lâcheté…

     

    – Je n’ai eu que ce que je mérite… dit le boy (et il essaya de faire le signe de la croix, mais son bras retomba). Oui… quand je me retournai, il n’y avait plus dans la salle que Huascar et moi : alors, je lui dis : « Me paieras-tu ? » Il ne me répondit pas… mais il me montra mes deux cents soles d’argent sur une table… je me penchai sur les deux cents soles d’argent. Il n’y avait pas une pièce de trop. Je dis : « Pour une besogne pareille, ce n’est pas cher ! Je ne savais pas que l’on voulait enlever ma maîtresse ! » Alors, il daigna me parler. « Si tu avais su qu’on voulait enlever ta maîtresse, qu’aurais-tu fait ?… » Je lui ai répondu : « Bien sûr, j’aurais demandé quatre cents soles au moins ! Donne-moi quatre cents soles et je ne dirai rien ! » C’est cette réponse qui m’a perdu. Huascar tenait sa main droite sous son punch, depuis qu’il me parlait. Il s’approcha tout près de moi avec un sourire affreux et il me donna tout à coup un premier coup de poignard qui me fit chanceler. D’abord, je n’avais pas compris, j’avais cru à un coup de poing… mais son poing se releva sur moi avec le large couteau… je m’enfuis en hurlant… il bondit sur moi et me frappa par derrière… je lui échappai… il me poursuivit… je pus me sauver jusqu’à cet étage… en criant, en demandant grâce… mais il ne cessait pas de me frapper, et je vins tomber ici où il me crut mort et où… où… je vais… mourir…

     

    En effet, il commença le dernier râle, mais le marquis et le commissaire ne prirent point le temps d’assister à sa mort. Ils avaient autre chose à faire que de lui fermer les yeux. Un coup de feu venait de retentir au dehors.

     

    Ils se précipitèrent à la fenêtre et regardèrent ce qui pouvait bien se passer sur la route. L’oncle Ozoux tournait toujours autour de l’auto. Ils lui demandèrent où étaient Raymond et le petit Christobal. L’autre leur répondit comme un ahuri qu’il les cherchait… et dans le même moment on vit passer, traversant la route avec la rapidité de l’éclair et courant au ravin qui passait sous la ligne de chemin de fer, montant sur la sierra, Raymond sur son cheval… Petit Christobal sur son lama !… Ils les appelèrent, mais il est probable que les autres ne les entendirent même pas.

     

    Le bruit de cette folle chevauchée ne s’était pas plus tôt éteint du côté du ravin que l’on entendit un galop vers la droite, du côté de la sente qui conduisait à Chorillos. Des cavaliers apparurent sur la route.

     

    – Nous sommes sauvés, si nous avons des chevaux ! fit Natividad… Il n’est point douteux que nos Indiens se rendent au Cuzco ou aux environs de Titicaca, à travers la sierra ; mais ils ne peuvent faire autrement que de se heurter aux troupes de Veintemilla. Ce qu’il faut, c’est les suivre jusque-là et avertir le premier officier que nous rencontrerons et qui nous prêterait main-forte. Les misérables savent bien ce qu’ils font en abandonnant la costa. Ils n’auraient pas été loin en pareil équipage. Je les faisais arrêter à Canête ou à Pisco !

     

    Ils descendirent et coururent sur la route au-devant des cavaliers.

     

    L’oncle Ozoux adressa une question au marquis qui ne lui répondit même pas ; mais les cavaliers, qui étaient bien des soldats envoyés de Chorillos sur le coup de téléphone de Natividad, n’avaient pas plus tôt mis pied à terre que le marquis sautait sur un cheval et partait à folle allure par le même chemin qu’avaient suivi tout à l’heure Raymond et son fils.

     

    – De la folie ! murmura Natividad. Ils rejoindront la bande qui n’en fera qu’une bouchée…

     

    – Mais que faut-il donc faire, monsieur le commissaire ? implora François-Gaspard que le sort de cette pauvre fille attendrissait littérairement, mais qui ne demandait pas mieux, dans une pareille aventure, que de rester un peu en arrière…

     

    – Les suivre de loin !… répliqua Natividad.

     

    – Très bien !… Parfait ! savoir où ils vont !… et les faire guetter à leur passage !

     

    – Sur des renseignements sûrs que nous fournirons… Il y a encore un gouvernement au Pérou, il y a encore de la police, des soldats qui ne craignent point de se dévouer pour la chose publique !… s’écria Natividad.

     

    Ce disant, il se tournait vers les quatre soldats qu’on lui avait envoyés et qui représentaient tout ce qui restait de la force armée sur la costa.

     

    François-Gaspard approuva ce plan qui lui allait comme un gant, surtout quand il apprit que celui qu’il appelait le commissaire et qui avait haut grade : el inspector superior !… allait se faire accompagner de la petite troupe. Justement, dans le même moment, arrivaient de Callao trois agents de la police montés, qui cédèrent à leur chef leurs mules, puisqu’il en avait besoin pour son expédition.

     

    Natividad rentra un instant dans la casa et écrivit quelques mots sur une feuille de son carnet – destinée à être portée au palais de la Présidence à l’adresse de Veintemilla lui-même, qu’il avertissait de l’enlèvement de la fille du marquis de la Torre par les prêtres quichuas de l’Interaymi. Quelle revanche pour Natividad qui avait été presque mis en disgrâce dix ans auparavant par Veintemilla, alors simple chef de la police de Lima, lequel n’avait pas voulu entendre parler des « rapports » singuliers de son sous-ordre Perez, dans lesquels celui-ci prétendait apporter la preuve de l’enlèvement « rituel » de la pauvre Maria-Christina d’Orellana !…

     

    L’un des policiers reçut la commission et reprit immédiatement le chemin de Callao. Les deux autres furent chargés de s’occuper du cadavre du boy et de commencer une enquête dans la casa et autour de l’hacienda. Puis el inspector superior invita François-Gaspard à se mettre en selle et tous deux, sur leurs mules, prirent la direction de la petite troupe. Le soldat de qui le marquis avait pris la monture enfourcha la troisième mule. Quand les militaires virent qu’on les emmenait du côté de la sierra, dans le moment qu’ils croyaient bien rentrer à Chorillos, ils commencèrent à grogner, mais el inspector superior leur ferma la bouche en leur criant de marcher au nom du supremo gobernio ! (gouvernement supérieur).

     

    Natividad avait eu soin de se munir des deux grosses couvertures des agents qu’il laissait derrière lui, et les avait attachées à sa selle.

     

    – En route ! commanda-t-il.

     

    Et ils s’enfoncèrent à une honnête allure dans le ravin qui coupait la route.

     

    – Nous irons toujours aussi vite que les mammaconas, dit tout haut le commissaire.

     

    – Les mammaconas ! elles étaient donc ici ? s’exclama le vieil Ozoux en poussant sa monture à la hauteur de celle du commissaire.

     

    – Rien ne manquait, señor !… les punchos rouges ! les mammaconas !… et les trois chefs du temple qui, avec les mammaconas, ont seuls le droit de toucher à l’Épouse du Soleil !… Mais, señor, voilà quinze ans que je le crie à tous les échos de notre administration que rien n’a changé chez ces sauvages !… Rien !… Est-ce qu’ils n’ont pas toujours leur langue, aussi pure qu’au temps des Incas ? Est-ce qu’ils ne mangent pas, ne boivent pas, ne prient pas, ne se marient pas, dans la même manière qu’il y a cinq cents ans ?… Est-ce que leurs mœurs apparentes ont bougé depuis la conquête ?… Pourquoi voulez-vous que leurs mœurs cachées se soient modifiées ? Pourquoi ? surtout en ce qui concerne la religion qui est, par principe, immuable ?… La religion catholique n’a fait que s’ajouter à l’ancienne sans la modifier ! Ah ! si on avait voulu me croire. Tenez, moi, cela m’intéressait cette question-là ! Dès le début de ma carrière, je me suis trouvé en face d’un crime qu’il était impossible d’expliquer normalement… mais qui devenait compréhensible religieusement, si l’on prenait la peine de se souvenir que nous avions affaire encore aujourd’hui à des Incas. On m’a envoyé promener !… J’ai vu le moment où l’on allait me « casser »… eh bien ! je me suis incliné, j’ai accepté n’importe quelle version officielle du crime… mais en dessous, j’ai travaillé… je ne me suis pas contenté d’apprendre à fond la langue quichua, mais aussi la langue aïmara qui est la langue sacrée aux environs de Cuzco et du lac Titicaca. C’est de ce lac-là que tout est venu, à l’origine du monde incaïque… et de ce côté, n’en doutez pas, que les Indiens nous mènent !… non point vers quelque pan de muraille que tout le monde connaît, mais vers leur temple caché… celui dans lequel leurs prêtres n’ont point cessé de travailler depuis la conquête espagnole !…

     

    La suite au prochain numéro!