07.11.2009
Capitaine Ricardo, Les Ecumeurs du Napo
Les Ecumeurs du Napo est un fascicule de la série Victor Vincent et correspond à ce genre que l’on appelle récit de jungle. Le lecteur émerveillé découvre des contrées dans lesquelles la main de l’homme blanc n’a jamais posé le pied. On presque. Parce que pour des forêts vierges, elles sont fort fréquentées. On y trouve des indigènes hostiles, des chercheurs d’or, des métis inquiétants et nos valeureux héros qui ont le chic pour choisir des destinations de vacances plus dangereuses que Koh Lanta.
Si Victor Vicent est souvent d’un niveau consternant, cet épisode est particulièrement consternifiant (n’ayons pas peur des mots). Passons sur la présence mêlée d’Argentins, de Yumbos et d’Incas dans la forêt amazonienne. C’est la géographie qui est la plus malmenée Dans les fascicules de la collection, se trouvent de nombreuses notes de bas de page (pas moins de 20 pour Les Ecumeurs du Napo, ce qui est beaucoup pour un texte qui ne comporte que 32 pages). Elles traduisent quelques termes espagnols : "Sangre della Madona" : "par le sang de la Madone" ; donnent des indications lexicographiques comme "Chacas : endroit cultivé par les Indiens Yumbos" (des Indiens de l’Equateur)… Pourtant on apprend des choses bizarres : "Quichua : idiome des Quichuas. Indiens du Guatemala qui fondèrent autrefois un empire puissant" et tout ceci pour des paroles par Chito l’Inca. Le Guatemala, rappelons-le, est situé en Amérique Centrale alors que l’Empire Inca s’est étendu du sud de la Colombie jusqu’au sud du Chili actuels soit à 2000 km au bas mot du Guatemala.
De même le régime du fleuve Amazone est assez farfelu dans le fascicule. Voici donc de l’éducatif qui rate ses effets !

Capitaine Ricardo, Les Ecumeurs du Napo,
collection Les Nouvelles aventures de Victor Vincent, n° 186,
Editions G. Van Loo, sans date (années 1945-1950)
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Digg
05.11.2009
Capitaine Ricardo, Le Jardin des supplices
Sous ce titre qui semble emprunté à Octave Mirbeau, le Capitaine Ricardo nous conte la vie politique agitée et sanglante de la petite République de San José (capitale San José), île assez grande, peuplée de 20.000 habitants, située dans le Pacifique entre l’Amérique centrale et les Iles Galapagos.
Du temps de sa prospérité, San José était dirigée par le bon président élu (ce qui pas si courant) Felipe Armaro jusqu’à ce que deux riches planteurs décident de le renverser en l’assassinant lui et sa famille afin de mettre la main sur les richesses du pays. La fille aînée, Carmen, parvient à s’échapper et promet de se venger.
Jaime Bribato et Esteban Querillo souhaitent se débarrasser du général Espirito qui les a conduits au pouvoir mais le complot est éventée par les espions du général qui fait exécuter ses anciens maîtres.
Au Pérou, Carmen Armoro requiert l’aide de Victor Vincent et de ses amis et grâce à la population de San José, lasse des exactions d’Espirito, ils renversent le dictateur. Guidés par Carmen, les habitants vont pouvoir vivre en paix et retrouver la prospérité.
Ah ! le charme des révolutions sud-américaines ! Mais nulle trace de peuples précolombiens là dedans!
Plus j'en lis et plus je trouve cette collection de fascicules confondante de médiocrité. Et dans le cas qui nous intéresse même le dessin est raté (regardez bien le visage de celui qui est étranglé).
Notons tout de même que ces illustrations sont de Fred Funcken qui travailla pour les périodiques Spirou et Tintin. Il n'était pas dans un bon jour.

Capitaine Ricardo, Le Jardin des supplices,
collection Les Nouvelles aventures de Victor Vincent, n° 221,
Editions G. Van Loo, sans date (années 1945-1950)
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Digg
Nouveautés Octobre 2009 depuis l'Atelier du Carnoplaste

En juin dernier dans un billet je parlais de l'éditeur associatif Le Carnoplaste qui s'est donné comme but d'éditer de nouvelles aventures aux héros d'hier. C'est avec plaisir que j'indique les nouveautés d'octobre 2009.

Nouveautés Octobre 2009 depuis l'Atelier du Carnoplaste.
Fascicule Harry Dickson No. 185
Le Dieu inhabité
Le Dieu inhabité s’ouvre sur l’assassinat d’un personnage bien connu des lecteurs de la série. Qui est le criminel ? Cette femme folle de rage (qui se dissimule dans le crâne d’un pauvre gosse) ? Cet artisan-prothésiste (qui n’aime pas la gabegie policière) ? Ce philantrope (qui amasse les pauvres comme marchandise dans son entrepôt) ? Ce policeman (à l’oreille factice) ? Ce médecin-légiste (qui pratique ses autopsies sur des vivants) ? Ce chinois (couvert de tatouages) ? Cet abbé (hypnotiseur) ? Ce professeur (qui égorgea ses laborantins) ? Ou ces étranges plumes, qui mèneront Harry Dickson... à la morgue...?
Par Isidore Moedúns (strapasson) et Robert Darvel (gratte-papier)
Format : 20 x 27 cm - 36 pages - Couverture quadri - Impression offset
ISBN 978-2-35790-006-6 - Dépôt légal Octobre 2009 - © Le Carnoplaste 2009 – Tous droits réservés.
Hebna Calde Scènes de Crime
Livraison N° 1 des Archives du Détective Hebna Calde
Contient Crimes avec : Fait étrange - Treize pas - Vampire-fantôme - Coquillage - Assassin - Lycanthrope - Deux femmes - Trois roses - Percheron - Rivière - Goule - Calotype - Mort - Longeron - Chapeau - Main - Harengs - Trois coups - Iules - Preuve - Epouvante - Postures - Navaja. (Ce sera tout pour cette livraison, merci).
Ainsi que le Grand Feuilleton tiré de ces mêmes Archives
Le rivage des Vampires
Episode 1 : "Le village hypnotisé"
20 x 27 cm - 40 pages - Couverture & illustrations intérieures Leo Raget - ISBN 978-2-35790-007-3
Dépôt légal octobre 2009 - © Le Carnoplaste 2009 – Tous droits réservés.
Hebna Calde Scènes de Crime
Livraison N° 2 des Archives du Détective Hebna Calde
Contient Crimes avec : Singe - Fakir - Lit & corbeaux - Machinerie - Osier & phosphore - Ectoplasmes - Siamoises & vertueux - Etrange putréfaction - Double-huit - Heure - Apport technique - Scaphandre - Pendaison – Morgue - Longitude act - Sicaire Bas-Normand – Anamorphose - Topknots - Stries obituaires - Parapluie - Lords Occultes. (Ce sera tout pour cette autre livraison, merci).
Ainsi que la suite du Grand Feuilleton tiré de ces mêmes Archives
Le rivage des Vampires
Episode 2 : "Des histoires invraisemblables"
20 x 27 cm - 40 pages - Couverture & illustrations intérieures Leo Raget - ISBN 978-2-35790-008-0
Dépôt légal octobre 2009 - © Le Carnoplaste 2009 – Tous droits réservés.
On peut admirer les couvertures ici : www.lecarnoplaste.fr - et acheter dans l'élan ici ou là, ainsi qu'indiqué en page "commande" dudit site.
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Digg
03.11.2009
Des nouvelles des Moutons Electriques (Novembre 2009)

Le directeur littéraire des Moutons Electriques nous informe:
C'est traditionnel : les fins d'années des Moutons électriques sont plutôt réservées à notre Bibliothèque rouge (qui a dit que nous ne pensons pas à vos cadeaux de Noël, hein ?). Mais à première vue, on pourrait penser qu'il n'y a guère de rapport entre les trois volumes que nous publions cette fois : entre les monstres de Cthulhu, les héros XVIIIe de Jane Austen et la pensée magique de Harry Potter. Pourtant, notre collection poursuit l'exploration du monde de la fiction — et son étude de l'intérieur, en brossant les portraits des « grands hommes » de la littérature populaire comme s'ils avaient existé. Et ainsi, la Bibliothèque rouge écrit peu à peu une sorte d'histoire secrète du monde, prenant au matériau du roman policer, du roman historique et du fantastique. La Bibliothèque rouge souhaite montrer de cette manière, sous une forme à la fois érudite, astucieuse et réjouissante, comment l'imaginaire populaire nous parle de la réalité, de notre rapport à celle-ci, de la pertinence des « mauvais genres » de la littérature…
Ce mois-ci, donc, après les Nombreuses vies de Cthulhu de Patrick Marcel, qui inaugurait le principe de volumes de la collection non plus seulement centrés sur un unique héros, mais explorant une œuvre ou une thématique entière, puis des Nombreux mondes de Jane Austen d'Isabelle Ballester (comprenant une très belle nouvelle de John Kessel, qui remporta tout récemment les prix Nebula et Shirley Jackson, tout en étant aussi nominée au prix Hugo, excusez du peu !), ce mois-ci enfin, voici venir le temps des Nombreuses vies de Harry Potter, de votre serviteur. Passionné de longue date par les littératures du merveilleux, j'ai décidé cette fois d'aborder le domaine de la fantasy pour la jeunesse, cet univers en expansion où l'on fréquente des écoles de magie, où l'on apprend l'art du vol en balai et celui des potions magiques...
De la jeunesse du roi Arthur à celle de l'élève Potter, en passant par Isabelle, Tim Hunter, Johnny Maxwell, Narnia et j'en passe, autant d'apprentissages de la magie, autant de héros orphelins confrontés à un réel soudainement autre...
Et des Autres, il en est également question dans le roman que nous sortons à la fin du mois : Regarde le soleil de James Patrick Kelly. Une oeuvre négligée par les éditeurs français jusqu'à présent, et qui nous a marqués par sa force, par sa beauté, par son propos alliant de manière très originale des préoccupations d'architecture à une civilisation extra-terrestre. Un roman véritablement passionnant, pour un sense of wonder peu commun.
Enfin, repoussé d'un mois afin de suivre le perfectionnisme de l'auteur, arrivera en fin de mois notre nouveau tirage de luxe, soit l'édition définitive de la trilogie Poupée aux yeux morts par Roland C. Wagner, en un unique gros volume, dans le texte définitif.
Bonnes lectures,
André-François Ruaud, directeur littéraire, le 2 novembre 2009
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Digg
25.10.2009
Un message des Editions Nilsane
Philippe Guilbert, fondateur des Editions Nilsane qui se donnent pour but de faire découvrir au public francophone le meilleur de la science-fiction de langue allemande, ancienne ou moderne, m'a envoyé cette présentation fort alléchante des nouveautés .
"J'ai créé ma petite maison d'édition en 2007 dans le but de proposer au public francophone des textes d'anticipation qui ont marqué l'histoire du genre dans les pays de langue allemande. C'est la collection "Arche de Noé" des éditions Nilsane qui rassemble aujourd'hui les traductions inédites de ces textes pour les sauver de l'oubli.
La collection "Arche de Noé" propose pour l'instant deux volumes :
1) Paul SCHEERBART, "L'évolution du militarisme aérien et la dissolution des infanteries, forteresses, flottes européennes", éditions Nilsane, coll. "Arche de Noé, 2008, 86 p.
L'écrivain allemand Paul Scheerbart (1863-1915) développe dans ce texte satirique et antimilitariste une réflexion personnelle sur l'évolution de la guerre conventionnelle et les nouveaux défis que représente l'aéronautique militaire à cette époque. L'auteur y décrit les conséquences possibles d'une guerre aérienne totale sur la civilisation occidentale et plaide pour une union militaire européenne à la veille de la Première Guerre mondiale.
Proposé pour la première fois en traduction française, ce texte daté de 1909 est accompagné :
- de notes explicatives ;
- d'un article sur son contexte historique et littéraire ;
- des actes officiels des conférences de la paix de 1899 et 1907 auxquels Paul Scheerbart se réfère;
- de quelques repères biographiques et bibliographiques;
- et du premier chapitre d'un roman populaire allemand du début du XXe siècle, inspiré par Jules Verne, qui illustre l'imaginaire de toute puissance suscité par les développements de l'aéronautique : "Le pirate de l'air et son aéronef dirigeable".
2) Werner ILLING, "Utopolis", éditions Nilsane, coll. "Arche de Noé", 2009, 277 p.
Karl et Heinz, deux marins de Hambourg, échouent sur les côtes de la Communauté libre des travailleurs d'Utopie. Ils y découvrent une civilisation sans classes sociales entièrement tournée vers le progrès technique.
Mais les derniers capitalistes qui vivent encore dans le quartier d'U-Privée trament un sombre complot qui pourrait bien signer la fin de ce monde idyllique. Karl et Heinz auront pour mission d'aider les Utopiens à défendre leur État idéal...
"Utopolis" paraît aux éditions Der Bücherkreis en 1930, une maison d'édition affiliée au SPD. D'après le célèbre critique Franz Rottensteiner, Werner Illing signe alors l'un des meilleurs romans d'anticipation technique et sociale de la République de Weimar.
Le texte est accompagné d'un dossier composé :
- de notes explicatives ;
- d'un article du spécialiste Wolfgang Both : "Werner Illing, Weimar et le mouvement ouvrier";
- d'un article de Joachim Ruf, ayant droit de Werner Illing, sur la genèse de l'œuvre : "Tout ce qui a été s'ordonne en un sens nouveau";
- d'une notice biographique;
- et de quelques repères bibliographiques.
Bonne lecture à tous,
Philippe Guilbert"
http://www.editions -nilsane. fr/
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24.10.2009
Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (50ème )
Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le cinquantième et dernier épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.
ÉPILOGUE
Il faut à cette histoire un épilogue, à cause que nous n’avons pas eu l’occasion de reparler, dans le dernier chapitre, d’Oviedo Huaynac Runtu, ex-commis à la banque franco-belge de Lima, dernier roi des Incas.
Après mille aventures mystérieuses dans les Andes, que nous raconterons peut-être un jour et où la police du bon Natividad le traqua, lui et tous les Indiens qui avaient soutenu la révolte de Garcia, Oviedo Runtu demanda à traiter.
Il eut la vie sauve, à condition qu’il incitât les derniers rebelles à faire leur soumission. Condamné par un tribunal militaire à l’exil perpétuel, l’astuce de Natividad lui valut la grâce et ce fut encore l’ancien commissaire de Callao qui lui procura une place à Punho, dans une succursale de la banque franco-belge.
Là, Natividad put surveiller tous ses gestes à loisir et constater qu’il ne faisait plus rien pour ressusciter le merveilleux Raymi. Oviedo Runtu mourut fort bourgeoisement après avoir épousé une dame de Lima qui avait fait le voyage du lac Titicaca pour voir le dernier roi des Incas. Ils se marièrent et les voyageurs qui passaient par Punho et auxquels on montrait le couple royal souriaient quand on leur disait que le roi gagnait, derrière le grillage de son administration, cent cinquante soles par mois.
Un jour que l’on s’amusait du petit train de maison de la veuve du roi, que l’on nommait par dérision la Coya, celle-ci raconta que, s’ils avaient voulu, ils auraient été les époux les plus riches de la terre, mais les trésors des Incas, disait-elle, appartiennent aux morts et aux dieux et il est défendu d’y toucher. Alors on lui demanda si elle les avait vus, ces trésors.
Elle répondit que son mari les lui avait montrés et elle raconta des histoires fabuleuses sur les richesses du Temple de la Mort que personne, naturellement, ne crut (voir note de bas de page : 1).
Ainsi personne ne croyait les soldats de Pizarre quand ils racontaient qu’au Pérou ils ferraient leur cavalerie avec des fers d’argent !
(1) L’auteur anonyme des Antiy y monumentos del Peru, M. S., nous dit textuellement :
« C’est une assertion très avérée et généralement admise qu’il existe une salle secrète dans la forteresse de Cuzco où se trouve caché un immense trésor, composé des statues en or de tous les Incas. Une dame qui a visité cette salle, Dona Maria de Esquivel, femme du dernier Inca, vit encore, et je l’ai entendue raconter comment elle y fut conduite.
« Don Carlos, mari de cette dame, ne vivait pas convenablement à son rang. Dona Maria lui faisait quelquefois des reproches, déclarant qu’elle avait été trompée en épousant un pauvre Indien sous le titre pompeux de seigneur ou d’Inca. Elle le disait si souvent que Don Carlos s’écria une nuit : « Madame, voulez-vous savoir si je suis riche ou pauvre ? Vous verrez qu’aucun seigneur et aucun roi du monde ne possède un plus grand trésor que moi. » Lui couvrant alors les yeux d’un mouchoir, il la fit tourner deux ou trois fois, et, la prenant par la main, il la conduisit à une petite distance avant de retirer le bandeau.
« En ouvrant les yeux, quelle fut sa surprise ! Elle avait fait à peu près deux cents pas, et descendu un étage assez court et elle se trouvait dans une grande salle quadrangulaire où elle vit, rangées sur des bancs autour du mur, les statues des Incas, chacune de la taille d’un enfant de douze ans, toutes en or massif !
« Elle vit aussi beaucoup de vases d’or et d’argent. En effet, dit-elle, c’était un des plus magnifiques trésors du monde entier ! »
FIN
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Digg
23.10.2009
Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (49ème épisode)
Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le quarantième-neuvième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil. Il comporte en fait deux épisodes car le cinquantième eut été fort court.Demain sera mis en ligne le dernier épisode de ce grand feuilleton dont la publication a commencé le 6 août dernier.
IMAGINONS QUE NOUS AVONS RÊVÉ
Et maintenant ils riaient, ils pleuraient de surprise et de bonheur, et tout ce monde s’embrassait. En vain, les deux vénérables dames voulurent-elles entraîner Marie-Thérèse et la soustraire à toutes ces démonstrations, Marie-Thérèse leur fit comprendre que la joie générale était encore le meilleur médicament contre de si affreux souvenirs. « C’est un mauvais rêve ! fit-elle… imaginons-nous que nous avons fait un mauvais rêve !… »
– Oui ! il nous faut imaginer cela, appuya le marquis. J’ai vu Veintemilla et je lui ai tout raconté ; il nous prie de nous imaginer que nous avons fait un mauvais rêve ! Il nous le demande patriotiquement. En revanche, il a promis de nous aider dans la liquidation de notre entreprise de guano et dans la vente de nos concessions. Le mariage de Marie-Thérèse et de Raymond aura lieu en France, si personne n’y voit d’inconvénient ; nous ne reviendrons que plus tard essayer le siphon de l’ingénieur Ozoux dans les mines antiques du Cuzco, quand nous serons à peu près sûrs que ceux qui tenteront de les fréquenter ne risqueront plus défaire d’aussi mauvais rêves !
– Ah ! si on m’écoutait, je vous prie de croire que l’on verrait bientôt clair dans les couloirs de la nuit ! s’exclama Natividad… mais non, c’est toujours le même système… on ne veut rien voir, on se bouche les yeux !… même après une aventure aussi effroyable où nous avons failli tous laisser notre peau. Veintemilla, qui devrait mater une bonne fois les Indiens, Veintemilla vous demande de croire que vous avez fait un mauvais rêve !…
Et le pauvre Natividad leva vers le plafond des bras désenchantés.
– Monsieur Natividad, vous êtes un mauvais esprit, déclara le marquis. J’ai, du reste, une triste nouvelle à vous annoncer. Vous n’êtes plus Inspector superior de Callao ! Vous êtes dégommé, mon cher Monsieur Natividad !
Natividad se laissa tomber sur une chaise, la bouche ouverte, ne trouvant pas un mot pour qualifier la joie avec laquelle un homme pour lequel il avait tout risqué lui annonçait son malheur.
Il était si comique ainsi que tout le monde éclata de rire. Il se leva alors, furieux, et se dirigea vers la porte à grands pas. Il suffoquait d’indignation. Ça lui apprendrait à quitter, pendant des semaines, Jenny l’ouvrière !
– Pas si vite ! lui cria le marquis ; pas si vite, mon cher Monsieur Natividad ! Si j’ai une triste nouvelle à vous annoncer, j’en ai également une excellente. Vous êtes nommé Inspector superior de Lima !
Natividad retomba sur une chaise, mais cette fois éperdu de joie.
– C’est un rêve ! gémit le brave homme.
Et, cette fois, il ne savait comment remercier le marquis grâce auquel se trouvait réalisé le plus beau rêve de sa vie.
– Mais enfin ! finit-il par s’écrier… j’aurais pu être mort !…
– Oh ! répliqua en souriant le marquis, la nomination que m’a remise le président de la République n’est valable, évidemment, que dans le cas où vous seriez vivant !… Allons, puisqu’ils ne vous ont pas mangé, vous allez pouvoir les surveiller, vos Indiens !…
– Chut ! fit Natividad en qui renaissaient les qualités prudentes du magistrat. Qu’on n’en sache rien !…
La voix de François-Gaspard se fit entendre :
– Nous allons rentrer en France, mon cher marquis. Est-ce que je pourrai parler dans… mes… conférences ?…
– Vous raconterez que vous avez fait un rêve, mon cher académicien, pendant lequel vous sont apparues toutes les splendeurs et toutes les horreurs des cérémonies du vieux Pérou.
– Et nous ? croirons-nous jamais que nous avons fait un rêve ? demanda tout bas Raymond à Marie-Thérèse en fixant tristement ce pauvre visage qui attestait, lui, que la réalité était encore bien proche.
– Quand les couleurs nous seront revenues… lui répondit Marie-Thérèse qui contemplait, le cœur serré, la pâle figure de son fiancé… Tout de même, continua-t-elle, quand je me retrouve ici, dans ces bureaux, en train de prendre le thé, à côté de ma bonne tante et de la vieille Irène, de me faire gâter par vous tous, quand je revois ces bons registres verts sur lesquels je me suis tant pliée pour aligner des chiffres, et ce copie-de-lettres qui attend encore la réponse au correspondant d’Anvers, tu sais, mon Raymond : « Pour ce prix-là, vous n’aurez que du guano phosphaté à quatre pour cent d’azote, et encore ! »… oui, quand je vois ce cadre domestique, où joue mon petit Christobal, quand je nous revois tous vivants après le Temple de la Mort, je ne puis m’empêcher, par moments, de me dire : « N’ai-je pas rêvé ?… »
TRAGIQUE RÉALITÉ
À ce moment, Natividad prenait congé du marquis et ouvrait la porte du bureau. Il recula soudain avec une exclamation étouffée.
Un corps soutenu par la porte venait de s’allonger sur le carreau du magasin. Et ce corps était le cadavre d’un Indien. Marie-Thérèse, qui le reconnut la première, tomba à genoux : « Non ! Non ! Raymond, s’écria-t-elle, nous n’avons pas fait un rêve !… »
Et elle pleura sur Huascar qui s’était traîné jusqu’à ce seuil d’où elle l’avait chassé et qui mourait, un couteau dans le cœur.
La fin de notre feuilleton sera publié demain!
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Digg
22.10.2009
Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (48ème épisode)
Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le quarantième-huitième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.
UN SERMENT QUI NE COMPTE PLUS
Enfin, il poussa une porte, et deux cris joyeux retentirent. J’étais en face de papa et de Christobal qui me prirent des bras de Huascar et me couvrirent de baisers. L’Indien dit : « Je vous avais promis de vous rendre votre fille et votre fils, senior ! les voici ! Vous ne courez plus maintenant aucun danger ! Un Inca ne manque jamais à sa parole ! »
Sur quoi, il salua, et nous ne l’avons plus revu !… J’ai voulu te dire tout cela, Raymond, pour que, si par hasard tu rencontrais jamais cet homme, tu saches ce que nous lui devons !…
À ces derniers mots, le jeune homme tressaillit et serra nerveusement la main de Marie-Thérèse.
– Oh ! Marie-Thérèse, fit-il, la voix tremblante, je sais ce que je lui dois. Il t’a sauvée, il m’a sauvé… et moi je lui ai juré que, s’il te sauvait, tu ne serais jamais ma femme.
– Mon Raymond !… Mon Raymond ! je sais cela !… Il a dit cela à papa… n’est-ce pas, papa, qu’il t’a dit cela ?… Oh ! papa te le dirai pourquoi trembles-tu ?… c’est un enfantillage…
– Tu n’as peut-être été sauvée qu’à cause de ce serment-là, fit Raymond, lugubre…
– Malgré ce serment-là, voulez-vous dire, interrompit le marquis. Huascar l’a considéré comme une insulte. Lorsque dans l’Île où j’avais été amené prisonnier à la suite du cortège qui emportait Marie-Thérèse, je me trouvai seul, un soir, face à face avec l’homme que j’accusais de nous avoir trahis et d’être la cause de tous nos malheurs, je voulus lui cracher toute ma haine et mon mépris, mais il ne m’en laissa pas le temps. Il arrêta mes premières invectives pour me faire conduire et garder dans une grotte près du rivage, où il me rejoignit bientôt et où je m’attendais à être sa victime. Là, il m’apprit froidement qu’il n’avait jamais cessé de travailler à nous sauver de nous-mêmes et de nos imprudences, et que tout était préparé pour notre fuite, que bientôt il m’amènerait mes enfants et que je n’aurais la nuit suivante qu’à me jeter avec eux dans sa pirogue et qu’à m’en remettre de notre salut aux deux Indiens qu’il m’avait donnés pour gardes et qui lui étaient dévoués jusqu’à la mort.
Son ton était si solennel que je ne mis point sa parole en doute. Rien ne le forçait plus à me mentir, puisque nous étions ses prisonniers. Je lui tendis la main, mais il ne la prit pas. C’est alors qu’il me parla du singulier serment que vous lui aviez fait, un soir, à Arequipa : « Je ne connais point ce jeune homme, me dit-il, j’ignore pourquoi il m’a proposé un pareil marché. La señorita sera libre comme son cœur et je ne suis point le marchand de son cœur. Il ne m’appartient ni de le prendre, ni de le donner, ni de le retenir. Il faut que ce jeune homme sache cela, à qui je n’ai jamais fait de mal et qui m’a insulté. Je lui pardonne. » Il s’apprêtait à partir, je voulus encore le remercier, dans la certitude où sa parole m’avait mise qu’il tenterait tout pour notre salut : « Remerciez celle qui est au ciel et qui fut la señora de la Torre, señor, et ne remerciez point Huascar qui ne vous demande qu’une chose, en échange du service qu’il a pu vous rendre, c’est de n’en parler jamais. Il ne faut point que la mémoire du grand-prêtre de l’Inca soit déshonorée. » Ainsi a parlé Huascar. Vous pourrez épouser Marie-Thérèse, Raymond !… »
Sur ces entrefaites survinrent l’oncle Ozoux et Natividad ! Ils avaient appris en route que le marquis était de retour à Lima, qu’on l’avait vu ce jour-là à Callao, et qu’il y avait ramené, ils ne savaient par quel miracle, Marie-Thérèse et le petit Christobal, et ils accouraient comme des fous !
La suite au prochain épisode!
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17.10.2009
Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (47ème épisode)
Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le quarantième-sixième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.
LE GRAND-PRÊTRE A TENU PAROLE
Marie-Thérèse a voulu revoir son bureau avant de mourir, le bureau où Raymond venait la chercher. Maintenant, Raymond est revenu. Maintenant, elle ne mourra plus !… Comment Huascar avait-il pu sauver Marie-Thérèse ? Raymond était sûr qu’avant qu’il ne s’évanouît dans le Temple de la Mort, après ses tentatives désespérées, Marie-Thérèse avait eu le temps de mourir étouffée, au moins dix fois, certes !
– Marie-Thérèse, lui dit-il, je t’ai vue quand ils t’ont mise dans la tombe !
– Tu étais là ! s’écria-t-elle, avec une énergie soudaine et revivant l’affreux drame, en dépit du marquis et des tantes qui faisaient signe à Raymond et qui voulaient l’empêcher, elle, de reparler de ces choses… Oui, tu étais là ?… pour me sauver, n’est-ce pas, mon bien-aimé !… Mes yeux se sont ouverts tout à coup, parce que je savais que tu étais là ! je sentais tes yeux sur mes yeux… et je les ai ouverts !… et les méchants ont fermé la tombe !…
– Tais-toi ! Tais-toi, Marie-Thérèse, je t’en supplie, dit le marquis… Il faut oublier tout cela !… Il ne faut plus parler de tout cela !…
– Si ! si !… maintenant, Raymond est là ? Il n’y a plus de danger !… Il faut que Raymond sache !… Ça a été la nuit dans la tombe !… Ah ! tu as dû voir que j’étais comme morte !… depuis qu’on m’avait pris mon petit Christobal qui avait poussé ce cri déchirant au moment où Huascar l’arrachait de mes bras, j’étais déjà morte… j’avais cru qu’on allait le tuer… C’est en vain que Huascar m’avait dit qu’on respecterait sa vie… je ne pouvais croire Huascar… et je fermai les yeux pour mourir… dès mon entrée dans l’abominable Temple… et je les ai rouverts quand je t’ai senti là !… qu’allais-tu faire pour me sauver ?… car je savais que tu tenterais tout !… tout !… ah ! mon amour !… même dans la nuit de la tombe, j’espérais en toi !… Au fond des minutes atroces que j’ai passées là, dans le domaine des morts, la pensée que tu me sauverais ne me quittait pas. Tu ne me laisserais pas mourir ainsi, entre ces pierres… et je t’attendais… je t’attendais, moi que la mort avait liée déjà… et puis, j’ai commencé à étouffer !… et alors, je me suis dit : « Il viendra trop tard !… trop tard !… je serai morte quand il arrivera ! » Sous mes bandelettes ma poitrine se soulevait, ma bouche cherchait l’air qui commençait à me manquer… Oh ! papa ! mon bon papa !… Laissez-moi dire à Raymond, puisque c’est fini !… puisque… puisque je suis vivante… et que nous vivrons, et que nous nous aimerons… j’étouffais !… et mes oreilles commençaient à me faire entendre d’étranges musiques… quand tout à coup la muraille fut secouée, ébranlée autour de moi. Des coups sourds faisaient trembler la montagne qui était mon tombeau !… « C’est lui, me disais-je, c’est lui !… Vite !… Vite !… qu’il se dépêche ! » Mes yeux étaient grands ouverts dans les ténèbres et j’attendais la lumière… et, après un dernier coup terrible contre la muraille, la lumière vint ! je fermai les yeux en criant : « Raymond ! » Je me suis sentie tirée par derrière. Je rouvris les yeux. J’étais dans les bras de Huascar !… de Huascar qui me tenait étroitement serrée contre sa poitrine, de Huascar dont le visage passionné se penchait sur le mien, dont le regard de flammes me brûlait et je demandai à Dieu pourquoi il ne m’avait pas laissée mourir !… L’Indien me déposa dans un couloir obscur qu’éclairait un feu de résine, et là, il commença de délier mes bandelettes. Quand j’eus les bras et les mains libres, il me recouvrit de la robe de chauve-souris que l’on m’avait ôtée avant de me faire entrer dans le Temple.
Je le regardais agir avec épouvante, comme une esclave que rien ne peut sauver de son maître. Mais il m’annonça d’une voix rauque que je n’avais rien à craindre de lui et qu’il m’avait sauvée. Je ne pouvais le croire. Je ne pouvais pas croire Huascar. Je le regardais maintenant replacer dans la tombe d’où il m’avait tirée une momie pareille à celles dont nos « panthéons » sont pleins et refermer le trou qu’il avait creusé et préparé à l’avance autant qu’il lui avait été possible, sans éveiller les soupçons autour de lui : « Il n’y a pas de sacrilège, fit-il, puisque le dieu a le nombre d’épouses qu’il lui faut ! »
Il se tourna vers moi et, instinctivement, je reculai. « Je te fais encore peur, me dit-il… Sache donc que, sans moi, tu serais déjà morte et que j’avais tout disposé pour ton salut ! Et ne me remercie pas, puisque j’ai fait cela parce que je t’aime… » Je reculai encore, ou plutôt je me traînai, misérable et sans force, hors de ses bras qui se tendaient vers moi. « Il y en a d’autres qui t’aiment, dit-il encore, et qui auraient voulu te sauver… et qui ont tout fait pour que tu meures !… J’ai dû faire échouer moi-même leurs tentatives dangereuses, car les quichuas t’auraient offerte au dieu, quand même, morte s’ils ne pouvaient te garder vivante !… »
Je ne croyais pas Huascar. Je lui dis : « Tu ne m’as sauvée que pour mieux me perdre. Qu’as-tu fait de mon frère ?
– Tu veux le voir, me dit-il, viens !
Et comme j’étais incapable de faire un pas, il me prit dans ses bras et nous nous enfonçâmes dans les couloirs de la nuit qui ne doivent avoir aucun secret pour lui.
J’entendais contre moi le battement de son cœur et j’avais plus peur que lorsque j’étouffais dans la muraille du Temple.
La suite au prochain épisode!
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16.10.2009
Gaston Leroux, L'Epouse du Soleil (46ème épisode)
Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le quarantième-sixième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil.
BIENHEUREUSE APPARITION
Ce fut alors seulement que Natividad expliqua, sans que personne ne lui demandât, qu’après la funeste tentative de la Maison du Serpent ils avaient été jetés tous deux, M. Ozoux et lui, au fond d’un cachot où ils étaient restés quatre jours et dans lequel l’illustre membre de l’Institut avait pu se rendre un compte exact de la réalité de son aventure. Au bout de ces quatre jours, ils avaient trouvé la porte de leur prison ouverte et s’étaient sauvés sans avoir même eu le temps de demander des nouvelles du marquis. À ce moment, en effet, tous les Indiens abandonnaient précipitamment le Cuzco et s’enfuyaient dans la montagne. Ignorant à quelle catastrophe nouvelle ils avaient affaire, Natividad et François-Gaspard avaient couru vers Sicuani, où ils prenaient le train, et c’était justement cette catastrophe qui les avait sauvés. Veintemilla venait de surprendre et de battre « à plate couture » les troupes de Garcia, indisciplinées et abruties par les fêtes de l’Interaymi. Des milliers de quichuas, soldats et civils, avaient été balayés du Cuzco en quelques heures par les quatre escadrons d’escorte qui étaient restés fidèles au président de la République et à la tête desquels celui-ci avait chargé pour tenter, par un effort suprême, de ramener la fortune. Ces cinq cents hommes, de sang espagnol, avaient vaincu les Incas comme jadis Pizarre, dans ces mêmes plaines de Xauxa et sous ces mêmes murs qui continuaient d’assister, avec l’impassibilité des choses immortelles, à la lutte des races.
Garcia avait dû s’enfuir en Bolivie. Il allait se faire sauter la cervelle quand la nouvelle d’une révolution au Paraguay lui redonna le goût de la vie et il passa la frontière du Paraguay avec tout son ministère péruvien, à la grande joie du président de la République en Bolivie.
Partis de Sicuani, Natividad et Ozoux ne s’étaient arrêtés qu’à Mollendo, et ils comptaient bien y rencontrer le marquis, si le nouveau destin de la République lui avait également ouvert les portes de sa prison. En ce qui concernait Raymond, qui avait pu s’enfuir, ils n’espéraient plus le revoir qu’à Lima « après qu’il aurait tout tenté pour sauver Marie-Thérèse ! »
C’était la première fois qu’ils prononçaient son nom depuis qu’ils avaient retrouvé le jeune homme. Celui-ci vit qu’ils le regardaient avec une angoisse réelle. Une touchante douleur était peinte sur le visage de François-Gaspard : « Mon oncle ! elle est morte ! » Et il se jeta dans ses bras. François-Gaspard pleura et embrassa son neveu avec une grande, une véritable tendresse. Raymond s’arracha de son étreinte, tout secoué de sanglots, et ils le laissèrent s’éloigner le long de la plage où le flot retentissant les retenait prisonniers depuis plus de dix jours. Le Pacifique les trahissait à son tour et s’opposait à leur embarquement.
« Pauvre Raymond ! Pauvre Marie-Thérèse !… Pauvre petit Christobal ! » gémissait François-Gaspard. Il avait fallu de pareils malheurs pour que le bon cœur de l’oncle Ozoux se montrât dans toute sa nudité, jadis trop habillée de froide et mauvaise littérature officielle. Il se reprochait amèrement d’avoir affiché, au commencement de l’expédition et jusqu’au Cuzco, une attitude indifférente qui avait justement outré ses compagnons, mais pouvait-il se douter ?… Une pareille chose !… Cette pauvre jeune fille… ce pauvre petit garçon !… Mais c’était affreux !… Qui est-ce qui aurait pu croire ça ?… En France, on ne le croirait jamais ! jamais !… il aurait beau le raconter dans des conférences, avec projections et preuves à l’appui… non, on ne le croirait pas. C’était terrible ! Il pleurait et Natividad aussi pleurait. « Cette fois, disait celui-ci, il faudra bien que Veintemilla m’entende. Il nous vengera ; que dis-je ? Il nous a déjà vengés par ses victoires. Le Pérou lui doit tout. C’est un grand homme. Garcia nous aurait fait retomber dans la barbarie ! Il l’a bien prouvé dans toute cette affaire et nous avons failli être ses victimes ! »
Huit jours encore se passèrent. Tant qu’on ne put prendre le bateau pour Callao, Ozoux et Natividad surveillèrent le désespoir de Raymond, mais celui-ci avait un calme qui les trompa et, quand ils furent à bord, Natividad et Ozoux se permirent de le questionner sur les événements terribles auxquels il avait assisté. Il leur raconta tout ce qu’il avait vu dans le Temple de la Mort et l’agonie de Marie-Thérèse. Cette narration, faite d’une voix simple et singulièrement paisible, fut écoutée avec horreur par Natividad et François-Gaspard qui s’enfuirent aussitôt dans leur cabine où ils s’enfermèrent pour pleurer, sans être dérangés, sur le cahier de notes qui allaient fixer un si étrange récit.
Raymond, appuyé au bastingage, regardait maintenant venir à lui cette côte qu’il avait récemment abordée avec tant de bonheur et où dans une heure il allait mourir. Ah ! le Pérou de Pizarre et des Incas ! le pays fabuleux de l’or et de la légende ! la terre de sa jeune ambition et de son amour ! Mort son amour ! morte son ambition ! Seule vivait toujours la légende dont il avait ri ! et qui avait tué tout cela ! et qui allait le tuer, lui, après Marie-Thérèse, pour avoir ri, ri de ce que racontaient les deux vénérables vieilles dames tombées d’un tableau de Vélasquez et qui semblaient avoir tant de mal à se relever : la tante Agnès et la duègne Irène qui racontaient de si curieuses histoires autour du bracelet-soleil d’or !…
Comme la première fois, ce fut lui qui se jeta le premier dans la petite embarcation du batelier criard, mais cette fois il n’eut point besoin de demander où se trouvait la calle de Lima. Et ses yeux ne quittèrent plus cet endroit de la ville où il avait couru si plein d’espoir, où l’avait attendu Marie-Thérèse !…
Hélas ! aujourd’hui, après avoir abordé, c’est sans hâte qu’il gravit les petites ruelles, qu’il pénètre dans leur labyrinthe, qu’il glisse dans l’ombre des arcades et qu’il atteint enfin l’étroit carrefour d’où l’on aperçoit la véranda !… C’est là qu’il avait entendu sa voix, c’est là qu’il venait la chercher tous les soirs, c’est là qu’un soir il ne l’avait plus trouvée. Jamais plus elle ne reviendra la pauvre Marie-Thérèse… jamais plus elle ne pliera, sous le poids des gros registres verts, sa souple taille où s’enroulait la chaîne d’or qui retient le crayon pour les chiffres… jamais plus il ne l’entendra discuter de sa jolie voix claire le prix et la qualité du guano… jamais plus elle ne se penchera à la fenêtre pour voir s’il arrive… Et Raymond s’avance, et, tout à coup, il s’arrête et chancelle. Sa main se porte à son cœur. Ah ! cette fois, il va mourir ! Tant mieux ! N’est-il pas venu ici pour cela !… Cette apparition, là-bas, à la fenêtre de la véranda, lui fait trop de mal… Il étouffe !… C’est la plus cruelle des hallucinations !… ou bien, c’est peut-être vrai que les ombres, après la mort, viennent errer autour des endroits qui leur furent chers… car il voit, il voit l’ombre de Marie-Thérèse… et ces ombres ont certainement le pouvoir de se montrer à ceux qui les ont aimées !… L’ombre de Marie-Thérèse est à la fenêtre… Dieu ! comme elle est pâle… elle est diaphane… quel visage de tristesse et de mort ont les ombres des morts qui viennent se promener dans la vie… Elle se penche comme autrefois… elle tourne la tête comme autrefois… elle a tous les gestes d’autrefois… mais ce sont des ombres de gestes… Et Raymond ose à peine murmurer : « Marie-Thérèse ! » de peur que toute cette ombre ne s’efface, ou qu’au seul son de sa voix ne s’évanouisse sa bienheureuse hallucination… À pas prudents il s’avance… il glisse avec la précaution d’un enfant qui s’apprête à saisir un papillon et qui a la crainte de le voir s’envoler… et son cœur bat, son cœur bat… son cœur se gonfle… son cœur va éclater… car c’est bien un grand cri vivant qui s’échappe des lèvres de l’ombre !… « Raymond ! » – « Marie-Thérèse ! »…
Encore une fois ils sont dans les bras l’un de l’autre…
Il serre la chère ombre et il ne se doute pas qu’elle, comme lui, pourrait croire ne serrer qu’une ombre. Ils ont tant souffert, tous les deux ! tant souffert !… Ils défaillent aux bras l’un de l’autre… Ils tomberaient si on ne les entourait, si on ne les soutenait !… Voilà les bonnes vieilles dames, Agnès et Irène, qui retiennent, en pleurant, Marie-Thérèse sous les bras. Et le marquis, plus vaillant, a couru dans la calle et ramène Raymond à son bras… et tous pleurent, pleurent !… Il n’y a que le petit Christobal qui ne pleure pas, mais qui saute de joie à la porte du bureau, en revoyant son bon ami Raymond, et qui tape d’allégresse dans ses menottes… « Je te l’avais bien dit, Marie-Thérèse, qu’il n’était pas mort !… Tu vas guérir maintenant !… Tu vas guérir ! »
Et Marie-Thérèse, dans les bras de Raymond, dit :
– Je savais bien, moi, que, s’il devait revenir, c’est ici qu’il reviendrait !… mais est-ce bien toi ?… est-ce bien toi, mon Raymond ?…
– Et toi, Marie-Thérèse, est-ce toi que je tiens dans mes bras ?
– Oh ! Marie-Thérèse a été bien malade, et nous avons cru qu’elle allait mourir, fait le petit Christobal pendant que les deux vieilles sanglotent et que le marquis se mouche, mais on l’a guérie, en lui disant que Raymond n’était pas mort ! Moi je lui disais : « Tu verras ! le bon Huascar l’aura sauvé aussi, c’est sûr !… » Huascar nous a tous sauvés, tous ! Il faudra bien l’aimer quand il reviendra à la maison… Papa le dit bien : sans lui, nous serions tous morts !… Mais maintenant il ne faut plus mourir. »
La suite au prochain épisode!
22:43 Publié dans Aventures, Littérature populaire, Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : litterature, gaston leroux, inca, perou, incas, civilisation cachée |
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